CHAPITRE III
LA OCJ£BBE »E L'INDÉFENDMGE
Le champion de Tindépendance italienne que Metternich a ménagé en Murât jusqu^en mi-décembre 1814, quMl a attaqué et qui Va attaqué dans les premiers mois de 1815, va de plus
(1) Le Comte de Mier à Metternich, rapport 22, du 9 mars (Helfert, J. Murât, p. 178).
(3) Helfert, J. Mwrai, p. 180.
(3) Collett», 1816, p. 84.
(4) lldfert, J. Mittoe, p. 186.
(6) Cf. 1* lettre de Mnrat du 28 septembre 1816, e^têe par !Frr«roni, op. cU,, II, p. 291: «È verità ric6noséiata...».
HU&AT «T hA QUESSTICHir DE l'UKITÉ ITAXilJEairVB KV 141 5. 46
en plus nettement se déclarer et de plus ^ea plus claireme»t agir: c*est loi que frappera, c^est loi qu'abattra TÂutriehe.
Les conditions de la latte.
Le 22 mars, lofd Bentinek, Ciommissaire de Sa Majesté Britannique en Italie, expédiait au duc de (rallo uae note menaçante datée de Gènes: il s'y plaignait des armeme&ts de la eour de Naples ; il' en demandait Texplicàtion. Le ton de cette note, non moins que son contenu, était de nature à éclairer complètement le roi Joachim et son entourage sur les intentions du cabinet britannique: il lui demeurait aussi hostile que TAutriche elle-même ; il n*en tendait null^nent aider la eour de Naples à réaliser à son profit l'unité italienne. Le plus solide appui qu'avaient rêvé d'obtenir, Murât et son entourage, allait tottt d'un coup leur manquer, à moins d'une pression très forte de l'opinion publique sur le ministère anglais. Gomme de son c6té, Napoléodfi n'était pas en mesure d'agir et qu'il cherchait du reste à obtenir la paix, c'était sur ses seules forces que Murât devait compter, avec elles seules qu'il devait combattre.
Quelles étai^t les forces comparées des deux ennemis?
Quant aux e£Feetifs, je reproduis ci-après les chiffres donnés par CoUetta, puisés par lui aux documents originaux confirmés, dans leur ensemble, par tous les documents imprimés, par tous les documents d'archives auxquels j'ai pu recourir.
L'armée napolitaine, dont le lieutenant-généra!l Millet de Villeneuve était chef d'état-major, comptait environ 35,000 hommes présents sons les armes, avec 5,000 chevaux et 56 cannons; die comprenait, outre l'infanterie et la cavalerie de la garde commandées par le Prince de Pignatelli Strongoli [4,000
46 «CBAT BT LÀ QCH8T1011 DE L'UNITÉ ITALIKiraE EH 181B.
hommes] et le général Livron [1,400 chevanx], trois dmgioDs d'infanterie condnites par Carascosa, d'Âmbrosio et Lecliî [8,000 hommes chacune] et une dÎTÎsioa de cavalerie sons les ordres du général Rossettî [2,000 chevaux] ; le maréchal de camp Pedinelli était à la tète de l'artillerie, Colletta était commandant du génie et le cavalier Vauchelle ordonnateur en chef (1).
Les Autrichiens étaient moine nombreux que leurs t^resseors au début de la campagne; leur armée renforcée par les troupes qu'amena Frimont comprenait huit brigades, réparties en trois divisions commandées par les généraux Mohr, Keyperg et Wied ; l'efifectif total est évalué à 36,000 hommes présents sons les armes, an lendemain de Casalanza; à partir du 10 avril, il est vraisemblable qu'ils opposaient aux Napolitains des effectifs égaux aux leurs, ou supérieurs.
Quant à la valeur morale des deux armées, il est permis de se la représenter avec quelque vraisemblance. Enorgueillis par leurs récents triomphes, entraînés et rompus aux fatigues par leurs dernières campagnes, les Antrichiens éprouvaient cependant quelque inquiétude, les soldats à l'idée qu'ils allaient combattre Murât, les états-majors à la pensée que, d'un moment à l'autre, Napoléon pouvait entrer en scène et couper leurs communications.
L'armée napolitaine a été sévèrement jugée par Pepe (2), brave soldat, et Colletta (3), général en chambre. Il est certain, comme ils le prétendent, qne la discipline y était relâchée (4);
(1) Pour pins de détails, cf. l'appendice.
(2) Fepe, Memorie, 1, 134-185: «L'esercitoandava arompioollo...». (8) Colletta, 1815 p. 25.
(4) A l'Archivio di Stato di Napoli (Carte di Gnerra, 1060), j'ai trouve un lirouillon d'ordre du jour, sans date; le roi se plaint de l'indiecipline do la division de réserve, de la 2* brigade notamment: il se plaint des rixes qui ont éclaté entre soldats du S° de ligue. — Le Diario NapoUtano relate fréquemment dee rixes entre soldats ou entre la population et la troupe.
il parait certain également que les divers services administratifs étaient très mal organisés: les services d'habillement, car, trois mois avant la guerre, ils venaient d*ètre bouleversés ; le service des approvisionnements, puisque Carascosa, dans les Marches, en pleine paix, se plaint journellement de n'avoir pas de fourrages pour sa cavalerie. Cependant, il y a lieu d*a£Srmer que le moral du soldat napolitain était bon: de Taveu de Pepe et de Colletta, il était très bien vêtu et très exactement payé; il était fier de son chef, cet intrépide général dont le monde entier admirait la bravoure et qui ne cessait de s^occuper de lui (1) ; il était fier de ses généraux, Ambrosio, Gennaro, Filangieri qui s'étaient couverts de gloire dans les rangs de la Grande Armée ; il était fier de lui, et n'avait pu combattre près de dix années dans les armées napoléoniennes sans en rapporter quelque confiance, peut-être même, comme semble l'indiquer Colletta (2), quelque présomption fanfaronne. De fait, voici comment le juge le général en chef autrichien, qui, mieux qu'aucun autre, put apprendre à la juger. '^ Dans cette campagne, trompé par les promesses de Murât, dans beaucoup de combats il a fait preuve de valeur, spécialement à la bataille de Tolentino, dans laquelle les Autrichiens ont dû faire des efforts considérables et de pénibles sacrifices pour attraper la victoire , (3).
Si l'on réfléchit que les effectifs réels des deux armées étaient sensiblement les mêmes, on en conclura, sans doute, que les chances, à cet égard, étaient à peu près égales de part et d'autre. Mais si l'on constate que les Napolitains avaient leurs forces massées dans les Marches, tandis que les Autrichiens n'avaient
(1) Pepe, Memorie, I, 163. — Esame del... Colletta, II, 10, 18.
(2) Colletta, op. cit,, p. 25 : « armata . . . presontuosa ».
(3) Lettre de Bianchi à AppoDyi, ministre autrichien en Toscane. Giornale del dipartimento del Reno, Bologna, 6 giugno 1816. — (Benadncci, p. 12). — Cf. aussi, dans Pepe, I, 174, le récit de la journée du Panaro.
48 MUBÀT XT LA-aU£8TI^ir ]>B L'UHITÉ ITAUyBVNS EN 1815.
qu*uiie dizaine de mille hommes éparpillés, suivant leor contame, sur la Voie Emilienne, on eomprendrak que la supériorité du nombre ait assuré la victoire aux Napolitains dans les premiers combats (1).
Succès des Napolitabis, 23 mars - 6 arrU.
Les ordres donnés Je 13 mars de Naples ne sont pas encore exécutés que la 3^^ division [Lechi] reçoit Tavis d'avoir à se réunir aussitôt à Âncône, tandis que la garde se rassemblera à Foligno. Le 19, Murât est à Ancône., où il fait construire un camp retranché sur la Montagnola. Informé par un voyageur venant de Milan (2), que 50,000 Autrichiens accourent pour renforcer Tarmée d^Italie, il se décide à brusquer son attaque. Il annexe aux Marches les districts d'Urbin, de Pesaro et de Gubbio et réunit solennellement les Marches elles-mêmes au royaume de Naples; puis, il laxtce les ordres suprêmes. Devant la première division [Carascosa] qui, le 29, marche sur Rimini^ et le 30, sur Gésène, les cantonnements autrichiens étendus ^squ'à Cattolica, se replient derrière le Pisatello; le 30, attaqués et forcés dans Césène, ils s'échappent par la route de Cervi». Le 31, les Autrichiens rétrogradent sur Bologne et Carasoos^ avance sur Forli, d*où il envoie un bataillon du 9^ léger occuper Bavenne. Le 1*' et le 2, il continue sa marche sur Bologne, dont il s'empare
(1) CoDsulter le récent ouvrage paru depuis que cette étude est terminée : Feldzug der Oesterreicher gegen Kdnig Joachim Murât im Jahre 18,15, von Friedrich Schin?aer, K. ^. K. Oberlieutenant, (Pr^, Svatou, 1898, in 8, 891 p^ges).
(2) Colletta, op. cit., p. 82.
MURAT ET LA QTJR8TIOIÎ DK L'UNITÉ ITALIKHNE BK 1816. 49
le 2 an soir, après que les Autrlchieos Pont éyacuee, partie sur Ciento où ils envoient 3,000 hommes, partie sur Modène où ils 43ont 6,000. Le 8, Carascosa s'arrête à Bologne pour tahe reposer ses troupes et attendre les autres divisions qui tardent: Ambrosio est à Imola et Lecchi à Forli (1).
Le 4, les Napolitains reprennent lenrs course, se dirigeant sur Modène. Ce jour-là, ils se heurtent aux Autrichiens établis sur le Panaro et décidés à combattre (2). Murât dirige la brigade Pepe sur leur droite, commandée par Stefanini et établie à Spiiimberto; mais, impatient de Tattendre, il commande Tattaque au centre, et emporte le pont, grâce à Filangieri qui le traverse sous la mitraille, avec 24 cavaliers, après que l'artillerie en a détruit les barricades. Bianchi, forcé, bat en retraite, abandonnant Stefanini à son sort. Le soir même du 4, Carascosa vainqueur occupe Modène; le 5, il pousse jusqu^à Beggio et à la Secchia, tandisqu'Ambrosio occupe Ferrare ce même jour, après avoir pris la veille Cento et San Oiovanni, où il est remplacé, après son départ, par la troisième division.
Le 6 au matin, les Autrichiens étaient refoulés de Tautre côté du Pô (3), dont ils bordaient la rive gauche, tandisque l'armée de Murât, de Beggio, San Giovanni et Ferrare en dominait la rive droite. — C'est alors que Joachim reçut de Bentinck une note datée du 5 avril: le commissaire anglais rappelait au roi de Naples les engagements réciproques des puissances alliées et le prévenait que la première hostilité coniive FAutriche donnerait le signal de la reprise de la guerre entre TAngleterre et Kaples.
(1) Arch. di Napolî. Carte dî guerra (Lecbî à Millet), 1060.
(2) Gaxas.GOsa à Millet: 4 avril (Arch. Nap. Carte di guerra, 1060)» il annoDce une escarmouche à Anzola.
(8) Millet à Carascosa, 6 avril, 8 h. du soir (Areh. Kapol. Carte di Guerra, 1060).
60 MDBAT ET LA QDEeTIOM DE L'CHITÊ ITALIBKME EN 1S1&.
Murât ajourna la réponse. La fortane avait secondé son audace; il avait suivi le plan très simple (IJ qui s'offrait à lai. Comptant voir, à son approche, éclater un soulèvement national il s'était avancé an cœur de la péninsule, dans ce pays bolognais qui s'était toujours montré si ardent pour ta cause de l'Italie. Si l'Italie voulait, vraiment, l'unité avec l'indépendance, le moment était venu poar elle de le dire et de se lever: avant de répondre à Bentinck, Murât avait besoin de savoir ce que lui répondrait l'Italie.
L'appel & l'indépendance.
En arrivant à Âocône, il avait invité Pepe à sa table, et lui avait dit: ' Avant peu en s^occupera de faire une constitution et de mettre les étrangers à la porte ,. — * Je vous jure, lai avait répondu le général, que, puisqu'il s'agit maintenant de combattre ' per ïa naeionalità italiana , vous trouverez en moi le soldat entièrement dévoué, plus jamais le tribun , (2). — Et, lorsque, plusieurs jours plus tard, il passait le Rubicon au âanc de Carascosa, tous deux s'étaient serré la main, se jurant de vaincre on de mourir (3). Ils étaient impatients: ils parlaient de la nécessité d'aller vite, " Les Italiens sont accoutumés à crier, à applaudir au dernier qui arrive... Le roi ne saurait trop se presser: gardes nationales, landwebr, landsturm, gardes
(1) Il avait eu le bon seos de reponsser le plan io Filangieti: débarquer à Venise avec UDe partis de l'amiëe (Fer. Banmer, Annuario slorico, 1871, oitè par Tivaroni, II, 288).
(2) Pepe, Memorie, I, 167.
(»j Pepe, Memorie, I, 170.
wamàT wa la question de l'unité italienne en 1815. 51
d^honneur, compagnies d^puriementales, achat de chevaux dans TEtat Romain et dans la Toscmm» tout doit marcher simultanément...: sans tout cela, point de sahit^. C'est Âmbrosio qui parle ainsi (1) et Pepe propose de décréter la levée en masse et de poursuivre les réfractaires sous l'accusation au crime de lèse-nation (2). On voit quelle ardeur enflamme ces ** têtes ùkoMcles „ qui entourent le roi; on devine la joie qu'ils éprouvent à lire^ et, sans doute, à rédiger la proclamation suivante, datée de Rimini, 30 mars.
Italiens !
* L'heure est venue où doivent s'accomplir les grandes destinées de l'Italie. La Providence vous appelle enfin à être une nation indépendante. Des Alpes au détroit de Sicile qu*un seul cri s'élève: l'Indépendance de l'Italie! Et à quel titre des peuples étrangers prétendent-ils vous enlever cette indépendance, premier droit et premier bien de toute nation? A quel titre dominent-ils vos plus belles contrées? C'est donc en vain que la nature a élevé pour vous garantir la barrière des Alpes? — Non! Que toute domination étrangère disparaisse du sol italien. Vous qui avez été une fois les maîtres du monde, vous avez expié cette gloire par vingt siècles d'oppression et de massacres ; mettez aujourd'hui votre gloire à ne plus avoir de maîtres! Quatre-vingt mille Italiens s'avancent sous les ordres de leur roi (et jurent de ne prendre aucun repos avant que l'Italie ne soit délivrée) ; et il sont déjà prouvé qu'ils savent tenir leurs serments. Italiens de toutes les contrées de l'Italie, secondez ce dessein magnanime; qu'ils reprennent leurs armes déposées.
(1) Arobivio di Napoli. Carte di gnerra, 1060 (sans date).
(2) Pepe, Memorie, I, 168.
52 UUBAT ET LA QUB6TI0H 0E L'UNITÉ ITALIENHE EH 1815.
ceux qui les oui portées parmi vous et que la jeunesse novice à les manier apprenne à le faire!
f, Qu*à de si nobles efforts se préparent tous les cœurs, toutes les intelligences ! Que toutes les voix libres se fassent entendre parlant au nom de la patrie à tous les cœurs vraiment italiens! Que Ténergie nationale se déploie toute et sous toutes ses formes! Il s*agit de savoir si Tltalie doit être libre ou plier encore pour des siècles son front humilié sous le joug.
9 Que la lutte soit décisive ; et nous verrons assuré pour longtemps le bonheur d*une patrie si belle, qui, bien que sanglante encore et déchirée, excite tant de convoitises étrangères. Les hommes éclairés de tous les pays; toutes les nations dignes d*un gouvernement libéral, les souverains qui se distinguait par la grandeur de leur caractère, se réjouiront de votre entreprise et applaudiront à votre triomphe. Pourrait-elle ne pas vous applaudir, PAngleterre, ce modèle de gouvernement constitutionnel, ce peuple libre qui met sa gloire à combattre et à répandre ses trésors pour Tindépendance des nations?
9 Italiens, vous avez été longtemps étonnés de nous appeler en vain; vous avez peut-être accusé notre inaction alors que vos vœux se faisaient entendre tout autour de nous; mais le temps opportun n^était pas encore arrivé; je n'avais pas encore fait Texpérience de la perfidie de nos ennemis; il était bon que les événements démentissent les promesses trompeuses dont se sont montrés si prodigues vos anciens dominateurs lorsquMls reparurent parmi vous; combien rapide, combien lamentable fut cette expérience, vous le savez! J*en appelle à vous, braves et infortunés Italiens de Milan, de Bologne, de Turin, de Venise, de Brescia, de Modène, de Beggio, de tant d'autres pays illustres et opprimés. Combien de valeureux guerriers, de patriotes vertueux arrachés au pays natal! Combien gémissent dans les fers! Que de victimes d'extorsions, d'humiliations inouïes. Italiens,
pour réparer tant de maux, unissez-vous d'une étroite union à un gouvernement de votre choix ; qu'une représentation vraiment nationale, qu'une constitution digne de ce siècle et de vous garantisse votre liberté, votre prospérité intérieure, aussitôt que, par votre courage, vous aurez assuré votre indépendance.
9 J'appelle autour de moi tous les braves pour combattre; j'appelle de même tous ceux qui ont profondément médité sur les intérêts de leur patrie afin de préparer et de régler la constitution et les lois qui doivent régir désormais l'heureuse Italie, l'Italie indépendante ,.
JoACHiM Napoléon.
Pour copie conforme,
Le chef de V état'major»généTal
Millet de Villeneuve.
Cette proclamation est suivie du décret du 3 avril qui appelle chaque Italien à concourir par les armes, par ses talents, par sa fortune à la conquête et à l'établissement de l'indépendance de l'Italie (1). Le 4, parait un autre décret d'objet plus précis, de teneur plus positive: on crée une Commission de guerre italienne (2) pour organiser militairement le soulèvement national: la présidence en est confiée au lieutenant général Arcovito. Enfin une assemblée nationale italienne est convoquée à Rome pour le 8 mai. — Ces actes de Joachim, la proclamation de Rimini et les décrets de Bologne sont immédiatement répandus à profusion dans tonte la péninsule, et les * unitaires «, qui sont partout installés par les Napolitains, s'empressent d'en expliquer les détails et d'en développer les diverses parties.
(1) Benadncci, p. 6.
(2) Arch. di Bologna. Stampe governatîve: 1 gennaio-16 sett. 1815.
Autres proelamatioiis.
C*e8t Ambrosio qui, le 2 avril, écrifc de Faenza: ' Tlialie appelle de partout ses enfants à combattre pour la gloire, pour Tindépendance, pour la liberté „ ; — c'est le sous-préfet de Rimini (département du Kubicon) qui écrit, le 4: '^ la proclamation du souverain, de M. le général Ambrosio et de M. le préfet du département doivent avoir ému aussi le cœur des habitants de ces contrées, en réveillant en eux la plus vive ardeur et la volonté la plus décidée de concourir à la grande œuvre de la régénération, de la félicité et de Tindépendance de ritalie (1) «; plus loin, il invite les Italiens à imiter la bravoure de leurs intrépides ancêtres (prodi antenati). — Ce sont les officiers italiens réunis à Bologne qui s^adressent, le 5, aux vétérans et aux anciens soldats italiens: ^ Camarades! ce sont vos chefs, vos compagnons, vos amis qui vous appellent . . . Entendez leurs voix et de Tltalie nous chasserons Pétranger. Rappelez-vous que vous êtes nés pour la gloire! (2) „. Voici une circulaire du préfet du Rubicon aux sous-préfets, podestats, syndics, commissaires et curés du département en date du 6 avril : ^ Il s^agit de la cause très sainte de notre délivrance. Les plus favorables circonstances nous fournissent le moyen le plus propre à Tatteindre. Et qui pourrait en douter après avoir été témoin de l'ardeur nationale dans le duché d'TTrbin et dans notre Romagne à la première apparition du roi Joachim et de son armée apportant la proclamation de Tindépendance?... Tandis que Tim-
(1) Aroh. di Bologna, ibid,
(2) Giomale del dipari. dd Reno, 10 aprile, n® 45, p. 166. — Arch. di Bologna, 1815.
MURAT £T LA QUESTION DE l'UKITÉ ITALIENKE EN 1815. 55
mortel Napoléon, notre père . . . vole sur le Rhin . . . , nous, pendant ce temps, nous aurons toutes nos aises pour réaliser notre indépendance; et alors, le blason de Tltalie ne sera plus un rebutant assemblage de serpents, de lions, d^aigles, de monstres de toute sorte, de clés et d'autres emblèmes fantastiques, image de notre morcellement et de notre faiblesse ; ce sera la Déesse ceinte d'une couronne ornée de tours versant de la corne d'à-* bondance, la richesse, la fortune et la félicité « (1). — Le même jour, le même préfet (ou le même secrétaire de préfecture. Bartorelli) lance une autre proclamation animée du même esprit: * L'Italie longtemps foulée par les nations étrangères appelle aujourd'hui ses enfants et les invite à se serrer autour d'un roi qui a déployé l'étendard de l'indépendance nationale. Les armées étrangères, plusieurs fois descendues chez nous, n'eurent pas d'autre but que de se saouller (satoUarsi) de nos richesses ; de déchirer la patrie afin de la dominer plus aisément et d'exciter des factions pour provoquer la guerre civile. Instruits par ces funestes exemples, apprenons une fois à abhorrer l'étranger ; et brandissons nos armes pour revendiquer notre patrie outragée. Les Romains nos ancêtres, par la grandeur de leurs efforts, furent les maîtres du monde (signoreggiarono il mondo) ; et leurs petits-fils n'auraient pas assez de cœur pour reconquérir au moins le sol de la patrie? Eh! que les Italiens se lèvent pour sortir de leur long esclavage... Habitants du Rubicon! La fortune sourit à l'Italie. Un roi national, puissant et craint, vole à la tête d'Italiens valeureux pour combattre l'étranger qu'il a plusieurs fois mis en fuite. Hâtons-nous de courir sous les drapeaux du héros dans le génie duquel l'Italie a placé toutes ses espérances. Vive l'indépendance italienne! Vive le roi! „ (2).
(1) Gazzeita di Fortï, n? 14. — Aroh. ai Bologna, 1815.
(2) Gazzetta di FtyrVi, n** 14. — Cf. supra, — Cf. aussi la proclamation de Strocohi, sous-prèfet de Faenza, du 3 avril : « Una nazione
56 MtFBAT ET LA QUESTIOK DE L'UNITÊ ITALIENHE EN 1810.
Les grands mots sont donc enfin prononcés. Un souTerain italien, à la tète d*une armée italienne, appelle les Italiens aux armes, au nom de Tindépendance de l'Italie ; la situation du mois d*ayril 1815 est analogue à celle de 1848 et Charles Albert avant Novare ne fait que copier Murât avant Tolentino. Lessentiments auxquels celui-ci fait appel sont exactement les même» que ceux sur lesquels s*appuiera celui-là, que ceux qui formeront en ce siècle le patriotisme italien: Torgueil passionné et amoureux
che fu regina del monde interOi famosa par tanti prodigi di lettere,. di arte e di armi, ritalia nostra vede inaspettata e fortanata occasione di rivivere airantioa gloria...» (Gaezetta di Forli, 10 aprile). — Cf« aussi cette proclamation de Hossi, en date du 8 avril (Arch. Bologna. Stampe govern.) : « Italiani, la causa deiritalia si fa ad ognî momento migliore... I ve<?cbi soldati italiani, le trappe toscane, ... oorsero incontro ai valorosi liberatori d'italia e con essi si unironoe giurarono di non posare le armi fino a che non fosse al tatto disciolta da ogni giogo straniero PItalia nostra! ... Yecchi soldati italiani, ... accorrete sotto i vessilli délia Patria vostra... conoseete Paugusto capitano che vuol condnrvi alla vittoria... Voleté voi ascoltare oziosi il snono di guerra, oggi che ë precedato da quel grido ben nostro e nazionale: Indipendenza italiana?». — Voici une antre proclamation du même Bossi, commissaire civil dans les dép. du Beno,. Bnbicon, Bas Pô, Panaro et Imeta, en date du 9 avril; il demande aux curés de prêcher la guerre sainte: «Se agli sforzi politici e militari socoorre la Beligione . . . , chi non vede per si bella e cara armonia d'azioni già avverati i lieti destini d'Italia? Essa... dee... mantener salda la religione, sostegno primario di ogni stato... Tenda ciascuno al grande scopo délia nazionale indipendenza». (Museo del Bisorgimento italiano di Bologna). — C'est à propos de la proclamation de Biminî que Manzoni écrivit:
«O délie imprese alla più degna accinto, Signer, che la parola hai proferita Che tante etadi indamo Italia attese ! »
et que Bossinî composa son Inno ddV Indipendenza [Cronache segrete déUapolizia toscana, trascritte da Gio. Marcotti (Firenze, Barbera, 1898), p. 115]. — Leopardî, au contraire, partisan des Autrichiens, écrivait une prière pour la libération du Pioeno, en mai 1815 (Carducci, Let^ iure del Bisorgimentô , I, 357).
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MUBAT ET LA QUESTION DE L'UKITÉ ITALIfiNNE EST 1815. 57
de ritalie fille de Borne (1); la haine de Tétranger, (2) le mépris du barbare qai, da maître du monde a fait un peuple sujet; la conscience de Funité géographique (toute relative d'ailleurs) de la péninsule, cernée par la mer, cerclée par les Alpes; la nécessité de, recourir à la force pour réaliser Puni té politique; la promesse qu'une constitution libérale sera donnée au nouveau royaume.
En 1815, le rêve italien est aussi précis qu'en 1848 dans la pensée de Télite.