‹ Murat et la question de l'unité italienne en 1815Chapitre 6 sur 12 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ECHEC DE Là TENTàTIYE NATIONALE

Il paraît être beaucoup plus vague dans la conscience de la masse.

Indifférence de la nation.

Sans doute, au dire de Bartorelli, Modène illumine à l'entrée de Murât (3); sans doute, les Bolognais montrent un assez vif enthousiasme (4) et fournissent à Murât un corps de volontaires dits '^ Chasseurs à cheval « (5) ; sans doute on forme

(1) Pepe, Memorie, I, 174.

(2) Cf. ViUorio Barzoni e i Francêsi in ItaUa, per Favv. Ulisse Papa, depntato al Parlamento (Veoezia, Visentini, 1895).

(8) QazzeUa di Forl\, 1816, n^" 14.

(4) Pepe, Mémoires, I, 171.

(6) Archivio di Napoli. Carte di gnerra, 1060: lettre du 11 avril. — Gazzetta di ForVi, n*" 15, 10, 18 e 15 aprile 1815.

58 MtBAT ET LA QUESTION DB L'UNITÉ ITALIENNE EN 1815.

trois bataillons de volontaires italiens (1), dont un d'officiers; sans doute, le département du Musone fournit un corps de chasseurs francs (2).

Mais des 12 régiments de volontaires promis aux Napolitains, pas un seul n'est formé (8); la Commission de guerre italienne, pour s'occuper, en est réduite à rédiger des proclamations qui reproduisent celles des premiers jours (4). Les adhésions à Murât sont très rares et la masse de la population ne lui est pas sympathique (5): les rapports de la police autrichienne au moment de rinvasion napolitaine en font foi. Le 13 mars, alors que Tévénement de Pile d'Elbe est connu, le commissaire de police de Rimini, Fantini, écrit une lettre réservée au Commissaire autrichien où il lui dit : * L'esprit public des habitants qui se distinguent par leur caractère docile et tranquille, n'offre dans les circonstances actuelles à la police aucun motif de blâme , (6). Le 25 mars, il écrit encore: * Ici la population est très tranquille. Même les nouvellistes politiques s'abstiennent de faire des réflexions politiques sur les nouvelles même indifférentes „. Le commissaire Œacomelli envoie des nouvelles analogues de Gat-

(1) Crivelli à Millet, d'AncÔne, 28 avril. — Oliver à Millet, 28 et 29 avril. — Arcb. di Napoli. Carte di gnerra, 1060.

(2) Crivelli à Millet, 18 avril, id. id.. 1060.

(3) Colletta, 1815 p. 26. — «La sua (del Murât) voce non tornô grata alPesercito italiano, del cui sangue le sue mani erano oontaminate». (Cattaneo, L'antieo esercito italiano, Milano, 1862. — Estratto dal volume VIII del Politecnico). Il est probable, en effet, que les souvenirs de 1814 ont détourné de Joachim les anciens soldats du Vioe-Eoi.

(4) Proclama délia Commissione di guerra italiana, 10 aprile. — Arch. di Bologna. Stampe gov.

(5) Sur les efforts tentés pour secouer l'indifférence du peuple, cf. lettre de Berardi au podestat, 6 avril, et rapport du comm. de la place de Forli du 17 avril. — Arch. di Napoli. Carte di guerra, 1060.

(6) Archivio di Bologna, 1815, faso. VI. Atti dipolizia: gov. provv. austr, e ristaurazione napoleonica (Prot. privato, fascicolo 14).

tolica (1). Après la retraite de Marat, le 17 avril, Savini écrira au gouverneur des Trois Légations : ' Il m^est agréable de pouvoir assurer Votre Excellence que, si le fantôme de Tindépendance italienne proclamée a pu séduire quelque étourdi, le grand nombre du moins envisageant Taffaire sous son véritable aspect, a bien vite démêlé le piège qui se cachait sous les apparences mensongères de la cause italienne;, (2). Du reste, les rapports du général Lechi (3" division napolitaine) qui, jusqu^au 23 avril, forme l'arrière-garde, acoMsew^ explicitement les paysans de fa-* voriser les Autrichiens, défenseurs du Pape, Les faibles secours que les Italiens fournissent à Murât, Tattitude de la police autrichienne, montrent clairement que, si le rêve italien était, en 1815, plus puissant que jamais sur Télite, il n'exerçait pas alors grand empire sur la masse. Talleyrand avait raison d'écrire à Louis XVIII le 1®*" mai 1815: ** Murât, au commencement des hostilités, comptait sur une insurrection des peuples de Tltalie ; mais il a été complètement déçu dans son attente „ (3).

Peut-être même serait-il imprudent de prétendre mesurer au peu d'ardeur du peuple à soutenir Joachim par les armes l'étendue et la force du sentiment national à cette époque. Son attitude, assez molle, il faut en convenir, ne pourrait-elle s'expliquer par des causes particulières? En 1814, pour repousser l'envahisseur, la France n'avait pas retrouvé l'énergie échevelée de 1792, tant elle était épuisée de fatigue ; n'y aurait-il pas un peu de lassitude aussi, après ces vingt années de guerre et de révolution, dans cette mollesse des masses italiennes? un peu de scepticisme

(1) J'ai consulté les rapports de la police autrichienne de cette époque à l'Ârchivio de Venise: je n'ai découvert aucun texte attestant une effervescence populaire.

(2) Ce que confirme le petit nombre des arrestations opérées par les Autrichiens en mai-juin 1815, (Cf. Guidicini, Diario Bolognese, IV, 18;.

(3) Pallain, p, 415.

60 MURAT ET LA Qt7E8TIOK DE L'UNITÉ ITALIENHB £K 1815.

aussi sur Topportanité de la tentative napolitaine, alors que Taffaire de Tile d^Elbe n'éfcait pas encore, non seulement définitivement réglée, mais même connue avec certitude? Le 13 mars, un bâtiment marchand avait apporté la nouvelle que Napoléon avait été fait prisonnier à quatre lieues de Grenoble ; et, quelques jours après, on annonçait officiellement quMl avait été arrêté à Bonnet (1).

Et puis, que Ton se rappelle la persistance des sentiments particularistes ; le mouvement de 1815 n'est-il pas exclusivement napolitain? Les signatures de la proclamation adressée par les officiers aux vétérans italiens ne reproduisent aucun nom de général; on n*y voit que deux colonels, et deux colonels inconnus, Cappi et Piella; tous les généraux de Tarmée du Vice-Roi se sont abstenus ; on dit même que Severoli, à Milan, condamna ouvertement la conduite de Joachim. D^autre part, et ceci est grave, en appelant Tltalie à Tindépendance, celui-ci arbore un drapeau qu'elle ne connaît pas; les couleurs autour desquelles il prétend ranger ses enfants ne sont pas celles de la République Cisalpine et du Royaume d'Italie, vert, blanc et rouge (2); de par le décret du 15 avril (3), c'est l'amarante et le vert, disposés en rayons d'égale grandeur. Ne semble- t-il pas en vérité que ce soit l'absorption de Pltalie par le royaume de Naples que promette cette armée napolitaine ? — Ne serait-il pas étrange que l'inertie des populations dût s'expliquer seulement par l'affaiblissement du sentiment national, au moment même où les Autrichiens croyaient devoir satisfaire à ses exigences d'une manière éclatante. Le 2 avril 1815, trois jours

(1) Arch. di Bologna, 1815, fasc. VI. Atti di polieia,

(2) Discours de Vittorio Fiorini, Il Besto del Carlino, 8 gennaio 1897. — Le même: Nvova Antologia, gennaio e febbraio 1897. — Scolari, La bandiera tricolore italiana, Como, 1897.

(3) On du 10. Aroh. di I^apoli. Carte di gnerra, 1060.

après la proclamation de 1815, le gouyernement de Vienne créait le Royaume Lombard -Vénitien (1) et y envoyait TÂrchidac Jean, le 8 de ce mois, en qualité de Commissaire Plénipotentiaire afin de recueillir les serments de fidélité et d^obéissance.

Echees des Napolitains.

Ce sont donc des raisons particulières, jointes à Tinsouciance des masses, qui expliquent Pindifférence de Tltalie du nord à la tentative napolitaine. La situation de Murât devient alors très grave; du moment que les volontaires n'arrivent pas en foule pour grossir son armée, il doit avec vingt-cinq mille hommes garder une ligne très étendue, de Reggio à Ravenne, tandis que Tennemi, à tout instant, peut le tourner par sa droite ou par sa gauche : par Ferrare dont une garnison autrichienne occupe toujours le château, ou bien par Alexandrie et Plaisance. Murât voit le péril: il prend les mesures militaires et politiques que la situation réclame.

Pour suppléer aux volontaires qui font défaut, il imagine de rappeler sous les drapeaux l'armée italienne (dissoute) du Prince Eugène (2), dont il a déjà tâché d'attirer à lui le plus d'hommes possible (3).

En même temps, il donne l'ordre à ses ministres à Vienne, Campo Chiaro et Cariati, de déclarer que, l'Autriche n'ayant pas

(1) Der Krieg in Italien . . . p. 248. — Moniteur universel an 6 mai 1816; page 511: d*aprë8 une nouvelle de Venîseï 16 avril.

(2) Décret du 9 avril 1816.

(8) Eapport de Fantini au Commissaire Impérial dans les départements du Eeno, Bas Pô et Pineta du 22 février. — Aroh. di Bologna, 1816, fasc. VI.

62 MUBAT ET LA QUESTION DR VWÊffrÈ ITALIEEifKE EN 1815.

été sincère avec loi, 3 a dû pourvoir avec ses propres moyens à la eoiiaerTation et à la sécurité de ses états; mais qu'il «qpère maintenir la paix et veut seulement reprendre les positions qu^il occupait sur le Pô lors de la campagne précédente (déclaration faite par Gampo Chiaro le 8 avril: Metternich y répond en lui remettant ses passe-ports le 10).

Enfin, il tente un vigoureux effort pour poursuivre sa marche en avant, franchir le Pô et pénétrer dans le Milanais où il espère trouver meilleur accueil qu'en Emilie. Il dirige Âmbrosio sur Vallonga et essaye, le 7 et le 8, d'enlever d'assaut le pont d'Occhiobello, comptant par là tourner celui de Lagoscuro, puis ceux de Borgoforte et de Plaisance. Le 8 comme le 7, si énergiques qu'ils soient, ses efforts demeurent stériles (1); et il reste, les bras croisés, toute la journée du 9, ne sachant à quoi se résoudre.

L'offensive lui est désormais interdite ; il semble que la fortune soit déjà lasse de le suivre ; subitement inquiet, il ordonne à Gallo d'apaiser s'il se peut Bentinck en répondant à la note du 5 que celui-ci lui a envoyée; le 11, docile aux ordres de son maître, le ministre de Naples ' proteste, en effet, avec une grande vivacité contre l'alliance de l'Angleterre avec l'Autriche: les intérêts de l'Angleterre ne lui commandent-ils pas de ne pas rompre la trêve ? que si le sang doit couler entre les deux pays, on attend de la justice du peuple anglais le respect de l'article 3 (2). Mais le roi espère qu'on n'en viendra pas à cette extrémité; il ne tient à rien tant qu'à l'amitié de l'Angleterre,,.

Ces avances de Murât au cabinet de Saint-James sont aussi opportunes qu'elles doivent être inutiles. Au moment où il est

(1) Pepe, Memorie, I, 175.

(2) Trêve de 3 mois entre la dénonciation de la trêve et l'ouverture des hostilités. — Gallo, Memorie, loco cUaôo, p. 397.

contraint de renoncer à tourner la gauche autrichienne^ les Autrichiens, yictorieusement, tournent sa gauche, par leur droite. Le 10 avril, ils délogent Pepe de Carpi (1). Carascosa qui garde Reggio est ainsi découTert ; pour le dégager, Murât porte Lechi sur Mirandola ; puis, après avoir recueilli sa première division, il se replie derrière le Panaro. Un projet enfantin est éclos dans sa tête: cesser la guerre puisqu'elle ne lui est pas favorable. Il donne Tordre à Gallo de récrire immédiatement à Bentinck : ^ le roi ignorait que PAngleterre fut solidaire de TAutriche; cet article ne lui avait jamais été communiqué; sinon, il n'aurait pas manqué de se concerter avec Londres; maintenant encore il est prêt à le faire; il va immédiatement, par égard pour son amitié, cesser les hostilités et rentrer dans ses états j, (2). — Conformément à ses promesses, il donne Tordre à Ambrosio de cesser ses attaques contre Occhiobello; le 11 et le 12, celui-ci résiste victorieusement aux Autrichiens qui Tassaillent; puis, il décampe sans bruit, dans la nuit du 12 au 13 et abandonne Ferrare où Mohr entre aussitôt (3).

Le 13, Tarmée napolitaine se trouve tout entière rangée derrière le Panaro et le Reno: Carascosa à Castelfranco, Lechi massé à Cento, derrière les marais de Pepoli, Ambrosio à Malalbergo sur le Reno, route de Ferrare (4).

(1) Pepe, Memorie, I, 176. — Carascosa à Millet, de Modène, 11 avril. (Âroh. di Napoli, Carte di guerra, 1060).

(2) Gallo à Bentinck, 18 avril. — Oallo, Memorie, p. 898.

(3) Krieg in Italien, p. 268. — Colletta, .... 1815.... p. 4548. — Millet à Loochi, 6 avril, 10 h. soir; 7 avril, 10 h. soir. — Millet à Carascosa à Modène d'Occhiobello, 7 avril, 10 h. soir.

(4) Pepe, Memorie, I, 178. — Colletta, p. 49.

64 XURAT ET LA QUESTION DE L'UKITÊ ITAUEHKE EN 1815.

Fin de la gaerre nationale.

Ce jour-là, dans un conseil de guerre convoqué à Bologne, Murât annonce la retraite prochaine, ordonne à chacun de se fortifier dans ses positions et fait filer le matériel sur Âncône. En même temps, pour régulariser sa ligne, il ordonne à la 1^* division d'abandonner le Panaro à Castelfranco et de venir occuper la gauche de Lechi sur le Beno: mouvement qu'elle exécute le 15 dans le plus grand ordre, sous le commandement de Pepe (1). Puis toujours fidèle à son plan, toujours leurré d'un chimérique espoir (2), il met son armée en retraite, Lechi fermant la marche; les Autrichiens suivent sans presque combattre; il semble qu'un armistice tacite soit survenu entre les deux belligérants.

La vérité, c'est que, si les Autrichiens semblent suivre le roi plutôt que le poursuivre, ce n'est pas quMls aient renoncé à la guerre au moment où elle leur devient favorable; c^est qu'ils ne laissent plus qu'une faible partie de leur armée accompagner la retraite des envahisseurs et qu'avec le gros dé leurs forces, ils essayent de les gagner de vitesse et de les couper de la route de Naples. A peine ont-ils réoccupé Bologne, qu'ils se séparent en deux corps. Tandis que Neyperg s'attache aux pas de Murât et Tattaque à Imola (3), où, le 17, il a fait

(1) Oarascosa à Millet, d'Imola, 16 avril. — P^e, I, 179. — Colletta, p. 54.

(2) C'est cet espoir qui explique seul la retraite de Murât; sans eela, il n'aurait jamais abaDdonné Bologne sans combat. Cf. ce que dit Pepe à cet égard, I, 182.

(8) Lechi à Millet, d'Imola, 17 avril. — Ambroedo à Millet (Arehivio di Napoli. Carte di guerra, 1060).

séjour, Bianchi, avec la plus grande partie de Parmée, file à tire d'aile par la Toscane et TOmbrie sur Macerata et Tolentino qu'il espère occuper avant les Napolitains et les prendre ainsi entre deux feux. Plan téméraire qui livrait Neyperg à la discrétion de Murât, si celui-ci eût eu moins de confiance en la naïveté de ses adversaires, surtout si le service des reconnaissances eût été plus vigoureusement fait par sa cavalerie. Le 19, en effet, Lechi est attaqué à Forlimpopoli (1); et, pour rendre à ses troupes Tassurance qu^elles ont perdue, le roi s^arrète le 20 entre Césène et Cervia, derrière le Ronco qui roule entre Porlî et Forlimpopoli, Lechi gardant la rivière, Caràscosa occupant Césène et Âmbrosio Cervia. Le 21, Neyperg arrive en vue de Tennemi, démasque 12 pièces à Forli, passe le fieuve, mais est ensuite repoussé. Une surprise de nuit qu'il tente n'aboutit qu'à lai faire perdre 500 hommes, grâce à la vigilance du commandant Malasciaky qui commande Textrême arrière-garde napolitaine (2).

L'occasion paraît bonne à Joachim d'entrer en pourparlers avec son vainqueur. A cette date du 21 avril. Millet de Villeneuve écrit à Bianchi pour lui demander un armistice; on désavoue le passé; on a simplement voulu reprendre les lignes ''occupées pendant la dernière guerre en vertu d'une convention formelle signée par les généraux Nugent et Livron „ ; il n'y aurait pas eu d'hostilités si les Autrichiens avaient reçu ^ les communications qui ont été interceptées par des événements imprévus „. Mais, comme lord Bentinck apprend au roi Joachim que les hostilités commencées contre lui ne sont pas ^ la suite d'un plan concerté „ et que * l'Angleterre pourrait prendre part à la guerre si elle continuait „, le roi désire qu'un rapproche-

(1) Lechi à Millet, 19 avril, 4 h. soir (id. id., 20 avril) (id.).

(2) Rapport de Lechi du 22 avril (id).

UOBÀT ET LA QDESTIOH DE L'cMITË ITALIEKHE ES 1815.

t avec la cour d'Autriche survienne bientôt; it a fait des ■rturea à la cour de Yienae; il propoae un armistice au gé- .1 Neyperg ' pour éviter toute effusion de sang inutile , en ndant les réponaea impériales.

loachim voudrait empêcher qu'une guerru napolitaine naquît a guerre italienne; il voudrait empêcher qu'on poursuivît le roi de Naples le chanijiion de l'unité de l'Italie; après r lutté pour l'indépendance de la nation, il voudrait ne pas

r à combattre ponr son existence de roi Comment les

ont démenti ses espérances, comment les effets ont suivi s causes, c'est ce que l'on pourra voir dans un prochain ;le.

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