‹ Murs et coutumes de l'AlgérieChapitre 13 sur 34 · Alger, voy. p · texte numérisé non relu

Alger, voy. p

La Métidja renfermait des biens nombreux , On la nommait Vennemie de la faim.

Sa terre , belle et tendre , Pouvait produire deux moissons.

L'ami du jardinage En tirait des produits abondants ; Il voyageait dans les marchés , Et vendait deux fois par jour.

Elle contenait des fleurs douces Dont l'abeille se nourrissait, Et les abeilles y étaient si nombreuses Que leur vue réjouissait.

Ses fleurs souriaient d'un sourire Qui bannissait les chagrins du cœur, Et leur odeur plaisait encore Après que l'œil s'en était rassasié.

On y trouvait des fleurs rouges Voisines des fleurs jaunes , Et des narcisses ouverts Avec des yeux tout gris.

On y voyait des fleurs bleues

Causer avec des fleurs blanches ,

Et sa campagne était couverte

D'une herbe tendre et verte,

Qui , le matin , semblait verser des pleurs.

Nous avons quitté nos demeures , Nous avons quitté notre pays.

La force du sabre était sur nous, Nous avons dû marcher vers le Sud.

O mon Dieu ! vous qui savez ,

LA MÉTIDJA. I3:J

Dites-moi si nos pays se pacifieront,

Si les vents tourneront ,

Si nos frères se réuniront.

La prospérité de la Métidja est passée :

Il n'y reste plus d'habitants,

Elle est devenue laide, couverte de pierres,

On n'y voit plus que des marais ;

La disette y règne en tous temps ,

Personne n'y trouve plus rien à gagner;

Son sol est couvert d'herbes sauvages ,

Et celui qui y marche aujourd'hui

Risque de tomber à chaque instant.

La Métidja se repeuplera-t-elle ?

Reviendrons-nous à nos usages?

Habiterons-nous , comme par le passé , Nos fermes bien cultivées ?

N'est-il pas tem.ps de pardonner Aux musulmans amaigris?

Le peuple, comme autrefois, se réjouira-t-il De ces troupeaux qui faisaient son bonheur?

Et celui qui chérit l'agriculture Pourra-t-il encore employer ses bœufs A tracer de droits sillons ?

Récoltera-t-il de l'orge et du blé , Richesses de tout pays?

Qu'elles étaient belles, nos moissons, Avec leurs épis élevés !

O faiseur de l'ombre des feuilles !

Accomplis au plus vite nos désirs.

Car notre religion disparaît Comme un soleil qui va se coucher.

i:56 LE TELL.

Ainsi que notre Prophète bien-aimé ,

Je m'appelle Mohammed;

Mon père était marabout

Et se nommait Sidi-Dif-Allah ;

Nous sommes les anneaux d'une chaîne

Qui était faite avec de l'or.

Chant des Aiabes sur la prise d'Alger'.

Le peuple aralie ne vit que de traditions ; l'histoire est presque tout entière pour lui dans les récits et dans les chants populaires, où son esprit enthousiaste a consigne , pour l'éducation de ses entants , les faits dans lesquels il a cru voir le doigt de Dieu. Les Uvres mêmes sont des légendes écrites, et dans tout cela , comme dans la mémoire des vieux Arabes, l'érudition et la politique trouveraient une

I. Ce chant a été composé par Si-Abd-el-Kader, qui se livrait à l'étude d Alger, où il vivait dans l'une de ses zaouyas. Après l'entrée des Français dans cette ville, il raconta ce qu'il avait vu, et puis il partit pour Mazvuna*, son pays, et tant il avait île chagrin , 'qu'il ne tarda pas à y mourir.

« Que Dieu lui accorde sa miséricorde ! »

* Maziunn, ville située à 2 lieues nord du Chélif, entourée par lesOu'erf- Ahhes, les Ouled-Selnma , les Meudiouna elles Sbealih. Elle renfermait autrefois beaucoup de zaouyas et de madersah, oiiles tolbas venaient de tous les pays pour enseigner les sciences, lire les livres saints et même discutercertains points de droit ou de théologie. Ces écoles avaient acquis une telle réputation, qu'en .^^l^érie, quand on voulait exprimer qu'un talel> était liès-savant , on disait de lui : Celui-là , ne nous en inquiétons pas, il a lu les livres à Mazouna.

mine inépuisable de faits , d'études de mœurs , d'enseignements qu'on a mallieureusement trop négligés.

C'est , en un mot , la littérature nationale , et c'est là qu'on peut véritablement trouver l'emirreinte du caractère de ce peuple original qui nous ferme son intérieur, et dont les habitudes antipathiques aux nôtres nous empêchent de bien apprécier les actes.

Depuis que nous sommes entrés en Algérie , pas une ville n'a été occupée, pas un combat n'a été livré, pas un événement capital n'est arrivé qui n'ait été chanté par quelque poète arabe.

La prise d'Alger frappa de stupeur les musulmans ; elle retentit douloureusement dans le cœur des Arabes, et cette douleur devait inévitablement s'exhaler.

.l'ai été assez heureux pour recueillir les lamentations des vaincus; on jugera, par la valeur poétique du chant que je reproduis, s'il n'y a pas un intérêt véritable, Indépendamment des motifs invoqués plus haut, à sauver ces souvenirs du naufrage.

Commençons par louer Dieu , puis racontons celte histoire !

Demandez pardon et soumettez-vous, ô musulmans !

La prière sur Mohammed, ne l'oubliez pas;

Priez sur lui tant que le monde existera ,

Tant que nous vivrons et que vous serez en vie.

Celui qui prie beaucoup sur le glorieux Mohammed ,

Les lundi, jeudi et vendredi,

11 retrouvera la prière dans la nuit du tombeau •

Les houris' viendront la lui offrir.

Ceux qui prient ont droit aux récompenses ;

ils louent le fondateur de la religion ,

L'Éternel leur en tient compte ,

Et au jour où se dressent les balances

Il préserve ses serviteurs de tourment.

Le maître des hommes accorde le pardon des coupables ,

C'est le maître des esprits , le seigneur des seigneurs :

C'est aussi le maître des anges;

Priez donc sur lui d'une prière aussi vaste que lunivers.

Priez sur lui mille fois , deux mille fois ;

Méprisez la terre et ses biens ,

Et fuyez surtout les conseils du démon le maudit.

<}ui croit à mes paroles , obtient la béatitude;

Qui les taxe de mensonge, est au nombre des damnés !

La fin des temps est arrivée ;

Dorénavant plus de repos,

Le jour des combats a brillé :

Au vivant les chagrins , au mort le bonheur.

Ces paroles sont pour les 'sages ,

Ils en comprendront le sens.

regrets sur les temps passés !

Pendant une longue suite d'années ,

1. Les houris, jeunes filles d'une beauté ravissante, d'une virginité toujours renaissante, qui ne peuvent vieillir, et qui sont réservées comme compagnes dans le paradis aux martyrs de la guerre sainte ainsi qu'aux fidèles observateurs de la loi de Dieu et du Prophète.

La victoire a suivi les drapeaux d"El-Bahac]jala guerrière'; Les nations lui donnaient des otages, Tremblaient, obéissaient et lui payaient des tributs. regrets sur les temps passés !

Je suis, ô monde, sur Alger désolé!

Les Français marchent sur elle

Avec des troupes dont Dieu sait le nombre.

Ils sont venus dans des vaisseaux qui vont sur mer en

droiture ; Ce n'est pas cent vaisseaux et ce n'est pas deux cents, L'arithmétique s'y est perdue, Les calculateurs en ont été fatigués ; Vous auriez dit une forêt, ô musulmans !

Ils sont arrivés à la nage ;

Mais, les chiens, dès qu'en face du port

Ils purent voir les canons braqués sur leurs figures,

Ils se dirigèrent vers Sidi-Ferreudj :

Bordj-el-Fcnnar- les avait terrifiés !

Bientôt la mer et les flots se gonflèrent ,

Pour vomir sur notre rivage les Français, fils d'El-Euldja''.

De tous côtés on les vit piétinant ;

«. El-Bahadja, la blanche, la brillante. Cesépithètes sont parfaitement justifiées. Il n'est personne qui n'ait entendu parler de l'aspect éblouissant que présente Alger vu de la haute mer, avec ses maisons, d'une blancheur éclatante, disposées en amphithéâtre.

2. Bordj-elFenimr (le fort de la Lanterne). Ce fort était celui sur lequel était placé le phare du temps des Turcs, et c'est encore celui où il brille aujourd'hui.

;5. Fils d'El-Enldja. El-Euldja est une expression dont on se sert pour désig[ier toute femme européenne qui n'est pas musulmane.

CHANT SUR LA PRISE D'ALGER. l i\

Le temps les appela , ils vinrent:

Il est connu que chaque chose a son temps.

L'agha Brahim ' se hâta de monter à cheval

Avec ses drapeaux , ses musiques et ses Turcs aux rudes

paroles.

Arabes el Kabyles se mêlèrent , Cavaliers et fantassins chargèrent :

Le combat devint chaud , ô mes frères !

Son feu brilla les dimanche et lundi, Et la mitraille tomba sur nos guerriers.

La mort vaut bien mieux que la honte.

Si la mère des villes est prise, Que vous reslera-t-il, ô musulmans?

Patience , ne vous effrayez pas ; La mort est notre partage, Nous sommes tous sa proie.

La mort dans la guerre sainte , C'est la vie dans l'autre monde.

I. Uagha Brahim. Cet agha était le gendre du dernier dey d'Alger. Il remplissait les fonctions de ministre de la guerre. C'était un homme très-gros et très-gras , qui ne pouvait presque jilus monter à cheval. Il passait pour ne pas être très-brave , et les Turcs disaient en parlant de lui :

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