Tome II
LA FEMME DU MINISTRE
Je VOUS dis , monsieur , qu'elle ne restera pas
LE MINISTRE
Attends : je n'ai plus que cette signa^
ture {Lisant.) « Quinze ans de ser-
» vice , une femme , . . . quatre enfans. . . . » Total de la réforme ; soixante em-
» ployés » {Ecrivant.) Approuvé.
{ A sa femme. ) Julie a besoin de sa place , et tu n'as pas assez mauvais cœur pour la mettre sur Je pavé.
UN LAQUAIS (tenant un paquet cacheté). .
Une dépêche pressée. ( Le laquais sort ).
LE MINISTRE (au directeur).
Que nous reste-t-il à signer? {A sa /emme.) Décachette; cela ne m'a pas Fair ofiiciel.
LE DIRECTEUR
H reste à signer presque tout le portefeuille, 450 à 470 lettres
LE MINISTRE
Donnez-moi quelques-unes des plus urgentes , et dites-n^oi sommairement ce qu elles contiennent.
LA FEMME DU MINISTRE
Ah! c est charmant! vous avez enfin pensé à ce que je vous avais demandé.
LE MINISTRE
Quoi donc?
LA FEMME DU MINISTRE ( lisant la leUre).
« Selon le vœu que Votre Excellence » a bien voulu m'exprimer, j'ai ITion- )» neur de lui soumettre la composition » de trois spectacles. Je la prie de
» me faire indiquer celui qu'elle aura » choisi.
» JTai rhonnçuT d'être avec le. plus fond respect,
» De Votre Excellence,
» Le très-hâmble et très- • obéissant serviteur,
» Le directeur du théâtre des Variétés.
» Brunet. »
LE MIÎÎISTRE (à sa femme).
Voyons cela. ( Au directeur. ) Vous voulez que je signe celle-ci? Qu'est-ce?
LE DIRECTEUR
Vives réprimandes au préfet d'Uleet>-Vilaine.
LE MINISTRE ( signant et regardant la feuille de spectacle. )
Jocrisse maître et Jocrisse valet.
LA FEMME DU MINISTRE
Oh! c'est vieux!
LE "MINISTRE (au directeur).
A qui cette autre lettre?
L* DIRECTEUR
A votre collègue de^l'intérieur.
LE MI N I STR E ( signant et regaft^ant la feoille des spectacles )•
L'homme automate, (A safemms.) A merveille! nous irons là. (Judirecteur.J Encore une , si vous voulez.
LE DIRECTEUR (présente une autre lettre à signer).
A Son Excellence le ministre de l'instruction publique.
LE MINISTRE (signant).
Les Deux Précepteurs ou Asinus asinum fricat. Décidément, c'est ce spectacle-là que je choisis. Potier j est ,
ditron , excellent. Baron , je n ai plus le temps.
LE DIRECTEUR
Voilà pourtant, monseigneur, trois cents lettres bien pressées...
LE MINISTRE
Les chevaux sont mis; nous allons au Diorama : le tëibps est superbe ; il faut en profiter pour juger Vejffet de neige et de brouillard. A la semaine prochaine. Arrivez de bonne heure.
Savez-vous, madame y qu'une pareille séance donnerait à faire bien des réflexions philosophiques ? Ce bizarre mélange de Séria et de Buffa n'est-il pas propre à égarer la raison , et n'aimeriez-vous pas mieux que vos plus chers intérêts fussent soumis aux décisions d'un dé ou d'une carte, que subordonnées aux résolutions ministé-
rielles ? Un projet de loi discuté par un perroquet, faisant fonction d'orateur du gouvernement; des dépêches graves mises de côté, et les dépêches du directeur du théâtre des Variétés décachetées et lues avidement; enfin la réforme de soixante emplqyés approuvée et signée en présence de Jocko et de Polichinelle, tout cela donnerait à penser que c'est la folie qui administre et la sottise qui est gouvernée.
Vous avez vu que lors de cette séance de travail du ministre et du directeur, vous attendiez déjà depuis quarante jours une réponse à votre placet; mais elle est peutp^tre de celles que Son Excellence a renvoyées à la semaine prochaine. Pendant qu'elle observe l effet de neige et de brouillard au Diorama , vous vous bercez de l'espoir qu'une lettre de Son ExceUence va vous parvenir. Bien plus, vous agitez gra-
vement au coin du feu la question de votre succès. Votre oncle , qui est homme de sens, votrefirèrequiade l'esprit, s'engagent dans la discussion que vous élevez. Chacun deux s'étudie, sditpour corroborer vos espérances , soit pour les combattre, à prêter à Son Eîxcellence de bons et solides argumens ; un ami arrive qui prétend qile ces messieurs prononcent bien vite; que le ministre y songera plus mûrement; qu'un homme d'état de la portée de Son Excellence veut voir et étudier une affaire avant de ^'expliquer; que c'est, sans doute, ce qu'il fait pour la vôtre qui est épineuse, très -épineuse. Durant cette discussion vive , animée , du sein de laquelle s'élèvent quelquefois des oppositions et des contre-oppositions de famiUes , des majorités et des minorités où prennent part tous les gros bonnets de la petite ville , le ministre , parfaitement
étranger à de pareils débats , où vos imaginations lui font jouer un rôle actif, tourne paisiblement sur le grand pivot de MM. Bouton et Daguerre.
Et puis, madame, à quoi 3ervent les réponses qui arrivent deux mois après les demandes ? De pareilles réponses tombent presque toujours à faux. C'est faire de l'administration sur de riiistoire. Vous trouveriez absurde que les commis de M. de Villèle fussent employés à satisfaire aux lettres que M. de Necker avait laissées sans réponse. Eh bien ! ce qu'on fait généralement n'est guère plus, opportun. Demandez-vous une dispense d'âge ? le temps vous l'aura accordée quand vous parviendra la lettre ministérielle qui vous la refuse.
Faut-il se plaindre ou s'applaudir de cette torpeur de l'administration? Je sais qu elle cause beaucoup de désordres particuliers ; mais pour l'amour de l'es-
!l5o DIX-flUITIEME LETTRE.
pèce y je me réjouis de tous ces délais.
Que n'aurions-nous pas à craindre d'une administration pourvue de gendarmes , de gamisaires , de baïonnettes et de télégraphes , qui aurait l'activité et la vigilance du commerce?
N** XIX. — i 5 Janvier 1825.
A MADAME
Bevuet admiaistratives — lies dix meilleurs prëfels. — Les dix plat mauTtis — Préfets à 28 points, -r Pre'fels à un point. — Immease placard. — Préfet se moque du ministre. — Mille têtes tondues. — Le perruquier de la préfecture. — Les perruques. — Ambitions administratives.— Charivaris à Brest. — On y envcte un commissaire , deux commissaires , trois commissaires. — Le télégraphe. — Le nuage. — Ivresse maritime. — Retour aux vanités terrestres.
Malgré tous les moyens de contrôle que doivent o&ir dans les ministères le concours de tant de travailleurs et d'attentions diverses, il s'y commet firéquemment des bévues, des balour-
dises dont plusieurs sont filles du hasard , la plupart de la vanité. J'ai souvenance de quelques-unes dont le récit vous égayer a.
Napoléon croyait utile de donner fréquemment l'exemple de grandes récompenses pour entretenir ou exciter l'émulation. Ce n'était point sans examen qu'il distribuait ses faveurs : il s'appliquait à chercher par lui-même quel homme en était le plus digne; il voulait des renseignemens, des notes sur la capacité y le talent des candidats aux grâces qu'il allait répandre. Quand il se croyait suffisamment éclairé , une croix , un trait de plume hardi indiquaient les heureux, et ce n'était pas toujours ceux à qui les ministres avaient donné des espérances.
Un jour Napoléon écrivit :
a Je désire que vous me présentiez » un travail qui aura pour objet de me
)) faire connaître quels sont les dix » meilleurs et les dix plus mauvais » préfets , mon intention étant de ré- » compenser les uns , et de changer ou » de faire permuter les autres.
» Sur ce , je prie Dieu qu'il vous ait » en sa sainte et digne garde.
» Signé, Napoléon. »
Sur cet ordre , le ministre avait simplement inscrit de sa main , ces mots :
Faire ce travail pour le prochain conseil:
Les destinées de vingt préfets se trouvaient donc pour ainsi dire livrées aux commis. On tint conseil, on discuta > et l'on tomba d'accord qu'une grande impartialité était nécessaire. Voici l'incroyable système que l'on adopta dans l'intention franche de trouver la vérité.
La forte tête de la division établit que l'administration générale offrait
des subdivisions dont les unes étaient plus importantes que les autres ; il les classa ainsi :
O)nscription.
Impôts.
Ponts-et-chaussées.
Police.
Hôpitaux.
Cultes.
Élections.
Selon la forte tête de la division , la conscription était la branche la plus importante de l'administration, et les élections la moins essentielle. Je crois qu'un classement à rebours sufiirait aujourdTiui pour faire apprécier la différence qui existe entre le gouvernement impérial et celui sous lequel nous vivons. Ce chef de bureau arrêta que la conscription bien conduite valait sept bons points , les Impôts six, les pontset-chaussées cinq, la police quatre, etc.
LETTRE. îiSS
D'après cette base , il suffisait d'ouvrir un compte à chaque préfet, de placer en regard de son nom, dans la colonne conscription ou impôts , le nombre de bons points que , selon ses succès, il pouvait mériter; puis, addi" tionnant les colonnes pour ne former , par préfet, qu'un seul total de tous ces bons points, il devenait simple de comparer les totaux entre eux , ce qui donnait
des préfets à 28 points ; des préfets à 23 points ;
' des préfets à 20 points ; des préfets à 1 5 points , etc.
Rien ne paraissait aux yeux plus régulier que ce bizarre travail : il semblait que Thémis elle-même eût compté tous ces points ; aussi l'inventeur arrivat-il tout fier au travail du ministre, pro^ dnisant :
Dix préfets à 28 points pour les récompenses,
Et dix préfets à 1 point pour les mutations.
Tous les autres préfets (alors au nombre de 116, non compris les 20 ci-dessus) se trouvaient placés entre leurs collègues à i^n point et à 28 points, ce qui indiquait qu'ils n'étaient dignes ni de récompense ni de blâme.
. Le ministre , il faut le dire , se laissa d'abord séduire par ces bons points qui lui semblaient un ingénieux garant d'impartialité; mais lorsqu'il en vint à l'examen des noms que ce beau système livrait aux flagellations et aux récompenses impériales , il frémit de tous ses membres, et cria à l'absurdité!
C'est bien plus aux localités , à l'esprit des habitans et aux circonstances , qu'il faut généralement faire honneur des succès administratifs, qu'au talent
OU au zèle des porteurs de brevets. Ce principe ayant été compté pour rien dansle travail des bons points, il en était arrivé 28 au plus incapable des préfets , et un seulement au plus habile ; c'est ce qu'il fut facile de reconnaître à Im-.
spection des noms : le premier sur le-, quel le travail appelait les récompenses de Sa Majesté était celui du plus franc imbécile que jamais préfecture ait porté. Il fallut donc se résoudre à rire des bons points du chef de bureau, et consulter l'expérience et l'opinion pour désigner les dix meilleurs et les dix plus mauvais préfiets; je me rappeUe qu'il fut difficile de compléter la di-' zaine des bons préfets ; pour les autres on n'eut que l'embarras du choix. Le, personnel d'aujourd'hui office- 1- il les mêmes richesses ?
Il faut pardonner aux bévues qui ne franchissent pas l'enceinte du ministè-
258 DIX-*NCUVIÈME
re, mais celles que Tactivité des coHrriers portent dans les départemens ; œlles qui trouvent dm préfets pour les développer, et des sous-préfets pour les exécuter , tombent de droit dans le domaine de la satire ; telle fut ceUe-ci :
On rédigeait une instruction ; Tun de« articles déterminait les formes selon lesquelles devait être exécuté un recensement de population , et le rédacteur y prescrivait d'inscrire les noms, les prénoms et les signalemens dans un tableau assez vaste dont il donnait le modèle , n^ 4 ou 5. Par la même instruction , à quelque centaine d'articles de là, on ordonnait la publication et laffiche de ce même recensement sur les murs des communes. Le rédacteur, pour n'avoir point à faire un modèle d'affiche , trouva simple de s'exprimer ainsi : CMe mffiche sera en tout conforme au xnodèle déjà indiqué pré^
cédemment, n*'. 4 et 5. Le registre auquel il renvoyait exigeait , à raispn du signalement j un espace de 6 à 8 pouces carrés pour chaque individu; et comme il s'agissait de trois ou quatre mille individus, c'était ordonner d'afficher un placard d'une dimension de deux à trois mille pieds carrés eaviron. La cause de cette absurdité était facile à saisir : le signalement était utile dans le registre, mais inutile dans l'affiche y et le rédacteur aurait dû dire :
« Cette affiche sera conforme au mo- » dèle déjà indiqué précédemment, » n*\ 4 et 5 , sauf les signalemens quil » faudra ^«/sçpnm^r.» Personne ne s'aperçut de cette balourdise, et l'instruction parvint à tous les préfets. La plupart avaient l'habitude de l'obéissance passive. Ces dociles fonctionnaires, arrivés h l'article qui leur prescrivait l'impression et l'affiche d'un jrtacard de
l6o DIX-NEUVIÈME
trois mille pieds carrés, se livrèrent aux plus vives inquiétudes sur les diflScultés d'exécution d'une si gigantesque mesure. Quelques-uns s'empressèrent de faire toiser la hauteur et la largeur des murs les plus élevé», ceux de l'hôtel-de- ville et de la salle de spectacle ; aucun n'offrait la surface nécessaire pour recevoir le placard. D*autres songeaient à faire bâtir des muraiUes et des rotondes de cent pieds d'élévation ; mais il se présentait des obstacles toujours nouveaux, soit pour les échelles , soit pour les afficheurs. Le préfet de Paris calcula que toutes les façades du Panthéon ne seraient point assez vastes pour recevoir le placard du département de la Seine. Un autre porta ailleurs sa sollicitude : il estima que tout le papier qui existait en France ne suffirait pas pour la confection des placards à apposer dans les quarante mille communes , et
qu'il y avait danger de faire tripler de prix cette marchandise déjà fort coûteuse. Un préfet, plus hardi et plus gai que les autres , imagina , avant de tenter aucun moyen d'exécution, d'écrire au ministre la lettre suivante :
Monseigneur ,
<c Votre Excellence sait que je ne fais » d'observations sur les mesures qui me M sont ordonnées que lorsqu'il y a force » majeure.
» Jamais il n'a existé de force plus #) décidément majeure que celle qui » s'oppose à ce que je fasse afficher sur
» les murs de la ville de l'immense
» placard, dont l'art de votre in-
» struction du prescrit la publica-
>* tion.
» 1"*. Notre imprimeur n'est guère » capable d'imprimer que mescirculai- » res aux maires, et les contraintes ou
» sommations des percepteurs. H de- » mande deux années pour exécuter le » placard en question , et cela moyen- » nant que je ferai venir de Paris des » caractères et des compositeurs.
» 2". Je ne sais pas si Votre Excel- M lence a calculé qu'il nous faudrait » environ 5,000 rames de papier ( plus » que n'en fourniraient les dix dé- » partemens environnans.) EUle jugera » peut-être convenable de passer un » marché avec les fabriques d'Anno- » nay.
» 3*. Les maisons nont ici quun » étage , et , si Ton ne donne que cette )» hauteur au placard , il faudrait Taffi- » cher en largeur ^ et par conséquent » faire prolonger les murs d'enceinte de » la ville , qui , dans leur état actuel , ne » présenteraient pas assez de surface » pour recevoir toute l'affiche.
» 4"". Si on prend le parti de faire
» bâtir une muraille ad hoc ( ce qui
» serait peut-être le parti le plus sage )^
» il est à obsçrver que les yeux les plus
» perçans auront peine à lire tout ce
1) qui dépassera douze à quinze pieds.
yè Alors il serait peut-être à propos
» d avoir quelques lunettes d'approche
)» ou de solides échelles à lusage de
» ceux qui voudraient vérifier les listes ,
)» car c'est là , je pense , le véritable but
)> de la publication par affiches.
» . Je prie Votre Excellence de vouloir
» bien faire examiner ces diverses pro-
» positions , et de me faire connaître ce
» qu elle aura jugé à propos de déci-
» der. »
Le préfet du département y etc.
Cette lettre arrivait aux mains du ministre en'niénie temps quune note de l'empereur-, ainsi conçue :
« Monsieur le duc , plusieurs préfets se
» plaignent que votre instruction est ») inexécutable ? Rendez -moi compte » de cda. )^
Il fallut faire une circulaire pour prévenir les préfets que la publication par afilches devait être faite saru signalemens. Quant au rapport à faire à lempereur , ce fut une aflfaire d'état , attendu que , comme de coutume, on voulait donner tort aux préfets , et prouver qu'ils avaient mal compris.
Il est de fait que le dévouement outré de quelques-uns de ces fonctionnaires les entraînait quelquefois à des mesures ridicules. Un préfet est encore debout, qui ne se souvient certainement pas de l'ingénieux moyen qu'il avait mis en pratique pour parvenir à faire arrêter ses conscrits réfractaires. II5 étaient répandus sur les routes de son département; mais, échappant sous toutes les formes aux recherches de la gendar-
mené, le préfet n'avait à rendre compte que de peu d'arrestations. Il prit un arrêté dont voici la teneur.
« Nous préfet, etc. Coïlsidérant que le nombre des conscrits réfractaires va chaque jour croissant dans l'étendue de notre département; que , sous une multitude dé déguisemens, ces réfractaires ou déserteurs cherchent à échapper à la gendarmerie et aux garnisaires; qu'il importe de mettre la force publique à même de reconnaître sur-le-champ , par un signe non équivoque , tous ceux qui, venant à être saisis, déserteraient de nouveau ;
» Avons arrêté :
» Art. I". Seront tondus à ras tous les réfractaires ou déserteurs que la gen damierie arrêtera.»
Voici comment le ministère fut informé de cette bizarre mesure : le préfet avait chargé de l'exécution de son ar-