L'HUISSIER
Je vais être bourré , c'est égal. ( // out^re timidement la porte du grand cabinet , et après avoir regardé j bas au directeur) y Son Excellence n'est pas là.
LE MINISTRE (du fond de son cabinet).
Qui me demande ?
L'HUISSIER (haut).
M. le directeur de la 4*. direction.
LE MIT^ISTRE ( toujours du fond du cabinet secret).
Cbien de métier!..... On ne peut pas être un moment tranquille. — ( AvaAçant la tête). Qu'il entre. — ( Criant ).
Bonjour , baron. Fermez la porte et poussez le verrou.
(Le directeur va poser le portefeuille sur le grand bureau , et pendant un moment de silence taille une plume pour Son Excellence. )
LE MINISTRE (avançant de nouveau la tête ).
Venez donc , baron. Vous avez de l'esprit, vous! vous n'êtes pas de trop.
LE DIRECTEUR
Votre Excellence est peut-être occupée dans ce cabinet à des affaires
secrètes
LE MINISTRE (allant au devant de lui ).
Très-secrètes. Mais entrez , entrez.
(Le directeur entre). Depuis ce nfiatih je tâche de f^ire connaissance avec ce
perroquet que madame M***. , la femme du député , a donné à la mienne. On dit que c'est l'animal le plus drôle du monde ; mais ma femme n'a absolument point voulu me dire ce qu'il sait. Vous n'ignorez pas que M. M***, vote pour nous ? Nous lui devons de la reconnaissance : je la lui ai témoignée. Madame M***, a voulu faire une galanterie à ma femme, et lui a envoyé ce perroquet , en lui donnant l'assurance qu'il parle comme un ange. Je le provoque depuis ce matin, et n'en puis rien obtenir.
LE DIRECTEUR
Voyons donc : (imitant le jargon de ranimai), as- tu déjeuné Jacquot?(iSïlence. )
LE MINISTRE (de même).
Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui.
LE DIRECTEUR
Eh ! de quoi ?. . . . . ( Toujours silence. )
LE MINISTRE
Du rrrrot. ( Toujours silence. ) Maudit oiseau l il y met de rentêtement.
LE DIRECTEUR
Votre Excellence lui a-t-elle donné...
quelque douceur ?
LE MINISTRE
Sans doute : il est gourmand comme le centre. Je lui ai donné du sucre. ( Tournant le dos. ) Il lui faut peut-être aussi des places. Voyons : je n'ai que quelques instans à vous donner.
LE DIRECTEUR
Nous avons de nombreuses signa tures, et la plupart pressées. Voici d'abord le projet de loi , de vingt articles réduit à deux , comme Votre Excellence l'a désiré.
LE MINISTRE
Si vous aviez pu le mettre en un seul ! .
210 DIX-riUITtÉME
Vous ne savez pas combien ils sont bavards à cette chambre! chaque mot, chaque virgule est pour ces gens-là un champ de bataille. Quelle satisfaction si, par une bonne ordonnance, on pouvait leur fermer la bouche l
LE DIRECTEUR
Je n'ai plus de crainte que pour le 2^ paragraphe de l'article 2.
LE MINISTRE (Usant).
C'est clair : ils vont crier que nous levons un impôt , et mettre en avant la Charte, avec laquelle, convenez- en, il est bien difficile de marcher. Le fait est que , s'ils nous poussent cette objection , je ne vois pas ce que nous aurons à leur opposer.
LE DIRECTEUR
Monseigneur Les orateurs du gouvernement sont là pour . . . .
LE M1I9ISTRE.
Laissez-moi donc avec vos orateurs! . . .
des feseurs de phrases qui n ont pas un argument dans le ventre, à qui il faut une direction par péroraisoij , et
un ministère par discours ( Relisant
V article). Il nous faut là, contre l'opposition, une raison solide, sans réplique , qui ferme la bouche à tout le monde!....
JAGQUOT (du fond du cabinet).
La clôture! la clôture!
LE MINISTRE (au directeur).
Heim? Quest-ce que vous ditea
donc ?
LE DIRECTEUR
Rien du tout, monseigneur.
LE MINISTRE
Ce n'est pas vous qui venez de dire :
La clôture?
2^8 DIX-JLUITIÈME
LE DIRECTEUR
Je n'ai rien dit du tout.
LE MINISTRE
Je rêve, apparemment. Supposons qu'on nous passe cet article, nous devons nous attendre qu'il sera en pleine chambre l'occasion d'une nouvelle agression de M. L. F***. , qui va remettre en discussion les principes les plus inviolables. Il criera comme un furieux.
LE DIRECTEUR
S'il crie, le centre criera aussi.
LE MINISTRE
Fort bien; mais que criera- t-il?
J A G QUOT (du fond du cabinet ).
A l'ordre! à l'ordre! à l'ordre!
LE MINISTRE (se levant).
Je ne me trompe pas î c'est le peiroquet de madame M***. Ma foi! baron,
c'est une bête charmante, qui a vraiment plus d'esprit que vous et moi
(Riant). At! at! ah! C'est délicieux.
JACQUOT (riant). v-
Ah! ah! ah! ah!
LE DIRECTEUR
Ah! ah! ah!
LE MINISTRE ( se pend à une sonnette).
C'est lui qui tout à l'heure nous a
conseillé la clôture C'est impayable !
Ah! ah! ah!
JACQUOT (plus fort)
Ah! ah! ah! ah!
LE DIRECTEUR
Ah! ah! ah!
LA FEMME DU MINISTRE
Eh ! qu avez-vous donc , mon ami?
La vivacité de votre coup de sonnette m'a eflfrayée , et je suis venue...
LE MINISTRE
C'est je n'en puis plus de rire
ton perroquet j'étouffe qui nous
fournit des argumens.... pour soutenir notre projet de loi Demande au baron,
LA FEMME DU MINISTRE
Quelle indiscrétion tous faites -là, mon ami? Madame M.... m'a recommandé de ne montrer le perroquet et son savoir-faire à personne, et vous allez
LE MINISTRE
Quel mal y a-t-il? Le baron par état entend tout et ne dit rien. Apprends-moi donc qui a fait l'éducation de cette admirable bête?
LA FEMME DU MINISTRE
Cette éducation s'est faite sans ifaaitre et sans précepteur ; voici comment :
LETTRE. 23ï
le fait n'est pas suspect , je le tiens de madame M... Son mari, le député , passe une partie de ses matinées dans le cabinet où perchait ce perroquet, ^, là, il s exerce habituellement aux pratiques^ parlementaires que vous et vos collègues lui reconmiandez« M. M. . .
s'enferme régulièrement, chaque jour, deux heures, s'appliquant à cette étude , variant ses inflexions de voix , les grossissant ou les aiguisant. Il parait que Jacquot n a pas perdu un mot de tout ce que disait M. M... — La vérité est quun beau jour, Jacquot, étant amené dans le salon, articula trèsnettement, au grand étonnement de toute la société , ces mots si souvent répétés à la chambre : ha question préalahlél à t ordre l la clôture. Je les lui ai moi-même entendu prononcer avec une énergie peu commune. Des cent vingt voix qui forment en ce moment
23x DIX-HUITIÈJHE
votre majorité, je n'en connais pas une qui puisse être comparée à celle de Jacquot.
LE MINISTRE
Emporte-le; ce serait un sujet éternel de plaisanterie ; il fera les délices de notre maison de campagne. Va, ma bonne amie , nous sommes occupés.
JACQUOT (emporté sur Tindcx de la femme du ministre).
La clôture ! à l'ordre ! à demain ! aux voix ! la clôture !
LE MINISTRE
Chut ! chut ! chut ! . . . ( Au directeur, en prenant un dossier dans le portefeuille- ) Qu'est-ce que cela ?
LE DIRECTEUR
Un rapport sur les troubles qui ont éclaté dans votre département.
LE MINISTRE
Ah! fort bien. {Allant aux conclu-
sions du rapport.) Que me proposezvous?
LE DIRECTEUR
Votre Excellence avait mis en marge de la dépêche télégraphique 2 Partir sévèremenL
LE MINISTRE
Eh bien?
LE DIRECTEUR
On propose à Votre Excellence d'inviter le procureur du roi à conclure contre quatre des coupables aux galères à perpétuité ; contre six , à cinq ans d'emprisonnement; et contre douze, à trois mois seulement. La lettre d'exécution est annexée au rapport. Votre Excellence n'a plus qu'à signer.
LE MINISTRE. '
Trois mois d'emprisonnement pour ces douze gaillards-là, c'^estpeu...
234 DIX-HUinÈME
LE DIRECTEUR
La plupart sont mariés...
LE MINISTRE
Qu'est-ce que cela fait?
LE DIRECTEUR
Ils ont des enfans ...
LE MINISTRE
Des enfans ! des enfans ! Les gens opposés au gouvernement ne devraient pas avoir le droit de faire des enfans.
LE DIRECTEUR
Ce sont des compatriotes de Votre Excellence.
LE MINISTRE
Précisément. Pour qui ferai-je quelque chose, si ce n'est pour mon pays?
Trois mois d'emprisonnement, vous badinez ? ( On entend pleurer et crier un enfant). Qu'est-ce que j'entends donc?
{On pleure plus fort). Eh! mon Dieu!
{Silence'). C'est la voix de mon Ernest.
( Le ministre allant ouvrir une petite porte). Julie! Julie! // sonne de plu^ sieurs côtés ). Lui serait-il arrivé quelque chose?
ËBIÏEST (en ja<{uette; il est tout en larmes , et tient k la main un Jocko et un Policliinelle ; il se précipite dans les liras de Son Excellence. )
La vilaine bonne Telle a cassé la pâte à mon Jocko..,.. C'est une méchante!
Xi£ M117ISTRE (prenant Ernest sur ses genoux).
A ton Jocko ? Ah l la maladroite !
EDe va avoir affaire à moi!... Cher enfant! baisez papa.
LE DIRECTEUR
Nous allons raccommoder cela. Votre
* Excellence veut-elle permettre ? {Le
directeur essaie de remettre la pâte à Jocko. )
LE MINISTRE
Il y a quelque chose là-dessous. ( // sonne très-fort). On aura maltraité cet enfant. Julie ! Julie !
LE D I RECTEUR (à Éracst qui pleure 4 chaiiiet larmes et inonde le rapport. )
Voilà , mon petit ami. (Ernest donne un coup de pied au directeur).
Peste! {J part). Comme il y va !
LE MINISTRE (an dircctcar).
Ilesttrès-fortpoursonâge. (Ledirec^ teur présente le rapport au feu pour le faire sécher ).
JULIE ( à la porte dif petit escalier ).
Vous appelez, Monseigneur?
LE MINISTRE (brusquement).
. Qua-t-on fait à cet enfant!