‹ Murs et coutumes de l'AlgérieChapitre 14 sur 34 · BRAHAM LA IIEL'RMA OU LA DRAHAM · texte numérisé non relu

BRAHAM LA IIEL'RMA OU LA DRAHAM

Brahim n'a ni conftdération ni ar(j'.ut.

Ils voulaient exprimer ainsi qu'il était d'une avarice sordide. Après l'enlèvement du camp de Staouali , il fut destitué et remplacé par le bey Mustapha-bou-ilezrag (le père de la lance). Depuis la prise d'Alger, les Arabes ne l'ont plus désigné que sous le nom de Braham-el-Djahiah (Braham le Lâche). Us l'accusent de n'avoir pas su défendre le drapeau musulman.

Les houiis du paradis poussent des cris de joie, Et ses portes commencent à s'entr'ouvrir.

Chacun s'est réjoui de mourir :

On s'embrasse , on se pardonne , On part, Dieu soit en aide!

Les boulets, lesgargousses , Les mèclies sont dans toutes les mains, Et de la bombe les mortiers sont prêts.

On prépare la mitraille.

Elle forme des murailles ; Les canons sont braqués sur les remparts Et les femmes montent sur les terrasses Pour exciter les combattants.

Le peuple fait ses adieux :

■ Les uns excitent par la langue , Les autres s'occupent de leurs devoirs ; Ceux-ci se mettent à prier , Et ceux-là font des vœux :

créateur des esclaves! disaient-ils, mon Dieu ! par celui qui t'est soumis , Fais que l'impie soit humilié ! »

Le combat tardait trop au gré de leurs désirs ; Car les chrétiens allaient toujours croissant , Sauterelles venues en leur temps.

Les croyants , d'un commun accord , Ont juré de sauver Mezeghenna'.

On entendait les tambours, la musique ; On chargea , les deux rangs se heurtèrent ;

\. Mezeghenna. Dénomination que les Arabes donnent dans leurs poésies à Alger , parce qu'avant la construction de cette ville, l'emplacement sur lequel elle est bâtie était occupé par une tribu de marabouts que l'on nommait Mezeghenna.

CHANT SUR LA PRISE D'ALGER. 1 i3

Les musulmans abordèrent les redoutes , Et joignirent l'infidèle le sabre à la main.

Qse de tèles tombées avec leurs chapeaux !

Que de bras et de pieds coupés par le boulet ! Que de fusils éclatés dans les mains !

Plus d'un guerrier resta sans sépulture , Plus d'un brave aussi délaissa sa famille , Pour aller épouser les houris.

La bombe portait en tous lieux l'épouvante !

Puis, hélas! peuple et chef, tous prirent la fuite. Les Turcs trahirent leurs régiments et quittèrent Staouali • En laissant jusqu'à leurs tentes au pouvoir des impies. Le temps des paroles est passé, repentez-vous , ô musulmans 1 Alger , tes jours étaient comptés !

L'infidèle , gonflé par ce succès , Ne tarda pas à ruiner le fort Moulaye-Hassan *

1. Staouali, plaine située à cinq lieues ouest d'Alger, où s'est donnée la bataille de ce nom. Staouali vient du mot sta , qui , en turc, veut dire habile , et de ouali , qui signifie tantôt prince , tantôt marabout, et quelquefois n'est qu'un nom d'homme. Staouali peut donc se traduire ainsi : l'habile prince , l'habile marabout, l'habile ouah.

2. Le fortMoulaye-îlassan. La légende arabe sur le Bordj-Moulaye-Hassan, que les Français appellent le fort de l'Empereur, vraie ou fausse, nous a paru merveilleusement propre à donner une idée de la manière dont les faits historiques se conservent chez les musulmans.

Elle remonte à l'an 1541 de notre ère et à la redoutable expédition dirigée par Charles-Quint contre la ville d'Alger, que les corsaires barbaresques commençaient à fortifier pour en faire l'effroi de la chrétienté.

L'empereur, ayant reconnu, sur les mamelons qui dominent la ville au sud , un emplacement convenable pour y étabUr une

m LE TELL.

Pour nous cerner ensuite et par terre et par mer. L'agha perdit la tète, perdit le jugement.

batterie, donna ses ordres pour qu'elle fût élevée le plus prorapteraent possible, car ce point avait pour son armée la plus haute importance. Les pierres et la chaux nécessaires furent préparées à Aïn-Rebote, dans la plaine située au bas de Mustapha-Pacha (champ de manœuvres). Deux lignes de fantassins qui, de cette plaine , atteignaient les hauteurs , étaient disposées pour transporter les matériaux, l'une passant les paniers pleins, l'autre les rapportant vides. En une seule nuit, une batterie formidable, entourée de fossés et armée de pièces de gros calibre , était sortie de terre. Les Arabes, voulant conserver le souvenir de celte prodigieuse rapidité, donnèrent à cette construction le nom de Bou- Leila (père d'une nuit).

Cette batterie commença à fonctionner, prenant la ville de revers, et lui fit un tel mal que l'épouvante se répandit parlent. Enlever une position aussi forte et aussi bien appuyée était chose difficile, et la ville, foudroyée, n'aurait pu tenir longtemps. Dans cette circonstance critique, les Beni-Mzab, qui se trouvaient déjà en grand nombre à Alger, résolurent de se dévouer pour sauver la ville. Ils allèrent trouver le pacha et lui dirent que, s'il voulait leur accorder le monopole des bains maures, des boucheries, et leur nommer un amin qui seul aurait la police et la juridiction de leur corporation , ils se chargeraient d'enlever cette batterie. Le pacha, comme on le pense bien, y consentit. Voici la ruse qu'employèrent les Beni-Mzab pour arriver sans danger à la position.

Déguisés sous des vêtements de femmes, la figure couverte «l'un voile, selon la coutume des Mauresques, afin que leur barbe et leur moustache ne les trahissent point, cachant sous leurs haïks et sous leurs voiles blancs des pistolets chargés jusqu'à la gueule et des yatagans bien affilés, ils sortirent processionnellement de la ville par la porte Neuve {Bab-el-Djedidj , se dirigeant sur les menaçantes redoutes. A cette apparition, les Espagnols qui se trouvaient dans les retranchements cessèrent immédiatement leur feu , pensant que les gens de la ville, ayant pris la résolution de se rendre, la leur annonçaient, selon l'u-

CHANT SUR LA PRISE D ALGER. 1 ir>

Dieu lui avait ôté son commandement.

Il s'était mis en marche un samedi ,

sage des musulmans, par ces processions de femmes suppliantes.

Ainsi accoutrés, les perfides assaillants entrèrent sans encombre ' dans le fort; mais à peine le dernier d'entre eux y eut-il mis le pied que, changeant de rôle, ils déchargèrent leurs armes sur les trop confiants Espagnols , et , le yatagan au poing, livrèrent un combat épouvantablement acharné, qui ne se termina que par la mort du dernier des défenseurs de la position. Mais, malgré cette .surprise, la défense ne fut pas moins vigoureuse et terrible, et coûta beaucoup de monde aux Beni-Mzab. A peine ceux-ci furentils maîtres du fort que, au signal convenu, une colonne d'infanterie turque, préparée à l'avance derrière ]5abel-Djedid, partit au pas de course et alla s'installer dans Bordj-Bou-Leila.

Ainsi Alger fut sauvé d'une destruction imminente par le dévouement des Beni-Mzab. Les Arabes expliquent la réussite si heureuse de leur entreprise par une diversion qui occupa complètement l'attention de l'armée espagnole. Peut-être n'ont-ils pas voulu laisser à des schismatiques le mérite d'avoir sauvé le boulevard de l'islamisme, le berceau de la piraterie.

Pendant l'attaque de Bordj-Bou-Leila , le bey de Constantine, avec ses goums, occupait la réserve espagnole du côté de l'Harrach, et lui livrait un combat fort brillant. Poussant devant sa nombreuse cavalerie une innombrable troupe de chameaux, il reçut ainsi sans grande perte la première décharge de l'infanterie •espagnole, dont le feu épouvantait les Arabes, et, sans perdre de temps, il lança sa cavalerie dans les hgnes des chrétiens avant ■qu'ils eussent rechargé leurs armes. Au milieu du tumulte et du pêle-mêle inévitable causé dans les rangs par l'irruption des chameaux, il fit un effroyable massacre. Cette défaite et la perte de la batterie des Crêtes, dont les canons furent immédiatement braqués sur la flotte, durent déterminer la retraite précipitée des Espagnols. On sait quels désastres la suivirent.

Après le départ des Espagnols , le Bordj-Bou-Leila conserva son nom jusqu'à ce qu'un chérif du Maroc , parent de l'empereur Moulaye-Yd:id, vint à passer par Alger pour se rendre à la

i W LE TELL.

El le samedi ' n'est pas un jour heureux polir les musulmans.

Les chrétiens sont entrés dans Alger!

Les palais du sultan et de ses écrivains , ils les ont habités, ces maudits ,

Et, parmi les musulmans, l'éj^ouvante fut telle que les enfants en blanchirent.

Ces misères, c'est Dieu qui les apporta !

Ils ont enlevé nos armes , nos trésors ,

Et l'œil versait des larmes ,

Tandis que leurs infâmes juif," en ont poussé des hurlements de joie.

Mecque. Il y euiendit raconter l'histoire du siège mémorable .soutenu avec la protection de Dieu, et de l'enlèvement de Bou- Leila qui y avait mis fin. Cet homme enthousiaste et généreux conçut la pensée de donner un caractère plus durable à ce souvenii d'une action glorieuse pour l'islamisme. A cette intention, il fit don au pacha alors régnant d'une somme de cinquante mille (louro.s d'Espagne, à la condition que, à la place de la batterie, il bâtirait un fort digne de l'action dont il rappellerait le souvenir, et qu'il lui donnerait son nom.

Lepaclia y consentit. Se mettant "a l'œuvre immédiatement, il termina en quatre ans le château qui domine la ville d'Alger, et, fidèle à sa promesse, lui donna le nom de Bordj-Moulaye- Hassan. C'est celui que nous avons appelé fort l'Empereur eu souvenir de l'expédition de Charles-Quint.

1 . Le samedi. Comme tous les peuples superstitieux, les Arabes ont une foule de signes heureux et malheureux. Se mettre en voyage ou entreprendre une expédition un samedi est au nombre des derniers. Cela vient de ce que le samedi est le jour de la semaine férié pour les juifs.

2. Leurs infâmes juifs. Sous la domination tuniue, les juifs avaient droit aux bénéfices de la loi moyennant une capitatiou idjezia] qu'ils étaient obligés de payer au gouvernement. Ils avaient une synagogue, un cimetière à pari, pouvaient suivre

S'il eût fallu porter le deuil , nous l'aurions porté, Et nos femmes l'auraient porté comme nous; Mais tout est dit; la célèbre Mezeghenna , Après ses jours de gloire, s'est vue déshonorée.

La tyrannie et l'injustice furent la cause de sa perte ;

Le vin y était en honneur et la débauche tolérée.

Le Dieu des créatures est partout, voit et ne s'endort jamais.

Le lieu de la licence peut durer, mais il doit fatalement périr.

Les jours, ô frères 1 voient changer la fortune ;

Le temps tourne sur lui-même et revient.

regrets sur Alger, sur ses palais ,

Et sur ses forts qui étaient si beaux !

regrets sur ses mosquées, sur les prières qu'on y priait,

Et sur leurs chaires de marbre

D'où partaient les éclairs de la foi !

regrets sur ses minarets, sur les chants qui s'y chantaient ,

Sur ses tolbas ' , sur ses écoles , et sur ceux qui lisaient le Koran !

regrets sur ses zaouyas*, dont on a fermé les portes,

leur religion et s'administrer comme ils l'entendaient pour toutes les affaires où le beylik n'était pas en jeu.

1. Tolbas , nous l'avons déjà fait remarquer, est le pluriel de taleb, qui veut dire lettré, qui sait lire et écrire et peut instruire les enfants.

2. Zaouyas. Les zaouyas sont des établissements qui renferment la plupart du temps les tombeaux de leurs fondateurs. On y lit le Koran, qui est la loi politique, civile et religieuse. La jeunesse s'y instruit dans les dogmes de la religion et les tolbas s'y réunissent, soit pour compléter leur science-, soit pour la propager chez les autres. Avec les dons qui sont faiis

Et sur ses marabouts , tous devenus errants!

regrets sur ses cadis' et sur ses savants muphtis*,

Honneur de la cité, qui faisaient prospérer la religion !

Ils sont partis , pensifs dans leurs pensées,

Ils se sont dispersés dans les tribus. Oh ! les malheureux !

regrets sur Alger , sur ses maisons

Et sur ses appartements si bien soignés !

regrets sur la ville de la propreté

Dont le marbre et le porphyre éblouissaient les yeux !

Les chrétiens les habitent , leur état a changé !

Ils ont tout dégradé, tout gâté , les impurs !

La caserne des janissaires, ils en ont abattu les murs,

Ils en ont enlevé les marbres, les balustrades et les bancs;

Et les grilles de fer qui paraient ses fenêtres ,

Ils les ont arrachées pour insulter à nos malheurs.

regrets sur Alger et sur ses magasins!

Leurs traces n'existent plus.

Que d'iniquités commises par les maudits !

par les fidèles, on y défraye les pauvres, les malades et les nécessiteux. A côté des zaouyas se trouve ordinairement une mosquée.

Les zaouyas renommées devenaient quelquefois un asile inviolable pour le criminel qui ;i'y était retiré. Toutes ne jouissaient pas de ce privilège. Parmi celles qui le possédaient, on cite principalement la zaouya de Sidi-Aii-Emharek , à Koléah ; la zaouya de Sidi-el-Kebir, au-dessus de Blidah ; la zaouya de Sidi- Mohamed-Aberkane, à Médéah ; la zaouya de Sidi-Mohamed-ben- Âouda, chez les Flitta, et enfin la zaouya Sidi-Mohamed-ben- Abderrahman, au pied du Djurjura. Voy. le chap. ii.

1. Cadis. Le cadi est chargé de rendre la justice; il doit être très-instruit et posséder tous les auteurs musulmans qui ont écrit sur la matière.

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