INTRODUCTION
LES OUeiNES DU SENTDIfiNT NATIONAL ITALIEN
Le rêye italien: Dante
Ce fat Dante qui s^avisa le premier que les Italiens étaient fils des Romains; que ce peuple malheureux, livré par ses querelles intestines à la domination étrangère, avait été durant des siècles le maître souverain du monde; ce fut dans son esprit que se heurtèrent, pour la première fois, et le souvenir de la grandeur passée et la conscience de la misère actuelle de la patrie; ou, du moins, si d*autres, avant lui, s*en aperçurent et en souffrirent, nul ne s^inspira de cette douloureuse pensée avec plus d'amour ni plus de bonheur. La grandeur de l'Italie, il la raconte dans le Convito et le 2® livre du De Monarchia: le peuple romain était le peuple élu de Dieu, le plus parfait des peuples ; il la raconte dans le traité De Vulgari Eloquio (1) : la langue italienne est la plus parfaite des langues ; il la chante enfin en maints passages de la Divine Comédie (2). Et la mi-
(1) Cf. le curieux dialogue de Machiavel in cui si esamina se la Ungua (del Dante, del Boccacoio e del Petraroa) si debha chiamare Oaliana, toscana o fi^entina, — Consulter aussi le prologue de la Calandria {Teatro antico italiano, 1, 196-197) oité par Villari (N, Ma* chiaveUi, III, 146). — Napione, DeWuso e dei pregi délia lingua italiana, Torino, 1791.
(2) Cf. Enfer, 1, 79 (page 10. Scartazzini. Milano, Hoepli, 1896, in42).
6 HU&AT ET LÀ QUE8TI0K DE l/UNITÉ ITALfEElKB KH 1815.
sère de Tltalie, tout son poème n*en est-il pas pénétré; Pidée d*oà il est sorti, les détails quMl raconte, Taccent surtout dont il résonne à nos oreilles, tout ne dit-il pas dans quel d^spoir la déchéance des anciens maîtres de la terre a jeté le poète? Au début de VEnfer^ on peut entrevoir le double sentiment qui ranime; lorsquMl recourt à Virgile pour échapper aux monstres qui lui barrent le chemin, celui-ci lui prédit qu'un jour à venir le Veltro (1) les anéantira:
«Questi non ciberà terra ne peltro, Ma sapïenza ed amore e virtute £ sua nazion sarà tra Feltro e Feltro.
Di quelPamile Italia fia sainte Fer oui morl la vergine Cammilla, Eurialo e Turno e Niso di ferate».
{Enfer, I, 108).
Quel sentiment de douleur (2) lorsqu'il parle de * quell'umile Italia „ ! Quel orgueil (3) lorsqu'il songe aux ^ Italiens « du temps jadis...
«la vergine Cammilla Eurialo e Turno e Niso di ferute»!
Les souffrances présentes, les gloires passées de l'Italie allument dans son âme l'invincible désir de la voir renaître à la puissance et à la gloire.
Ses idées philosophiques concordent avec ses impressions de poète et les confirment. Chrétien, il professe que tout homme
(1) Je n'Ignore pas combien est obscure la question du Veltro; mais les vers même que je cite me semblent démontrer que le Veltro sera le sauveur ou le salut de Tltalie. Cf. Del Veltro allegorico di Dante, Firenze, Ginseppe Molini, 1826 (par le napolitain Troya).
(2) Cf. aussi Purgatoire, VI, 76, 86, 91 : « Ahi ! serva Italia, di dolore ostello», et aussi Purgatoire, VII, 94; Paradis, IX, 25, 26, XV.
(3) Cf. aussi : « Suso in Italia bella giace un laco ...» (Enfer, XX, 61).
venant au monde esfc souillé par la tache originelle; scolastique* imbu d^Aristote, il ne voit d^autre moyen de salut que la subordination de toutes les énergies de Pâme à la raison souveraine, qui les pacifie en les unifiant. Cette conception de Tindividu détermine sa conception de la société: sa pensée est pénétrée de symbole autant que d^allégorie. ^ La même corruption qui ronge l'individu, mine la société; celle-ci ne peut avoir la paix qu^en établissant le règne de la justice et de la loi, en rejetant le gouvernement de plusieurs pour se ranger sous la volonté à'un seul. La tradition virgilienne intervient ici : la monarchie préétablie par Dieu, fondée par Auguste, descendant d*Enée, et Rome, de droit divin, capitale du monde (1) „.
Penseur et poète, Dante ne cesse donc de songer au relèvement de ritalie (2). Et cette renaissance glorieuse à laquelle il aspire, il ne la conçoit pas indépendamment d'une restauration impériale. '^ Bien loin de devoir se renfermer dans les limites de ritalie ou dans les lisières de PEurope, écrit-il à Henri VII, l^empire a le droit inviolable de ne connaître d'autres frontières que les flots de l'Océan, s'il daigne même les reconnaître „. Le relèvement de l'Italie et la restauration de l'empire sont bien pour lui une seule et même chose.
L'extraordinaire popularité du poète (3) fut cause que l'idée inspiratrice de son œuvre passa peu à peu dans la conscience italienne ; le souvenir de la grandeur romaine, l'orgueil du passé
(1) Francesco De Sanctis, Storia délia letteratura italiana, 4* ediz. (Napoli, Morano, 1890), I, 155.
(2) Dans le prospectus de la Biblioteca storica dél risorgùnento, Dante est appelé « il gran padre deUa coscienza unitaria italiana)^; et c'est sous son patronage qu'est placée la société qui édite les volumes de cette bibliothèque.
(3) Sur rinfluence de Dante sur les hommes que nous étudions dans ce travail, cf. Mémoires de G. Pepe, 1, 116: «Perticari ispirommi tanto amore per Dante ch'io studiava sempre di tenerne amemoria le più belle sentenze...».
9 UDSAT ST Ll QUBSTIOa DB L'UHITË ITALIBNHE KM 1615.
romain, la conviction que le peuple romain était le peuple de- Dien, élu par lui pour exécuter ses dessein, ce sonreoir, cet orgueil, cette GOnviction pénétrèrent pea à pen, grâce à Dante, les esprits de tous les Italiens et façonnèrent lenrs pensées. C'est là le fait premier auquel se rattache tonte Thistoire de l'unité italienne: ce que les fils de l'Italie ont d'abord rêvé — es qu'ils rêvent encore (1) — c'a été cette maîtrise du monde q'ils trouvaient deux fois dans leur béritc^e, impénal et chrétien; c'a été la domination suprême que la Rome d'Auguste avait exercée aur tous les royaumes, la Borne de saint Pierre sur toutes les âmes.
Les études archéologiques: la seconde Renaissance. (2)
Comme il est naturel de s'y attendre, mieux le passé romain est exploré, mieux il est connu et plus l'Italien rougit (3) d'en être indigne, plus se précise, dans sa pensée, le sentiment de sa déchéance ; plus vivement il désire s'en relever. Les progrès du rêve italien devaient être intimement nnis aux pn^rès de l'archéologie romaine, et c'est, en effet, ce que l'on constate.
C'est au moment où les érudits de la Renaissance commencent à renouveler l'histoire romaine, que Machiavel appelle de
(1) Cf. Qioberti, Dil primaio morale e civile degli Italianî.
(S) C'est pour moi na devoir et on plaisir de reconaoltre que je dois beaucoup, pour ce paragraphe, au cours professé par M. Bourgeois à l'Éoole Normale Snpërienre en 169^96.
(8) Vtta Âlfieri, l, 106: «Vedeodo l'Italia tutta essere morta, gl'ItalJMii divisi) deboli, «Triliti, e servi, io grandamente mi vergognava di essere e di parère italiauo>.
lOTBÂT ET LA QUESTION DE L'UHITÉ ITAUENNE EK 1816. 9
ses yœux un prince italien pour rendre à sa patrie sa grandeur: il âonge tour à tour à César Borgia et à Laurent d^Urbin (1). C'est au XVIIP siècle que, plus que jamais, les Italiens se lamentent sur la déchéance de leur patrie et demandent au ciel sa régénération; c'est un thème littéraire que chacun traite à sa manière, mais que nul n'évite de traiter, des rhéteurs comme Métastase et Filacaja et des poètes comme Alfieri. En 1788 ce dernier donne sa Tirannide et en 1789 son Principe; c'est lui qui écrit:
«Giorno verra, toxnerà il giorno in oui Bedivivi ormai gritaliani staranno In campo audaci e non col ferro altrui [In vil difesa...».
Et lei; vers que Fulvio Testi adresse à Charles Emmanuel I n'ont pas un autre accent:
€ Chi fia, se ta non sei, obe rompa il laooio Onde tanti anui awinta Esperia giace?
Posta nella tua spada ë la sua paoe E la sua libertà sta nel tuo braccio.
Carlo, se il tuo valor quest'idra uccide Che fa con tanti capi al mondo guerra, Se qaesto Gerion da te s'atterra Cbe Italia opprime, io vo cbiamarti Alcide « (2).
Et c'est l'époque où Muratori [1672-1750] nous révèle, si j'ose dire, le moyen-âge italien, en publiant dans les Merum Italicarum Scriptores ah a. 500 ad a. 1500 les principaux do«
(1) Alessandro d'Anoona, Il concetto deU'unith poUtica net poeti italiani, Pisa, 1875. — Tivaroni, Italia prima délia rivoluzione franeese, Torino, 1888, p. 524. — Cf. surtout Discorso suUe Deche. — Noter que Machiavel ne fait ici que reprendre une idée de Pétrarque, beaucoup plus moderne que Dante (cf. la thèse de M. de Nolbac) : il attend la régénération de l'Italie d'un Italien, Charles d'Anjou ou de Bohême.
(2) Tivaroni, Italia prima etc., p. 524. ^ Cf. Sorel, Europe et rév. fr., I, 883.
cuments qui s'y rapportent et en les mettant lai-mème en œuvre dans les dissertations savantes qu'il publie sous le nom -de Antiquitates italicae medii aevi; c'est Pépoque où le marquis Scipion Maffei [1675-1755], celui-là même dont Voltaire devait imiter la Mérope, explore l'antiquité italique, détruit la légende d'un ordre de chevalerie institué par Constantin (1712), étudie les amphithéâtres (1728), raconte l'histoire de Vérone [1719i 1731,1749], aborde l'obscur problème des populations primitives de l'Italie à propos des tables eugubines ; c'est l'époque où Forcellini [1688-1777] poursuit et achève l'œuvre de son maître le savant Facciolato [1682-1769] en publiant au séminaire de Padoue, en 1771, le fameux vocabulaire latin, jEgidii Forcél- Uni totius latinitatis lexicon; c'est l'époque où Algarotti [1712- 1764], l'ami de Frédéric II, fait paraître son Essai critique sur le triumvirat de Crassus^ de Pompée et de César; où l'abbé Denina, l'ennemi de Voltaire, étudie les Bévolutions italiennes [1769-1771], Et c'est l'époque aussi où la découverte d'Herculanum [1719-1737] et de Pompéi [1748] anime ce beau zèle, active ces études, provoque la naissance de VAccademia Ercolanese (l) [1755]; où l'enthousiasme pour l'antique Italie devient si vif que c'est en italien qu'écrit Winckelmann et que c'est par son ignorance de l'Italie qu'il explique les insuffisances du comte de Caylus; où Fabroni enfin [1732-1803] consacre sa vie à rappeler à ses compatriotes les gloires de leur plus récent passé. Les ruines éparses à travers la péninsule redisent incessamment la grandeur inouïe des ancêtres; les études des érudits dont on a rappelé les noms (2), les commentent et les expliquent
(1) Autre découverte célèbre : en 1758, on découvre à Lnce, près d'Héraclée, les tables de bronze, dites d'Héraclèe (Musée de Naples : 2480-2481).
(2) Consulter Giovanni Lami, Memorabilia Italorum eruditione praestantium quibus vertens saeciUum gloriatur, Florent iae, 1742-1748, 3 vol. — Cf. le récent ouvrage de Louis Bertrand, La fin du Clos-
au moment même où Tart évocateur du premier des Piranesi (1) [1707-1778] en propage et en aflferraifc la suggestive influence; Tobsessiôn de tant de gloire disparue est chaque jour rendue plus vive; est-il éfconnant que le désir passionné de la faire renaître ait alors enflammé tous les cœurs?
Unité ou fédération. (2)
Ce désir pouvait s^assouvir de deux diverses manières, ce rêve s'incarner en deux réalités différentes. Par le seul éclat de sa civilisation et la seule puissance de ses idées, l'Italie reprendraitelle sa place dans le monde, ou serait-ce à sa puissance politique et à sa force militaire qu'elle devrait surtout de remonter à son rang? Pétrarque, le premier, avait entrevu cette issue à son rêve: avec Robert de Naples, puis avec Cola di Rienzi, il avait espéré que Tltalie redeviendrait unie et puissante; mais il avait fini par en revenir à Tidée impériale telle que Dante l'avait conçue. Villani avait recueilli ses espérances; comme Fazio degli Uberti, il appelait Jean Galeas Yisconti à la conquête, à la domination des divers états de la presqu'île. Machiavel, à son tour, avait repris l'idée de Pétrarque; César Borgia, Lau-
sicisme et le retour à r antique dans la deuxième moitié du XV IIP siècle et les premières années du XIX^, en France (Paris, Hachette, 1897). — Nous rappelons pour mémoire la belle thèse de M. Rocheblave sur le comte de Caylns.
(1) Sur les deux Piranesi, particulièrement sur le second, consulter Geffroy, Études italiennes (Paris, Colin, 1898), p. 266.
(2) Cf. le célèbre Mémoire de Melchiorre Gîoja, couronné en avril 1797 (germile VI) par F Administration générale de Lombardie. On en trouve un important extrait dans les Letture de Carduoci , 1, 180*
12 MUBAT BT LA QUESTION DE L'UNITÊ ITALIENNE EN 1815.
rent d*Urbin, Jean Medici lui étaient successiyement apparu» comme les * rédempteurs , de la patrie déchue, comme les fondateurs d*nne grande puissance militaire italienne. Testi, Marini et quelques autres ayaient continué la tradition, saluant en Yicior Amédée, fils de Victor Âmédée II, le maître de la péninsule unifiée.
Mais cette conception militaire et unitaire du relèyement de ritalie n'avait jamais exercé un très vif attrait sur Télite italienne; elle n^avait rallié autour d'elle que quelques esprit» isolés. Les traditions répugnaient à cette unification violente dans ce pays où chaque ville avait enfanté une civilisation à son image. La transformation de TEurope, méditerranéenne dans l'antiquité, atlantique dans les temps modernes, contrariait la formation d'une monarchie militaire; c'est à Milan que la politique et la stratégie lui prescrivaient de fixer sa capitale, c'est à Rome que l'invitaient à s'établir des souvenirs prestigieux: contradiction redoutable de l'avenir et du passé, de la richesse et de la gloire! Machiavel ne l'a pas aperçue en accusant les papes d'avoir empêché l'unification de la péninsule; depuis la naissance des pays transalpins, le maître de Rome, qu'il fût ou non prince ecclésiastique, ne pouvait plus prétendre y rattacher, comme à une capitale politique une province secondaire, le duché de Milan et la Haute-Italie. Ils sentaient confusément cette difiiculté nouvelle, ils se rappelaient précisément ces traditions nationales, tous ces écrivains qui cherchaient dans une seconde Renaissance le moyen de rendre à l'Italie sa couronne de gloire. Au dix-huitième siècle, on les voit accepter le régionalisme politique, œuvre du passé; loin de chercher à déposséder les princes qui bénéficient de cet état de choses, ils contractent alliance avec eux (1). Les écrivains appliquent ou défendent
(1) G. Carducoi, Letture del risargimento Ualiano, Bologna, Zanichelli, 1892. — Préface, page xxvii : « 11 favore dei principi fn tntto
inTBAT ET LA QUESTION DE l'UKITÉ ITALIENNE EN 1615. 1 3
leur politique anti-ecclésiastique, ils exécutent Tœuvre joséphiste, l'asservissement des églises aux états : tels les ministres de Léo* pold de Toscane, le correspondant àe Condorcet, ou encore Tanucci dans le royaume de Naples. En retour dn service rendu, les princes prodiguent aux lettres les faveurs et les honneurs: Beccaria est protégé par le comte Firmiani qui lui donne en 1768 une chaire d'économie politique à Milan; Algarotti est Tami des Farnèse de Parme qui ont confié au '^ philosophe „ du Tillot l'administration de leurs états; les principaux représentants de l'école de Naples (Filangieri notamment), on le verra plus loin, jouissent de la protection de Charles VII et de Ferdinand IV (1). Cette alliance n'est-elle pas significative? et n'est-il pas permis d'y chercher la preuve qu'à la fin dn dix-huitième siècle, le rêve italien ^'accommode du morcellement politique: l'élite italienne croit pouvoir réaliser celui-là sans renoncer à celui-ci. Une confédération exprimerait la communauté de langue^ d^origine, de mœurs, des divers états de la péninsule, en respectant leur génie propre, leurs traditions particulières, leurs tendances respectives. Le comte Napione, reprenant l'idée de Sully et de d'Argenson, proposait à Victor- Amédée en 1780 une confédéra» tion de ce genre et un publi ciste écrivait en 1784 dans VEn-'
par gli stndi délia ginrispradensa e dell'eoonoznia, e l'opéra dei filosofi, eome si chiamayanoi fa nel rappresentare a essi i bisegni del popolo e nel proporre innovazioni e miglioramenti alla legislaskme civile e oriminale, airamministrazione delle rendite pubbliche, al censo, al commeroio e all'istrazione ».
(1) La politique josèphiste des Bourbons de Naples est cocante de reste ; je rappelle ici l'abolition des décimes, la pragmatique relatlTe aux biena de main-morte, l'expulsion des Jésuites, le refus de l'hommage de la haquenèe. Sur la suzeraineté du Pape mur le royaume, coneulter les Considerassioni storico-poUUdie in eangiuntura d^H ultimi awenimenti ^ conHnente ed in i^ezialth sul regno di NapoU, dell'awooato Domenioo Satriani (Napoli, 1607, Baîmoadî, iB-4); Cemsideraatone IX, p. 182. — Consulter Fr« Soaduto: Stato e Chiesa neUe due SicUie (Païenne. Amenta, 1887), p. 96.
14 HDBAT ET LA QUE8TI0H DX L'DKITÊ ITALIKBHE KV 1816.
cyclopédie méthodique: ' Lea princes qui partagent la domination de l'Italie n'anraient qu'à a'unir intimement et à former ane ligue défensive à la tête de laquelle serait le Pape, en conserrant à chaenn m souTeraineté et en rejetant toute alliance étrangère (1) ,. Les bomtnea qui unissent dans leur pensée le relèvement de l'Italie à l'éclosion d'une autre Renaissance veulent consolider, en le réglant, le régionalisme politique de la péninsule: " l'idée d'une révolution, écrit alors Botta, n'est venue à personne ,.
Le régime fiBD^;aIs. (2)
Un fait survint qui bouleversa (3) cette histoire, étouffa pour un temps l'idée fédéraliste, fit triompher l'idée unitaire. La domination française à laquelle toute l'Italie fut plus ou moins soumise de 1801 à 1814 détruisit l'œuvre accomplie et la re-
(1) Tells est aaeai l'idée de Geaovesi : < L'Italia potiebbe meno nnooerci se qns' ta&ti priocipi, depoata ornai la non neceasaria geloria, Toleasero meglio coneiâerare i propri e t cOTamuni interesn e
in qiialche forma di concordia e di unith redurgi I principati
d'Italia (aono) al gli uni degli altri geloai più par costume ohe
per Bode ragioni Ella dod pub, oome le ooae aono al présente,
sperare altronde U Bua aaliita che dalla concordia e dall'unione dei Bvoi principi *. (Carduoci, Letiure, I, 8).
(2) Consulter Carlo Tivaroni, Italia durante U dominio francese, 2 vol., TorÏBO, Roui, 1889, in-12. — AuguBto Franchetti, Storia d' Italia dopo il 1789, Milano, Vallardi.
(8)«Bonghi, Tabarrini, Masi ; rioonoscendo le conqniste civili
oba la rivolazione assicnrb b1 geaere aroano, affenuano poi cha essa OD nostro gravissimo danno il moto riformista italiano oha inaga Eoapeso, confnso e traviato nel turbine immeaso della ne». [Lumini, ifeoaione iw Toscananel î799,-p.21S. — Ernesto
vila e tempi, gli amici di Fr. Albergatti (Bologne, Za-
1878), p. 11; id. Stvdi e ritratU , p. «].
naissance projetée par les savants et par les princes. Cet état militaire auquel Machiavel n^avait cessé de penser se trouva construit, tout d^un coup, par la France conquérante ; Napoléon accomplit l'œuvre qu'on avait attendue de Rienzi et de César Borgia. De par sa volonté, il existait maintenant un royaume cZ'Italie, une administration italienne, un drapeau italien, une armée italienne. Lorsque Eugène, en 1809, interdit brutalement VAjax de Foscolo, celui-ci se soumet sans hésiter. Il se souvient que Bonaparte a fondé ^ un état de six millions d'habitants, puissant par leur génie, leurs passions, leurs richesses, leur agriculture; quMl a aguerri une armée; quMl a confié toute l'administration à des Italiens , (1). De par sa volonté les obstacles •qui paraissaient devoir s'opposer si longtemps à l'unification nationale, ont disparu comme par enchantement. Ce que les plus hardis osaient à peine concevoir, ils le trouvent en ce moment à demi-réalisé. Et, comme toute passion grandit dans la mesure où elle est satisfaite, il arrive que la passion italienne s'enfle subitement, s'égale à la situation nouvelle, rêve de la développer encore; et les hommes auxquels un coup de hasard a presque permis de toucher au but rêvé, plus fortement que jamais sont tenaillés par le désir d'y atteindre. * Les patriotes sont persuadés que l'Italie est appelée... à recommencer son existence et à ressaisir son ancienne supériorité... Le temps est venu pour elle d'égaler l'Allemagne et la France en puissance, comme elle les égale par la civilisation et par le savoir,,. (Botta, I, 395-398). — Cf. aussi le rapport de Lomonaco à Carnot en 1799.
Si grande que fût cette influence du ^decennio„^ elle n'est rien pourtant au prix de celle qu'il exerça sur la masse, com-
(1) Lettera apolog. di Buonaparte. — On sait que Foscolo était offîoier; qu'il s'était bravement battu dans la campagne de 1799 (il était alors capitaine) et qu'il avait été au camp de Boulogne jusqu'en 1806.
16 MURAT KT LA QUESTIOH DE L'UVITÊ ITALIBKKB EH 1815.
plètement étrangère jusqu'alors aa rè^e de Télite. Comment donc aarait-elle pu, je ne dis pas partager ses aspirations, mais sealement les connaître? Les étades archéologiques qui les avaient nourries dans celle-ci, demeuraient nécessairement lettre morte pour celle-là, que des souvenirs traditionnels liaient quelque peu à des dynasties séculaires: Témiettement était tel alors et les divisions si profondes (1) que le peuple ne pouvait pas nourrir le sentiment qu*elles finiraient un jour. Comment Télite eûtelle pu faire descendre son idéal dans la masse? nul ne saurait le dire ; il est certain seulement que l'œuvre eût été longue et délicate (2). Le régime français l'accomplit. Grâce à l'unité de domination qu'il imposa, le paysan de V^enise se sentit frère da paysan de Bologne et de celui de Milan; ils apprirent à connaître un même drapeau; ils passèrent par la même armée; ils furent liés les uns aux autres par des souvenirs communs de périls bravés et de gloire conquise; et ils entendirent répéter que la volonté du peuple — leur volonté commune — était souveraine. En même temps qu'ils s'appropriaient ces notions nouvelles qui leur révélaient des droits, ils oubliaient bientôt, façonnés par la régularité de l'administration napoléonienne, conquis par la reconnaissance de leurs droits civils, les bienfaits du despotisme éclairé. Le mouvement de l'opinion italienne, lors de l'annexion du Piémont (3), de la Toscane et de Rome, montre
(1) Francesco Grîsellini écrivait^ de Venise aux Génois le 7 juillet 1764: «Cari signori, noi siamo in Italia, è vero; ma tanto separati che seznbra che il règne di Napoli sia agli antîpodi: poche le notizie, pochi i libri che se ne hanno». (Lamperticoi Giammaria Ortis e la sciema economica del suo tempo, p. 74). — Les lignes de donane étaient innombrables.
(2) Coco explique l'échec de la révolution napolitaine par l'abîme qui sépare l'élite de la masse (Franchetti, Nuova Antologia, 1890, p. 409).
(S) Malamani, Memor. di Cicognara, 1, 100 ; III, 124. — Conte Seiopis, Storia délia legislatura italiana, III, 62. — Cantù, Cùrrisp. de* diplomatid, II, 169.
MUEAT ET LA QUESTION DE L'uNITÊ ITALIEKKE EN 1815. 17
•combien le régime français a développé le sentiment national. On a eu raison de le dire : *^ La domination napoléonienne ac- •complit en peu d^années ce qui aurait demandé un siècle. Le peuple italien en fut agité jusqu'en ses plus intimes profondeurs; •de nouveaux intérêts surgirent, de nouveaux besoins, de nouvelles mœurs. Et quand, après 1815, il sembla que tout était retourné à Tancien état de choses, sous cette apparence du passé fermentait un peuple profondément transformé par un esprit nouveau „ (1).
Pourquoi Naples prend F Initiative de la réyolution Italienne?
Il était naturel que ce fût Naples qui tentât, le premier parmi les états italiens, de reprendre et d'achever à son profit Tœuvre ébauchée pendant le régime français; et l'on constate, ^n effet, que si c'est une puissance de l'Italie du nord (2) c[ui a fait l'unité nationale, c'est au midi de la péninsule qu'ont paru les premiers ouvriers de l'œuvre unitaire. Aujourd'hui l'initiative napolitaine peut surprendre: elle s'explique aisément si l'on pense qu'au XVIIP siècle Naples est devenu le foyer intellectuel le plus actif de l'Italie tout en demeurant le royaume le plus puissant qui s'y trouvât.
Indépendamment, en effet, du mouvement archéologique qu'activèrent les fouilles d'Herculanum [Le antichità di Ercolano,
(1) De Sanctis, op. cit, II, 419. — Cf. aussi la remarquable préface que G. Garducci a mise en tête des Letture del risorgimenio italiano, Bologna, Zanichelli, 1896, in-12. — D'Ancona, Studi di cri" tica e di storia leiteraria, Bologna, Zanichelli, 1880.
(2) Sur le rôle du Piémont, cf. C. Balbo, Sommario délia storia d'Italia (10°»* edizione, Napoli, 1860), p. 419.
publiées à Naples de 1757 à 1792] et qui trouva son plus illustre représentant dans le savant abbé Mazzocchi [1684-1 7 71 J, l'auteur de curieux mémoires sur la dedicatio sub ascia et sur Torigine des Etrusques, Téditeur consciencieux d^un antique calendrier de Téglise de Naples, un mouvement philosophique (1)^ insuffisamment étudié encore, se développa à Naples à Tépoque de la domination bourbonienne. Jean Baptiste Vico [1668-1 744J y enseignait la rhétorique pendant quarante années et, plus encore que par ses cours, influait sur les esprits par le livre auquel il avait consacré sa vie: Les principes d'une science nouvelle, parus en 1725, réédités en 1730 et en 1744. Il s'était formé, semble-t-il par ses propres études plus encore que sous l'influence du maître qui Pavait précédé, Gravina, dont l'ouvrage sur le droit romain avait paru en 1701. Doué d'une pénétration merveilleuse dans la critique des faits, et aussi d'un puissant esprit de synthèse qui lui révélait les ensembles, Vico avait repris à un autre point de vue l'œuvre de Bossuet, s'efforçant de démêler par de là les apparences changeantes des multiples histoires les caractères communs qu'elles présentent, l'existence de certaines forces, le jeu de certaines lois. Bossuet partait du dogme chrétien et remontait aux faits; Vico partait des faits et prétendait revenir au dogme. — C'est cette méthode positive que lui avait empruntée son élève Antoine Genovesi [1712-1769] lorsque, après avoir enseigné la métaphysique, il se consacrait aux études d'économie politique en 1754: le flo-
(1) Consulter Gr. Orlof, Mémoires sur le royaume de Naples^
tome IV, p. 383, fin. — Y a-t-il un rapport entre le mouvement du XVllI" siècle et le Cosentin Antoine Serra, qui fut impliqué dans Taffaire de Campanella en 1699 et qui publia, à Scorriggio, en 1613 (in-4**), un Traité succinct des moyens qui peuvent faire abonder V argent et Vor dans un état qui n*a pas de mines, avec son application au royaume de Naples (réimprimé en 1803, à Milan, dans la Collection des économistes italiens).
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rentin Intieri avait alors fondé la première chaire où cette science fut professée en Italie, à condition qne les cours se fissent en italien, que Genovesi les inaugurât et qu^aucun religieux ne lui pût succéder. Genovesi avait préparé ainsi, puis publié ses Le* jsioni di commercio e di economia civile et la Storia del corn" mercio délia Gran Brettagna, 1757 (1), ouvrages par lesquels il se rattache à Técole de droit positif de Montesquieu plutôt qu'aux théories abstraites de Wolf et de PuflFendorf. — Gaétan Filangieri [1752-1788], son élève, avait hérité de sa méthode et continué ses études. Issu de Tune des plus anciennes et des plus illustres familles du royaume, majordome du roi, officier du corps royal des volontaires de la marine, il avait voulu consacrer sa vie à Tétude des sciences économiques. Son grand ouvrage sur la Science de la Législation [1780-1788] fut interrompu par sa mort: les volumes parus traitent des lois en général, des questions agricoles, criminelles, de Téducation, des mœurs, de l'instruction publique; l'auteur se proposait d'étudier encore la religion, la famille, la propriété. — Son élève, Pagano [1748-1800], composa sous son influence et sur l'expresse invitation de la cour ses Considérations sur la procédure criminelle; il se fit surtout connaître par ses Essais politiques sur Vorigine, les progrès et la décadence des sociétés, où il résume et rétrécit Vico. Quelle que soit, du reste, la valeur de cet ouvrage, quelle que puisse être même l'importance de l'école napolitaine dans l'ensemble du mouvement philosophique au XVIII® siècle, il n'importe en ce moment; il suffit que par l'éclat des noms et le succès des œuvres qu'elle peut revendiquer comme siennes et comme siens, elle laisse loin derrière elle toutes les autres écoles d'Italie. Beccaria le savait lorsque, en 1764, il composait à Milan son fameux Traité des Délits et des Peines et fondait dans cette
(1) Comparer avec Pouvrage de Jorio, Storia del coinmercio e délia navigazione dalle origini (Napoli, 1778-1783).
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ville, avec les frères Verri, une société littéraire qai publiait le Caffè [1765-1766] sur le modèle du Spectateur: "Sur une population de 120.000 âmes, écrivait-il avec dépit, il j avait à peine vingt personnes qui aimassent à s'instruire et qui sacrifiassent à la vérité et à la vertu ^. L'aveu est précieux: il atteste le faible rayonnement de Milan; il souligne le réel prestige de Naples.
Cette influence intellectuelle qu'exerçait la métropole de TItalie méridionale rehaussait la puissance politique du royaume auquel elle avait donné son nom. C'était le plus ancien de la péninsule, c'était aussi le plus étendu; c'était lui qui pouvait mettre sur pied les armées les plus nombreuses. Depuis que les Autrichiens en avaient été expulsés par les Espagnols [1734- 1738] qui y avaient établi une branche cadette de leur maison royale, c'était lui, pouvait-on croire, qui était le plus puissant. Sous Charles VII [1734-1759], puis sous Ferdinand IV [1759- 1825], le juriste Tanucci s'était vu le maître de l'état. Il s'était occupé de favoriser le commerce maritime, créant un collège nautique, rédigeant un code consulaire [Michèle Jorio], instituant un tribunal suprême de commerce, signant des traités avec la Suède, la Hollande, le Danemarck, Tripoli, Gtônes, la Russie, les renouvelant avec la France, l'Espagne, l'Angleterre. Il avait accru la puissance de la royauté, supprimant [Pasquale Cirillo] les onze législations que les diverses conquêtes avaient successivement apportées et libéralement respectées, luttant avec la souple ténacité d'un légiste contre les Nobles et contre I'ëglise, supprimant les immunités de celle-ci, détruisant le pouvoir de juridiction de ceux-là. La marine et l'armée qu'il avait négligées furent l'objet des sollicitudes de l'irlandais Acton (1),
(1) Consulter Storia délie marine militari iialiane dal 1750 al 1860 e délia marina mïlitare italiana dal 1860 al 1870, scritta da G. Bandaccio (Borna, Forzani, 1886, in-12), I, p. 74.
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le favori de la reine Marie-Caroline, le successeur Tanucci disgracié en 1777; si bien que, par la puissance du souverain à l'intérieur des frontières, par Torganisation de ses forces militaires, par Tactivité de son commerce, le royaume des Deux- Siciles apparaissait, au déclin du siècle, comme le premier des états italiens: Vincenzo Coco pouvait écrire en toute vérité en 1801: * la révolution de Naples peut seule assurer l'indépendance de Tltalie „.
A l'époque de la domination française, la situation que Naples occupait dans la péninsule se consolida encore. Seul parmi les états italiens, ses forces s^accrurent sans qu'il perdit toute liberté. L'administration avait été régularisée par l'institution de six ministères et de quatorze provinces divisées en districts, subdivisées en arrondissements; la viabilité du royaume complètement transformée par l'ouverture d'un grand nombre de routes ; l'armée considérablement augmentée et sérieusement aguerrie. D'autre part, tandis que le prince Borghèse et le prince Eugène, dociles instruments de l'Empereur, gouvernaient les provinces situées au delà des Alpes et le royaume d'Italie, Joachim [1808- 1815] (1), sinon Joseph [1806-1808] prenait au sérieux la dignité royale dont on l'avait revêtu, refusait de se laisser traiter en humble subalterne, exigeait des égards. Les rapports devinrent si aigres entre les deux beau-fràres que, peu avant l'expédition de Russie, on s'attendait à Naples à voir le royaume annexé au grand empire (2). On devine qu'aux mauvais jours Joachim se montra encore plus indépendant d'allures et plus susceptible que jadis; on s'explique qu'il ait attiré à lui tout ce que l'I-
(1) Sar Joaohim, of^ un bon résumé dans la Storia d'italia dal 1799 al 18 14 per Qiovannî de Castro, Milanoi Vallardi. Consulter de môme C. Tivaroni, Italia durante il dominio francese; II, Italia centraie e méridionale. — Le baron A. Lumbroso prépare une histoire générale du règne de Murât.
(2) Sur le décret de 1811, consulter G. de Castro, op. cit, p. 258.
talie comptait drames éprises du rêve de Tunite nationale; on comprend qu'au début de 1814, Naples ait présenté le spectacle que décrit Fouché dans une lettre curieuse qu'il adresse à TEmpereur le 3 janvier de cette année: '^ Les adresses qu'on envoie (au roi de Naples) de tous les coins de l'Italie et qu'il prend pour le vœu des Italiens flattent son amour-propre... A mon arrivée à Naples, je fus frappé de la direction de l'opinion . . . Le mot indépendance est devenu le mot de ralliement général ... Le mot indépendance égare les têtes napolitaines comme les mots liberté, égalité ont égaré les Français en 1789 ... Les Italiens qui ne veulent aucun joug . . . , dans leurs idées d'indépendance, repoussent également la domination autrichienne et la domination française „ (1).