SEIZIÈME LETTRE
A MADAME
La vénalité. — Le tourdn lia ton. — Fièrre d*or et d*argent. Ce«[a*il faut de fortune pour être présentable. — Atelier de décorations. — L*art du délai. — Les adjudications. — Hiktoire du double fond. — ^L^usage. — > Vingt-quatre francs par tête de cheval. — Mise en vente d*un rapport confidentiel.— On marchande une note diplomatique. -— Exploitation de Tarriéré. — Le trésor et ses i^ens* — Les 86 receveurs généraux. — Portraits des préfets , sont-préfets et des quarante mille miires. — Ce que coûte une belle voix. — Vente des charges et des places. — Le vieillard de Galèse.
Saborderai aujourd'hui un sujetdont va s effiuroucher votre délicatesse : je vous parlerai de la vénalité, cette disposition d^ esprits à vouloir trouver un but d'argent y. une fin pécuniaire ,
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un moyen pnmïipal on accessoire de fortime, (kns toutes les places , dans toutes les situations administratives.
Cette tendance serait simple et naturelle si elle ne s'appliquait qu au traitement et aux appointemens qu'il est juste dégrossir, d'arrondir autant qu oh le peut ; mais ce n'est point cette sorte d'ambition qu'il faut entendre par i^énalité.
n est un certain nombre d'emplois qui y indépendamment d'un salaire déterminé et invariable , sont encore rétribués par des primes ou àes remises accwdées au zèle et à l'activité. On en rencontre beaucoup de cette sorte dans les finances; c'est même là ce que nos pères eBlendaient p«r le taurdubâton.
Jusqu'ici , rm de mieuK : on conçoit eu ejf&t que la vigilance dan douanier^ vigâance toute maftéridUe , dotre étce escîtée par une ^part quelconque dans
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les saisies , afin qu'il en fosse le plus possible; on cc»npfend aussi qu'un gendarme reçoive Vingt-cinq francs de récompense par tête-de malfaiteur ou de déserteur qu'il arrête; naais ce qui n*arme point à uile intdKgence droite et loyale, c'est que des fonctionnaires payés pour administrer , cherchent , par des moyens^ indkect», k foire argent de leurs places. Eh bien! Madame, il en est de gratuites qui , grèce au génie du siècle, rapportent plus que des emplois rétribués.
Le dnrai-je pourtant? la corruption de nos nneurs administratives a peutêtre une déplorable excuse dans l'exemple des jeux de fortune que nos révolutions leur ont présentes. Il faut en convenir : entre lea deux époques de i7&9 et de 1815 , c'est-à-dire pendant trente ans, des événemens extraordinaires, ont aventureusement déplacé
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toutes les sources des richesses territoriales , commerciales et industrielles.
Chacun a pu, au moins une fois, y emplir son broc, comme aux vastes fontaines que le luxe des anniversaires érige à la soif populaire, où ce succès est réservé au plus fort et au plus adroit. Ces continuels spectacles d'opulences improvisées, ces soudaines élévations de fortunes de cinq minutes, ont répandu dans les membres du corps, social une fièvre d'or et d'argent qui inégalise et accélère encore ses pulsations. Cette fièvre s'est surtout attaquée à l'administration qui , toujours exposée aux rappels, aux réformes, aux retraites, aux congés illimités et à tous les genres de disgrâces que les ministres ont inventés, cherche à la hâte à se créer des bien-êtres pendant ses courts instans d'activité.
Voici un exemple qui vous appren-
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dîa à quel degré d'exagération se sont élevées les idées de fortune parmi les agens du pouvoir. Un bon propriétaire, père de famille, membre du conseil-général de son département, vient dernièrement à Paris , et va voir un de ses parens, général, de retour de la dernière guerre d'Espagne. Le provincial , jeune encore et garçon fort capable, parle du désir qu il a de venir s'établir dans la capitale, et, à la faveur de ses relations et de son indépendance, de chercher là quelque position propre à améliorer son sort. — Mon ami , dit le général, tu te flattes à tort de pouvoir figurer et être produit dans nos salons. — Comment? — Aujourd'hui, dans nos moindres cercles, on ne fait aucune attention à l'homme qui ne se présente point avec un commencement de fortune. — J'ai deux cent mille francs ! — Tu me fais rire ,
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reprend le général, de retour de la Catalogne : on n'est plus présentable nulle part à moins de cinq cent mille francs.
Ce propos, qm n'est point de création, donne la mesure exacte des ambitions defortune de nos fonctionnaires.
Vous frémissez à Tidée du grand nombre de dignes citoyens que cet insolent discours met hors de la société. Ne voyez-vous pas que cette effroyable linrite de cinq cent mille francs change en ilotes les dix-neuf vingtièmes de la population, quelle forme comme une espèce de cordon sanitaire entre l'aristocratie des écus et la iriultitude d'honnêtes familles dont l'honneur sait vivre h ihoins d'un demi-million? Hâtea-vons de compter votre avoir, de faire votre inventaire, et de reconnaître si vous n'êtes pas, comme m:oi, du nombre de ces parias qui ne sont point présenta-
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bles, et dont la présence fait tache dans nos moindres cercles.
Voilà conmiest tous les cœurs admi^ nktratife ont été amenés à ne poîot palpiter pour moms de cinq cent mille francs ou d'un million. Jugez pourtant à quelle distance d'un pareil but se trouve placé le commis qui touche mille écus de traitement , le maître des requêtes qui en reçoit sixmiUe ? Conmdent y arriveront le conseiller -d^état et le général, à qui ïétat fait douae nrille francs; le préfet , qui en a trente, et le ministre lui-même, que la parcimonie royale a taxé à cent cinquante mille livres? Dans une situation sociale où la moindre considération s'exjMrime par le chiffre 500,000 fr., il sera presque de nécessité que certains fonctionnaires travaillent à tarifer les grâces, les &veurs, les délais, les promotions, les
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adjudications y les fournitures, les liquidations et les emprunts.
Les grâces et les faveurs? — Croiraiton jamais qu elles eussient pu devenir un objet de négociation , et qu une croix de chevalier de Saint -Louis ou de la Légion -d'Honneur dût avoir un cours coiiime le sucre et la cannelle? S'il faut ajouter foi à ce que des feuilles publiques ont raconté, des sous-ordres chargés de compter les blessures et les cicatrices, de mesurer le sang versé pour le prince et la patrie, auraient cherché dans des billets de banque des conclusions de leurs rapports. Vous reculez à la pensée des honteuses, manœuvres que suppose cet atelier de décorations.
Ne faudra-t-il pas abuser de noms illustres et fabriquer des recommandations ?
n'emploiera -t- on pas de vils courtiers pour faire les propositions , les débattre, et en recevoir le prix? Ce ne sera
peut-être point, hélas ! la vigilance qui démasquera cette enchère de la signature royale. Le hasard, qui se plait aux^rconstances bizarres, aux événemens imprévus, découvrira seul ce qui aura échappé à rœU d'un supérieur occupé d'autres soins; à l'acquéreur qui avait payé pour obtenir la croix de la Légiond'Honneur, on expédiera par mégarde la croix de Saint-Louis , et sa stupide réclamation nous délivrera de cette manufacture de fortunes;
Le délai est, en administration, Tun des moyens les plus constans de gains illicites. Heureux le fonctionnaire qui connaît à fondj'art du délai ! Ce que les* intéressés souhaitent le plus vivement en affaires, c'est le dénoûment.
Bien qu'il doive être heureux , la question de le hâter , de le rapprocher du moment présent est de premier ordre, et cette précieuse faculté est toujours
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dans la main des administrateurs. C'est d'eux qu'il déj^end de feire aujowd'kui ce tepport^ ou de le renvoyer à la se^ maine prochaine ^ que dis»|e? au mois suivant. lieur vocidDulaife est tout fi>rmé pour justi&er ces traîtres délais ^ ils sont pressés; ils sont occupés de plus giswes intérêts ; le ministre né travaille point ; il est ^ conseil; ils ont demandé des reÀseignemens , ils les attendent ; le préfet courte ne répond point; on lui écrira itérativemenfe; il faut une enquête ; il manque une pièce y etc.. — Nous £exions un v(dume de ces phrases, dont chacune pourrait rapporter aînnuellement son. miUion ^ et édifier, denx coiiksidératioiis de cinq cent mille francs.
Prenez ytn intéressé impatient de dénomment ; mettez^ le en jpoint de contact avec un administrateur avide d'une considération moyenne, et vous concevrez comment le d^i peut s'escomp-
ter àur bordereau comme le papier de commerce , avec cette différence pourtant que le délai ne connaît point le joug de l'intérêt légal. C'est la circonstance et la cupidité qui règlent ses taux. Il a, comme la rente, sa bourse, ses agens de change, et ses coulissiers habiles à faire la hausse ou la baisse.
Mais les adjudications sont une base bien plus solide où s'élèvent subitement les fortunes administratives. C'est un moyen spécieux inventé par l'administration pour se mettre à l'abri de la cupidité des adjudicataires et de ses^ propres agens. Il conduit droit au but contraire à celui qu'elle se proposait d'atteindre. Elle fixe à l'adjudicatipn un prix qui sert de point de départ aux acquéreurs appelés à surenchérir, et , pour s'interdire toute préférence, exige que leurs soumissions soient cachetées ; mais les bureaux qui adjugent savent à peu Tome II. 8
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liaient une exacte connaissance des propositions de leurs concurrens. La veiUe du jour fixé pour l'ouverture des. soumissions , ils en déposèrent une qui dépassait les autres de quelques centimes, et ils obtinrent l'adjudication. Les récompenses , réglées d'avance , furent délivrées : l'une d'elles, le croiriez-vous , comportait , indépendamment xles potsde-vin, un traitement fixe et annuel, pour le fonctionnaire infidèle , pendant toute la durée de l'adjudication. Je suis heureux d'avoir à vous apprendre que des discussions d'intérêt entre les fripons ont, depuis, fait découvrir l'indigne moyen pratiqué pour surprendre cette adjudication, et que la sévérité du chef en a fait une prompte et exemplaire justice.
Dans certaines fournitures, dans cer* tains marchés, des primes, des rétri-* butions sont tacitement stipulées pour
les administrateurs chargés de régler les conditions. Ici la prévarication se déguise sous le mot usage. U usage est une expression qui tient en paix certaines consciences administratives et lesr acconmiode , sinon avec le ciel , du moins^ avec les puissances de ce has monde.
TJusage fait des traitemens supplémentaires qu'il acquitte sans émargement et sans vérification incommode de la cour des comptes. Ce souverain des mœurs a établi, par exemple, que le gouvernement ne saurait confier un marché de chevaux à lun de ses agens, sans qu'il revienne à celui-ci une indemnité de vingtquatre firanc^ par tête de cheval. Ce siur gulier usage fournira du moins à ma mémoire un trait de loyauté qui la soulagera du poids de cette épaisse atmosphère de cupidité : j'en ai été l'heureux témoin. Un général , dont la modestie soufirirait de voir son nom attaché à une
action que sa probité trouve toute naturelle , était chargé de conclure un marché de six mille chevaux. L'usage voulait ( il l'ignorait ) que ce fût une occasion de fortune.* Les conditions sont débattues, réglées, le marché rédigé; et le prix seul , laissé en blanc , allait être rempli, lorsque le marchand de chevaux glisse furtivement sur la table du général un paquet de papiers soyeux et diaphanes. — Qu'est cela ? dit le général, — La rétribution ordinaire, l'indemnité accoutumée. — Quelle indemnité ? — Environ vingt -quatre francs par cheval ou 150,000 fr. — Quoil vous pouvez!...,.
— Mon général, c^est V usage. — Vous me vendiez donc vos chevaux 24 francs de trop ? C'est 1 50,000 fr. à rabattre sur le prix. «Et en eflfet le général se hâta de diminuer le prix d'acquisition de cette somme , qu'il obligea le vendeur à remettre dans son portefeuille.
Le monstre de la vénalité qui, aux temps ordinaires , rampe dans les bureaux de Paris et de la province , s'y promène tête levée et en triomphateur , lorsque vient à s'agiter dans les conseib une grande résolution militaire , politique ou financière; le monstre spécule sur le discoiys royal , sur les projets de loi, sur les emprunts, sur les préparatifs de guerre. Les intimités de cabinet mendient alors des interprètes parmi des amis, des parens, qu'on intéresse pour un quart J un tiers ou une moitié- Les beaux-frères, les cousins, les femmes mêmes , sont chargés d'entamer d'importantes négociations qui se traitent à l'Opéra, au bal, dans les salons.
Là , les révélations administratives cherchent des acquéreurs parmi les banquiers français, juifs et anglais. Dans ces marchés qu'égaie l'orchestre de Collinet , une opportune conununication rapporte une
maison de campagne, une dépêche télégraphique un hôtel à la Chausséed'Antin. Entre une contredanse et une partie d'écarté, on tnet enSiente un rapport confidentiel , et l'on marchande une note diplomatique. Une baisse ou une hausse factice de quelques francs , produite à la Bourse du ^ lendemain , paiera , aux dépens des fortunes privées , les énormes droits de ces courtages d'indiscrétion.
Derrière les grandes mesures entre-* prises par les gouvememens et payées par les peuples, s'élève ordinairement un arriéré dont la liquidation ne s'opère que selon certaines règles , certaines formalités entièrement livrées au caprice créateur de l'administration. Là, le liquidateur en chef est souverain absolu; il est libre , à la faveur d'une multitude de subtiles entraves , de mettre en variation et en fantaisie le thème minis-
tériel : il imagine des pièces à lappui, des certificats, des légalisations; il incidente sur des noms, sur des préncnns ; il impose des identités , des modèles et des formules; il devient , en un mot, le pacha des créanciers. Ceux-là ne s'inquiètent plus que du soin de mettre à prix la signature du liquidateur et l'intercession de ceux qui la peuvent arracher. Son .nom est bref et ne se compose que de cinq lettres; mais chacune a son cours et sa valeur; on se dit à l'oreille ce que coûte son double c?, et quel rabais on peut espérer sur son paraphe. Ses enfans accordent des prolonga<> tions de délais , sa fenwne relève de la déchéance , et ses domestiques délivrent des bulletijis de dépôt. Le portier luimême entend la liquidation, et ce n'est point sans laisser quelque tribut dans sa loge que le ci;^ancier fera la conquête d une ordonnance de paiement.
On vante notre système de finances , et moi aussi j'y applaudis s'il n'est question que de l'ordre et de la perfection de la comptabilité ; mais ses moyens , ses principes ont institué et régularisé la vénalité parmi les agens. Les receveurs et le trésor lui-même font la banque et, par l'artifice des échéances,' emprisonnent la fortune commerciale dans des délais bien plus chers que les anciennes commissions de nos capitalistes de Paris, et de nos petits négocians de province; mais ce qui encourage surtout la vénalité dans le mode de perception , c'est le compte d'intérêts réciproque ouvert entre le trésor et ses agens. Ceuxci visent à ce que ce compte d'intérêts soit toujours en leur faveur et hâtent par l'abus des sontunations, et la menace des garnisaires, le recouvrement des impôts.
L'argent , dont la présepce est utile au commerce et à l'agriculture , vient ainsi
se centraliser prématurément dans les coflTres de quatre-vingt-six receveursgénéraux , et produire à leur profit des intérêts qui appartenaient aux industries privées. C'est une prime accordée à la rigueur des poursuites, une prime dont le secret est tout entier dans le vénal système de l'acquittement par douzième , qui amène la population à payer toujours d'avance , et sans escompte , les impositions de l'année courante. Ne soyez donc point surprise de voir des receveurs-généraux gérer mollement, du sein de nos spectacles, leurs opulentes recettes du midi et du nord de la France. Un commis à mille écus, chargé de procuration, met en mouvement, au chef-lieu, cette puissance productrice de l'or et de l'argent , et , quand ils affluent avec une abondance dont le trésor même n'a pas l'emploi, l'habile receveur, habitué de la bourse, place ce superflu sur
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des reports qu'alimentent vos six premiers douzièmes acquittés dès le mois de février. Voilà comme notre empressement à payer nos contributions fournit à quelques-uns de oes messieurs des berlines, des laquais, des cochers et des maîtresses.
Cette soif générale d'aigént, où quelques administrateurs se montrent haletant et cherchant dans la poussière des dossiers des moyens de se désaltérer , est un des plus tristes caractères du siècle. Pourtant' la muse comique y trouverait à mettre en action des traits dignes d'être livrés à la risée publique.
Vous dirai-je à quel singulier stratagème eut recours un administrateur dont la fortune était à faire? C'était de lui que dépendait la stabilité des préfets et de la plupart des agens civils.
Sa femme avait, dit-on, le talent de la peinture ; sous ses heureuses mains ,
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la toile reproduisait fidèlement les moindres traits du modèle , et, dans ce genre, ses pinœaux rivalisaient avec ceux des Robert Lefèvre et des Riescv n^. L'administrateur imagina de con^*fier à sa femme le soin de peindre les préfi^s de trois ou quatre de nos plus gros départemens. La ressemblance était parfaite; les portraits richement encadrés forent suspendus dans le sa*- Ion. Monsieur et Madame résolurent alors d'inviter à dîner tous les préfets que la crainte ou Tambilion amenaient H Paris. De la salle à mianger on passait au salon où chaque préfet, frappé de la ressemblance, ^'écriait: Ëh mais!
c'est mon collègue du Nord ; c'est mon collègue des Bouches^u-Bhone I — Eln eflfet, ma feixime l'a pris au moment où il préside le conseil de recrutement.
• — Quoi! c'est madame?... — Oui, monsieur. — Si j'osais.., — Quand vous
voudrez. On fixait alors l'heut^e et le nombre de séances, et Ton se gardait bien de mettre an talent de l'artiste un prix qu on abandonnait à la générosité et aux espérances du modèle. En moins d'une année la peinture fut redevable k ]a femme de l'administrateur d'une galerie complète des préfets de la France , reproduits selon la variété de leurs -attributions; l'un était représenté rêvant un projet d'arrêté, l'autre ouvrant une dépêche ministérielle, un troisième frappant une réquisition , un quatrième présidant le conseil-général. L'ambition des sous-ordres , cherchant à son tour des moyens d'avancement dans cet atelier de physionomies administratives, les cinq cents sous-préfets vinrent successivement solliciter la faveur du portrait, et les quarante mille maires allaient commencer à la briguer, lorsque éclata une révolution qui altéra
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toutes les figures de ce vaste personnel, au point de les rendre méconnaissa-^ blés, et d'obliger l'administrateur et sa femme à chercher d'autres modèles.
Peut-être pardonnerait-on au siècle sa vénalité, si la contagion n'avait pas pénétré jusque dans les consciences; mais les consciences se vendent comme les portraits. Oui, madame, on vend ses opinions, on vend ses discours, on vend ses homélies, on vend ses écrits. La pensée tient boutique : elle a ses étalages, ses enseignes et ses prix fixes.
C'est ici le cas de soustraire la pro* vince au joug d'un préjugé, sous la tyrannie duquel l'ont placée nos plaisanteries de journaux : on y croit , parce que de malignes feuilles l'ont proclamé, qu'on obtient tout pour un dîner. Nous autres puissans , nous ne sommes point assez sots pour nous donner à si bon marché. Ne croyez5
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pas sérieusement qu une place soit le prix d'un pâté de bécasses^ ni qu'un vote se laisse aller au fumet d'un faisan doré, ou k l'ambroisie d'une truffe.
Ces pompeux repas , dont on fait tant de bruit y sont simplement les bazar»
où se discutent les traités. La province doit comprendre cela; c'est elle, surtout , qui termine dans les temples élevés à Bacchus , les marchés qui livrent aux spéculateurs ses grains , ses vins et ses bestiaux. Nos diners de Paris sont , pour l'achat des consciences, ce que sont les cabarets du département pour les marchés de bœufe et de moutons.* Quant aux prix, ils sont plus élevés, beaucoup plus élevés qu'on ne le pense, et il est telle voix qui chante moins bien que celle de Martin et de madame Pasta, qui, pourtant, a coûté plus cher au ministère.
Nos anciens rois (je ne saurais vous
dire lesquels, on n'est pas d'accord là-dessus) établirent la vénalité des charges. Ils manquaient d'argent et il en fallait trouver ; un ministre, homme à ressources y imagina de mettre à prix tous les emplois que distribue le pouvoir rojal , et comme il n'y avait pa& là de chambre des pairs pour faire majorité contre la mesui:e , elle passa. En payant , les acheteurs acquirent le droit de revendre leur charge , et le roi percevait encore , dans ces occasions , un droit de nautation. Vous savez que ^ce n'est plus comme cela : le roi vous nomme pour rien, et les ministres vous destituent gratis. Pour parer à cet inconvénient et se prémunir contre les dangers dune réforme, quelques fonctionnaires ont imaginé de rétablir, de fait , ce qui a été supprimé de droite la vénalité des charges. Par exemple , votre frère est receveur d'arrondisse-
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ment ; le Moniteur lui parait s'ouvrir à un autre ministère, et il ne veut pas courir les périls d'une destitution; il se rend à Paris, obtient une audience , fait comprendre qu'il se retirerait volontiers et qu'il résignerait son emploi, moyennant un dédommagement honnête. Sur-le-champ, dix acquéreurs se présentent, et il fait agréer celui qui lui oflGre le plus large pot-de-vin. Ces arrangemens sont * aujourd'hui trèscommuns. Pour les conduire à bien, il suffit de l'entremise d'un chef de division qui, dans un rapport moelleux , sache bien établir que votre compère, ou, si vous le voulez ^ votre successeur, est bien portant et capable, tandis que vous tournez à la maladie et à l'imbécillité. L'argent une fois touché , vous vous remettez à chasser , et à faire de l'esprit, si vous pouvez.
Il est de dignes administrateurs qui
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ne sou&iraient pas que la vénalité se produisit chez eux, tenant à la main de l'or et des billets de banque : ce spectacle révolterait leur délicatesse; mais ils pensent que la reconnaissance à pour se manifester des moyens que la sauvagerie et le cynisme administratratifs pourraient seuls repousser. Leur intégrité et leur bonhomie ne se font point scrupule de tendre aux métaux une main hospitalière, lorsque les beaux-arts se sont chargés de les métamorphoser en objets gracieux ou utiles : ils tiennent à ce que la vénalité emprunte le secours du bijoutier, de Torfévre, du ciseleur. La main-d'œuvre purifie tout. Parmi ces bonnes gens, il s'en trouve quelquefois de si confians, de si naïfs dans cet accommodant système, et qui y mettent tant de bonne foi, que chez eux le cadeau est un vieil ami, une personne de connaissance, à
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qui la porte est constamment ouverte, et dont le couvert est toujours mis.
Cette bienveillante* disposition d esprit se coûimuniqne à la femme, aux. en-c fans , aux domestiqi^s. J ai connu un administrateur digne de servir à tous de modèle par le protectorat qu'il accordait au commerce et aux beaux-arts^ Chez lui, rien n'était acheté : les gros meubles, les ornemens de cheminée semblaient ^voir choisi eux-mêmes leur place avec grâce et précision dans des gîtes pratiqués pour les recevoir.
Des schalls cossus tombaient miraculeusement sur les épaules de madame, et des tailleurs inconnus façonnaient pour monsieur un drap de pur vigogne dont il ne savait point la valeur. Des pendules, sorties sans son ordre des ateliers d'Odiot, sonnaient pour lui l'heure du bureau, et, quand elles marquaient l'instant plus heureux du
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retour, un repas sans facture, où figuraient le pâté de bécasses et la terrine de foie gras , était distribué pour toute la famille dans une vaisselle plate dont elle ignorait le poids. C'était, au mi-^ lieu des siens, le fortuné de Virgile , ce vieillard de Galèse , chargeant sa table de fruits non achetés ,
Nocte domum dapibiis mensas onerabat inemptis.
Ce qui vous surprendra, c'est que ce bon administrateur avait trouvé le moyen de faire tourner cette variété de cadeaux au profit de l'ordre et de la prompte expédition de son travail.
Chez lui, disait-il, il se croyait encore au .milieu de ses bureaux, et chaque objet lui rappelait un rapport, une circulaire , une lettre , un mémoire , un carton. En tirant sa- montre, il pensait tout à coup à une liquidation amérée qui réclamait sa matinée du lendemain ;
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en frappant les touches légères d'un piano d'Erard, Amélie , l'ainée de ses' filles , lui disait allégoriquement : a Pa- » pa , n'oublie point la réclamation d'a- » vant-iier. )) Ses tapis, son lit, sa bibliothèque, tout lui rappelait ses devoirs, ses obligations, et il les remplissait aveic un zèle vraiment exemplaire. Il est mort, et j'ai su de sa femme inconsolable que les frais de sépulture étaient les premiers auxquels elle ait eu à pourvoir depuis que son mari était en place.
N^ XVII. — 11 décembre 1824.
A MADAME
Travail intérieur. — Mille dépêches par jour. — Non luet f mais enregistrées. — « Singulière cause de succès du retour de l'île d*£lbe. — Dépêches en vingt paquets. <— Sommeil de 4s heures. — La peste ra son train. — Distribution, «r M'en pai)er. — Les individus. — Moment critique pour le solliciteur. — Sa demande égarée. — Les dépêches vont être lues. — Classé, mot funèbre. >- Division des fonctionnaires, 1°. enécriçassiers, — a®, en innovateurs» •-- 3° . en épilogueurs, — Recette pour conserver sa place. — Corne à la dépêche. — Sous-chef correcteur. — Troubles à Tocca-
sion d*une question grammaticale. — Expéditionnaires.
Commis d'ordre. — Formation d'un portefeuille. — Ce
' n'est plus cela. — Félicitations . — Cousin* au ministre; — Contrordre.
Lorsque j'ai quelque chose à solliciter de vous , je vous écris , et , une heure après le départ de mon billet, me parvient
votre réponse où je trouve une solution claire et précise. Vous concevez mal comment les ministres sont moins ex^péditifs que vous , stirtout lorsque vous considérez qu'ils ont des miUiers de bras à leur service, et que vous n'en avez que deux ; en eflfet , pourquoi attendez-vous un mois 9 deux mois même , la réponse que vous espérez de Son Excellence?
Pourquoi , quand elle n'a à vous écrire que oui ou non^ vous oblige-t-elle à venir , chaque semaine, ul^r la dalle des antichambres de ses chefs de division , et sourire gracieusement à leurs garçons de bureaux? Vous allez le savoir. Ce que je vais vous apprendre restera , je l'espère, comme un petit cours de travail intérieur des ministères.
Chaque jour mille dépêches , partant de mille points différens, sont adressées à chaque ministre. Vous imaginez que le soin le plus pressant, lors de leur
arrivée, est de les lire et de prendre connaissance de leur contenu? Point du tout : l'affaire urgente est d'appliquer à chaque dépêche un numéro d'enregistrement ; c'est la besogne d'un ou de plusieurs commis qui ne croient pas qu'une lettre au ministère puisse avoir vie, si elle n'a point reçu de leurs mains ce qu'on appelle un numéro (Tordre, Supposez donc qu'un préfet ou un général, le cœur palpitant d'impatience et d'inquiétude , écrive au ministre : ^
« Monseigneur,
» Je m'empresse de prévenir Votre » Excellence qu'un soulèvement vient
» d'éclater à H est nécessaire que
» vous fassiez partir en poste deux ba- M taillons d'infanterie, quelques com- » pagniés d'artillerie, etc. »
Ne pensez pas que la lettre soit communiquée en toute hâte au ministre, ni ToMB IL 9
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que l'estafette du même jour porte la réponse. "Le chef de bureau des dépêches ouvre le paquet qui porte cette fatale nouvelle. Son oedl paisible et débonnaû^e ne voit Ik, comme de coutume, qu'un morceau de papi^ commençant, ainsi que tous les autres , par mansdgneur, et finissant ip^v f ai* f honneur d'être ct^ec un profond respect -^ il le pose gravement à son rang, taille sa plume, met ses lunettes, enregistre lentement les ûeuf cent quatre-vingt-dix-neuf dépêches qui précèdent celle-là; il y applique enfin à son tour, mais seulement à son tour, le numéro d'ordre obligé. Si quelque main hâtive ou brouillonne s'avisait de venir réclamer cette lettre avant qu'elle eût reçu le chifire de la série , le chef du bureau des dépêches crierait à l'anarchie, à l'usurpation, et au bouleversement de toutes les idées d oi^ dre. Vous concevez que pendant qu'il
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taiBe s^ plume, ttiet ses lunettes , enregistre et numérote, rinsurrection ra son train. Rassurez-vous : la ville seule de Thouats sera prise ; mais si l'usage' administratif eût voulu deux numéros aulieu d'un, nul doute que Saumur eût été emportée.
Je vois déjà votre imagination vagabonde se livrer à de téméraires présomptions : vous vous demandez si le retour de l'île d'Elbe et le 20 mars ne sont pas l'ouvrage de quelques commis à lunettes , de quelque intrépide enregistreur qui aura voulu numéroter à toutes forces la lettre d'avis du maire ou du souspréfet de Cannes? Je n'ose prononcer; mais cette conjecture n'est assurément pas la plus déraisonnable de celles que nous avons entendu faire sur le succès de la gigantesque entreprise de Napoléon.
Après deux ou trois jours de présence au secrétariat, les itiiUe dépêches nu-
mérotées soht divisées en une vingtaine de paquets ( autant qu'il y a de bureaux ) et envoyées à chaque directeur.
La perspective d'un nouveau sommeil de quarante-huit heures attend ces dépêches sur les «canapés des trois ou quatre directeurs. Voilà bien , indépendamment des délais du voyage, quatre mortels jours éqoulés sans que personne ait pris lecture des avis pressés, des questions graves, des communications importantes que les fonctionnaires ou les administrés adressent à Son Excellence.
Arrêtez un moment votre attention sur la singularité de cette situation , et représentez-vous par la pensée ces mille fonctionnaires ou ces mille intéressés qui ont écrit au ministre de tous les points de la France pour le prévenir qu'un service souflfre, ou qu'un bâtiment tombe en ruine, ou que les ha-
bilans se battent avec la garnison , ou que la peste est aux frontières; représentes&-vous , dis-je , ces mille fonctionnaires persuadés qu on examine leurs doléances, que l'on agite les moyens de~ porter remède à leurs maux, et que le conseil d'État convoqué extraordinairement est déjà en travail . A quelle erreur ils se livrent ! les mille dépêches entassées dans leurs chemises numérotées font montagne sur les fauteuils dés di«recteurs ; la peste va son train ; une bise salutaire en arrêtera les procès , avant qu'arrive l'ordre inutile de former un cordon sanitaire^
Cependant le directeur , eflfrayé de l'élévation croissante des dépêches, et décidé à se débarrasser, se détermine un jour à attaquer ces énormes piles où peut-être est enfouie une de vos pétitions. Votre pauvre petit cœur bat soir et matin dans l'inquiétude du sort
de ce cher placet. Était-il rédigé conve- -nablement, polinoHent? Avez-vous bien dit tout ce qu'il feUait dire ? Le ministre ne sera-t-il pas choqué de cette expres- - faon vive qui termine votre dernière 'phniseP...;. Rieâ de plu» vaini que ces soins dontvousTOus occupez. Vous allez •voir quelles destinées sont réservées à votre demande.
Le directeur fait la distribution des dépêches nonchalamment couché dans son krge fauteuil, la tête appuyée dans la main gauche, ouvrant une bouche quecontractent dlmmenses bâillement.
Il regarde à peine chaque 'dépêche que «de la main droite il renverse Tuna sur l'autre. Pourtant si la signatnre de qiielque préfet ami, de quelque général compagnon d'armes , de quelque reeevéur-î général camarade de toUége , si des noms surtout que l'intérêt ou i'^mbition lui recommandent viennent
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frapper sles regards, il les soustrait à ce chaos où la confusion les menace; il fait une corne à ces dépêches privilégiées^ et de sa main directoriale y inscrit ces mots imp&^atife : M' en parler.
Quant aux dépêches signées de ce qu'on appelle dans les bureaux indivi- (bis y la règle suprême est de n'y jamais feire attention. Il est contre la hiérarchie qu'un administré, un simple citoyen s'adresse au ministre : c'est au moins au sous-préfét ou au préfet qu'il doit soumettre satdemande. Toutes les pétitions des particuliers aux ministres sont pi^sque toujours classées, encartonnées sans lecture, sans examen y attendu qu'un ministre n'a pas le temps de s'occuper des individus : ce n'est pas pour un pareil soin qu'il reçoit cent cinquante mille francs de traitement.
Trois ou quatre jours suffiront au
directeur pour cette distribution qu interrompent quelques audiences , les heures du déjeûner et celles d'un sommeil trop justifié par la demi-lecture de quelques lettres de préfets: D finit pourtant; un coup de sonnette des plus vifs avertit les garçons de bureau de venir chercher les dépêches; le directeur ordonne qu elles soient portées à chacun des chefs de bureau.
Je vous demanderai la permission de suspendre ici ce travail, quelque lentement qu'il marche , pour vous faire remarquer qu'il n'est pas de moment plus critique pour le solliciteur que celui où nous voilà parvenus. Exemple :
votre lettre au ministre est partie de Bordeaux il y a vingt jours. Vous n'avez pas reçu de réponse, et la quinzaine expire; vous vous êtes mis en route.
Vous voilà à Paris où, votre étoile vous accompagnant, vous avez le bonheur
d'arriver un jour d'audience. Vous allez droit au bureau qui concerne votre demande, ^t vous en demandez impatiemment des nouvelles au chef. «Je ne l'ai point reçue. — Cherchez , monsieur, je vous en prie. — Ohl rien ne s'égare ici; je ne l'ai point reçue, vous dis-je; voyez au secrétariat- général, bureau de l'enregistrement des dépêches. »
Vous y courez , et après maintes recherches, on vous répond là que toutes les distributions sont faites, que votre lettre doit être au bureau compétent. « J'en viens. — Retournez-y. — De retour, le même chef qui vous a déclaré que rien ne s'égare, fait des efforts de mémoire, et , de l'accent d'un New^ton qui viendrait de trouver l'attraction , vous dit :
Ah!., elle est peut-être encore, non distribuée, dans le cabinet du direc-
teur. — Voyez, monsieur, je vous en conjure. — Il n'aiiàe pas à être dérangé ; mais je vais tenter » Le directeur
j>este en effet contre l'importun et s'écrie avec c<dère : «Vous voyez bien que je n'ai rien à distribuer l » On conseille akM<s au pauvre solliciteur, accouru en poste de Bordeaux, de recomniencer sa demande , si miraculeusement égarée dans des bureaux où rien ne s'égare. — Le croirez-vous? il n'arrive à personne de songer qu'en ce moment la malheureuse demande traverse la cour sur les crochets de l'un des garçons de bureau à qui le directeur vient de faire la distribution des dépêches.
Huit jours ont déjà passé; mais enQn les garçons de bureau viennent de remettre les dépê<îhès aux mains de chacun des chefs. Voici l'instant où elles vont commencer à être lues.
' -On devrait n'admettre que des hom-
mes très-capables dans les emplois de chefs dfe bureaux. Ce sont eux qui indiquent comment une affaire doit être traitée, quelle direction il convient de lui donner ; c'est là qu'est le vrai point d'impulsion, la fot^e motrice administrative. Malheureusement les hommes capables sont rares. Un ministre nous a déclaré à la tribune qu'il n'en avait pu trouver un seul pour diriger les approvisionnemens de Tarmée d^Ë^ pagne. Vous concevez dès lors qu'il n- est point facile dVn donner un k chaque bureau.
Ces chefs, bons ou n^uvais^ annotent les dépêches qui leur paraissent exiger un travail; ils j inscrivent le nom du commis-rédacteur auquel ils désirent quelles soient remises, et le sommaire de la réponse à faire. Si la question qu'on élève n'est point prévue par les règlemens, le chef de bureau
exprime qu'un rapport au ministre doit être préparé. Sur la plupart des dépêches il écrit ce mot : Classé ^ qui signifie rien à /aire. Ce mot funèbre est celui qui étouflfe perpétuellement les demandes de places , d'avancemens, de décorations ^ les plans nouveau-nés d'améliorations, d'innovations , etc.
Cette première lecture faite, huit jours après l'arrivée des dépêches , est une terrible épreuve pour les fonctionnaires ^es départemens : elle donne la mesure exacte de ce que valent ces messieurs qu'on a bientôt caractérisés d'un seul mot : les uns sont ce qu'on appelle écrivassiers -y c'est la maladie la plus commune et la plus dangereuse pour un fonctionnaire de département; il harasse les bureaux; on ne trouve que lui dans les cartons; son inévitable nom alourdit tous les dos-
siers. Chaque commis nourrit contre sa personne des idées de vengeance , et malheur à lui si le hasard leur fournit des occasions ! D'autres sont innova-' teurs : ils adressent des mémoires , des projets de règlemens ; ceux-là sont en horreur aux chefs de bureaux, qui ne veulent essentiellement que deux choses, leurs routines et leurs appointemens. Beaucoup d'autres sont épilogueursy et suspendent l'exécution des instructions jusqu'à^ ce qu!on leur ait fait connaître s'il ne convient pas de mettre une virgule après le premier membre de phrase de la dernière circulaire. Ces divers caractères que les causeries de bureaux rendent bientôt publics, sont des causes fort actives de mutations et de destitutions. Le fonctionnaire qui veut rester en place doit avoir pour règle invariable d'écrire le moins possible, de fuir les objections,
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d exécuter passivement les circulaires ^ .
et d'envojer très^exactement les étal^ de situation^ les modèles et les comptes qu on lui demande , quelque absurdes* quils soient, cela sans réflexion > sans commentaire* Un préfet est encore debout, qui a commencé avec l'organisation des préfectures ; il a résisté à-toutes^ les catastrophes ; son secret , le voilà :
sa correspondance de vingt ans de durée s'est toujours boiiiée à ceci :
« Monseigrieur,
» Votre Ekoellence , par sa lettre )) du...., ma fait l'honneur de me de-.
» mander Je m'^npresse de lui faire
» cet envoi entièreanent conforme, etc.
» J'ai l'honneur d'être avec respect.
Le préfet du département de
Ce protoccde bien appliqué équivaut à une place à vie. J'ai fait durer bien
long-temps des fonctionnaires en leur donitant ce conseil qni a fourni d'incroyaUes exemples de longévité.
Un cbef de bureau ne se permet guère de garder plus de deux jours les dépéclies à 'mettre au travail , de sorte qu'elles n ont réellement que dix à douze jours d'arrivée quand elles tombent aux mains du commis -rédacteur; si c'est une lettre qu'il doit faire, nous irons vite ; si c'est un rapport , je n'ose dire pu cela nous conduira.
Docile à la note que le chef de bureau a mise sur la ^orne de la dépêche, voilà le comxnis-rédacteur aux prises avec le préfet, ou avec le général, ou avec le procureur du Roi. Là , ce génie à dix-huit cents francs se donne carrière , et, parlant tour à tour au nom du Roi et de Son Excellence (qu'il n'a jamais vus ) , s'évertue à renforcer sa petite volonté bureaucratique des volontés de
Sa Majesté et de celle de Son Excellence.
Ces premiers jets de rédaction manquent presque toujours de clarté, de convenance et de précision. Es sont remis, chaque semaine, au sous^chef du bureau chargé de les corriger; voici donc huit jours encore ajoutés aux douze jours précédens, et, si je sais bien compter, vingt grands jours que le fonctionnaire attend une réponse.
Le sous-chef a Tesprit juste ou faux; il se laisse arrêter au fond ou à la forme ; il bataille avec le commis-rédacteur qui défend son style et son opinion; l'entêtement s'en mêle ; le sous-chef en appelle à Philippe à jeun; et tout recommence à languir à ce nouveau point d'arrêt.
J'ai connu un sous-chef qui se piquait d'être excellent grammairien. Une dépêche télégraphique ayant annoncé que pes troubles venaient d'éclater dans la
Flandre, le préfet demandait de promptes mesures, et le ministre un rapport.
Le commis-rédacteur cherchant à développer les premières conséquences de ces troubles, avait employé cette expression : // en est résulté , etc. Le souschef prend la plume pour corriger, et déclare qu'il faut il en a résulté. Le commis soutient son il en est; le souschef défend son il en a; les employés prennent parti pour ^et contre ; la querelle est portée devant le chef de division , qui malheureusement était incompétent; elle gagne les autres bureaux et allait occasioner, au sein même du ministère , des troubles non moins sérieux que ceux de Flandre, lorsqu'on apprit par le préfet que la garde nationale venait de rétablir l'ordre et la paix, ce qui rendit sans objet le rapport et laissa sans solution la difficulté du il
en est et du il en a que je renvoie à TA- <!adémie.
Je \eixx que les conrecAicms du sous* dief n'entraiuent qu'un retard de qua- -tre à cinq jours. Voyons quels sont les nouveaux délails dont noua sommes menacés.
' Le commis - rédacteur tfa préparé qu'en mmwte la réponse à y^us faire ; elle doit restei» au nrinistère^omme archite. Des expéditionnfetireâ sont chargés de copier cea' minutes, c*è*-à-dire d'en tirer le^ lettres qui doivent * aller à la signature 4e 'Son Excelleiioe, et tomme ils û'ont aucune boniïé» raison de se presser; que d'ôiHeurs'le portefeuille dé telle ou telle" direction n'est présenté à la sîgriàtnre dh ministre que deux fois pai* semaine, votts couverez encore iéi une demi-semaine à ajocrteï aux vingt -cinq jours qtd'pt'éieèdent.
Nous voilà à un mois de distance de
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l'arrivée de la lettre à laquelle nous devons réponse.
Poursuivons : ces réponses du ministfe, rédigées, corrigées et expédiées, sont enfin remises à un commis qu'on oppdle d'ordre , charigé de préparer le portefeuille qui se compose de deux chemises, dont une contient les rapports au ministre, l'autre les lettres que Son Exe. doit signer. Ces chemises ou ykuilles de signature reçoivent l'anaiyise' de chaque affaire. Ce travail, qui ne laii^ pas d'être long, et qui est ordinairement confié à un seul commis , oblige souvent à reporter les dossiers d*une signature à une autre ; nouveau délai. Cependant le portefeuille est préparé , et il est remis au chef de bureau qui l'examine.
Rappelez-vous que le chef de bureau a perdu de vue, depuis un mois, les affaires qu'on va lui représenter; il avait
donné des directions y dé& solutions ; mais un mois a pu amener (surtout dans les temps où nous vivons) d'autres principes 9 d'autres règles* Dans ces cas trè&-fréquens , il retire du portefeuille la réponse ou le rapport expédiés^ et, d'un trait de plume irritée , y trace ces mots : Ce ri est plus cela.
Le ce n est plus cela a trouvé, dans ces derniers temps, de bien bizarres applications; il va fréquemment désespérer ces vieux commis- rédacteurs pour qui les temps et les jours se ressemblent, et qui jivent sous le joug des habitudes et du protocole. Quand une révolution finit et que l'autre commence , il y a un instant où elles existent toutes deux à la fois : ce phénomène fut surtout sensible Icmts de la première restauration. Tandis que des préfets hâtaient encore potir l'empire expirant les levées de conscrits , de
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garde d'hpnneurs , de gardes nationales, quelques autres déjà formaient des régimens royaux, et le ministère recevait à la fois les dépêches empressées et les états de situation des uns et des autres. Ainsi leurs Excellences ouvraient, dans la même journée, une lettre où l'on écrivait :
a Les soldats de tel régiment ont » prêté serment de fidélité au roi. On » en a formé trois compagnies. Votre » Excellence peut donner à Sa Majesté » l'assurance quelle n'aura jamais de » troupes plus fidèles , etc. »
Et , à côté de cette lettre , les minis^ très en décachetaient une autre ainsi tournée :
« Le bataillon de^arde nationale qui » vient d'être organisé s'est mis en » route aux cris répétés de vivelempe" » reur! Yotre Excellence peut donner » à Sa Majesté l'assurance qu elle n'aura
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» jamais de troupes plus fidèles, etc.
Les vieux commis -rédacteurs ay aient encore sur leurs taUes quelques-unes de ces dernières lettres, lorsque leur panrenaient déjà les premières , où les chefs de bureaux inscrivaient à la corne , féUcifations. Plusieurs confondant alors, par négligence on pa^ resse^ les règnes et les dynasties, minutai^sit passivement à^ félicitaiions également vives > également énergiques pour le préfet impérial; quan<ï le chef de bureau les- apercevait, elles étaient arrêtées au passage par un vigoureux ce n^est plus cela^ mais beaucoup , qui échappèrent à la vigilance des chefs de bureaux, ont fait très-gratuitement k certains ministre» des réputations^ de traîtrise qu'ils n ont jamais méritées.
Vous comprenez où le ce n est plus cela menace de rejeter les affaires ; il oblige à tout recommencer ; mais
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supposons que le chef de bureau ne trouve que peu à reprendre au porte* feuille; il ira immédiatement le soumettre au directeur, la veille du jour de travail dé celui-ci avec le minié^re.
Durant ces deux heures de travail feivec les chefs de bureau , le directeur -bt^dièaireraent' ne s^occupe guère de ^sffvoîr si chaque lettre est pàisée selon la loi, selon lés règlèmens , ni si elle conclut dans le sens d'équité et d'intérêt général; c'est là l'affaire des sousbrdre; sa grande sollicitude s'exerce à 'examiner si tout est rédigé selon lés "Vues particulières et les petites passions qull suppose^ Son Excellence. « Pourquoi écrire d'un pareil ton à -ce rece- 'veur général ?~ Il est toujours débiteur du trésor. — Eh bien! qu'est^-ce que cdia dit? r^' Vous m'avez donné l'ordre de- gourmahder tous ceux qui ^oUt en arriëre. — Sans doute ; niais ne
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voyez- VOUS pas de quel département est celui-ci ? — Oui, monsieur. — Cela ne vous dit rien? — • Absolument rien. — Alors, voyez donc le nom du receveurgénéral — Il ne m'en dit pas davantage. — Malheureux ! il ne vous en dit pas davantage L.... C'est le cousin du ministre. Déchirez cette lettre , et attendez qu'il plaise à ce receveur général de se mettre au courant. »
Par cet exemple jugez de l'importance et de l'utilité du contrôle de MM- leadirecteurs. La plupart visent à se faire passer pour grands travailleurs; les rapports rédigés par leurs commis servent merveilleusement bien cette prétention : rarement ils en laissent passer un sans y inscrire de leur main quelque conclusion toute semblable à celle du rapporteur; ils veulent que sur ces dossiers le ministre voie leurs traces , et que Son Excellence se persuade que
cette sage proposition ne peut être sortie que de leur cerveau.
Nous voilà entrés dans le deuxième mois de l'arrivée des dépêches; mais notre travail est fort avancé, puisque le directeur tient le portefeuille , et ira dès demain le présjgnter à la signature de Son Excellence. Malheureusement il advient souvent qu'à ce point de maturité le ministre fait donner contre-ordre au directeur, et renvoie la signature à la semaine suivante. Cela arrive si le ministre est de conseil, s'il donne un dîner diplomatique , si sa femme , ses enfans ou son singe sont malades.
Celui qui attend une réponse doit calculer tout cela. Ces diverses chances balancées , il faut considérer qu elles ajoutent, terme moyen, une grande semaine au mois déjà écoulé. p
Le ministre travaille pourtant , et l'huissier vient d'annoncer le directeur, Tome II. 10
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qui est introduit, ayant sous le bras le portefeuille où se trouye le projet de la réponse que vous attendez depuis six semaines. ^
Vous croyez que le travail des ministres avec les directeurs est un mo* ment bien grave , que rien n'est plus sérieux, ni plus solennel? Ordinairement, ce travail se fait sans plus d'importance que le règlement de vos comptes avec votre femme de ménage.
«Mais les préfets, les receveurs-généraux et les procureurs du Roi attendent nos réponses. — ^ Je ne vois pas , dès lors , la nécessité de nous presser : puisqu'ils ont patienté six semaines, ils patienteront bien encore quinze jours. » Ma prochaine lettre vous fera assister au travail du ministre avec le directeur : vous appren*- 4rez avec quelle facilité , quelle aisance on prononce sur les destinées de^ trente miUions d'hommes. On se plaint que
les sujets manquent à la scène fran* çaise ? S'il était permis d y transporter le travail des directeurs avec les ministres , ou mirait à oflfrir vingt bonnes comédies à M. le vicomte Sosthène de La Rochefoucault.
N^. XVIII. — 26 décembre 1824.
A MADAME
Travail du directeur et du ministre. — Discussion d'un projet de loi. — Ai-lu déjeuné, Jacquot? — La clôldre. —-Éducation secrète.— Six mois d'emprisonnement. — Cinq minutes de pénitence.— Jocko et Polichinelle.-^Soixante employés mis à la porte. — M*'*. Julie conservée. — CUoix d'un spectacle — Lettre à un préfet. — Jocrisse. — Lettre au ministre de l'intérieur. — L'homme automate. — Lettre au ministre de l'instruction publique. — Les deux précepteurs. — Le Diorama.
Une séance de travail avec le ministre se passe , comme je vous l'ai dit , sans plus de solennité, sans plus de contrainte, que le règlement de vos petits comptes avec votre cuisinière.
C'est du dialogue tout simple, tout naturel, souvent interrompu comme chez vous par des nécessités de ménage; c'est une conversation familière où la prose de M. Jourdain est mise en pleine activité. J'ai travaillé avec plusieurs ministres , et puis vous donner une idée de ces séances. Pour vous la présenter juste et vive, J3 mettrai les personnages mêmes en action.
Il est dix heures du matin ; c'est le moment du travail du ministre avec le directeur : celui-ci arrive, monte le premier étage, suivi d'un garçon de bureau porteur d'un grand portefeuille où se trouvent ,
Un projet de loi,
4 rapports,
450 lettres à signer pour divers fonctionnaires qui attendent les réponses depuis quarante jours.
L'un des huissiers va au-devant du
Digitiz&d by VjOOQ IC
directeur, et lui dit tout bas que Son Excellence paraît fort occupée , qu'elle n a pas encore sonné une seule fois.
LE DIRECTEUR (àdemi-Totx). ^
A-^t-elle donné contre ordre ?