‹ Murs et coutumes de l'AlgérieChapitre 2 sur 34 · I. Pluriel de Hadri · texte numérisé non relu

I. Pluriel de Hadri

Quant aux Maures , leur origine est plus mélangée. Si quelques-uns d'entre eux sont issus d'Arabes qui à différentes époques ont pu venir se fixer sur la côte , il n'est pas douteux qu'un plus grand nombre descend des Maures d'Espagne, qui, après leur expulsion de la péninsule, se réfugièrent au Maroc et en Algérie. EnHn , il faut faire figm-er dans cette population des marins qui, à différentes époques, demandèrent aux villes du littoral un abri contre la justice de leur pays et embrassèrent l'islamisme.

Plusieurs de ces Hadars, soit qu'ils eussent rempli auprès des anciens beys des charges publiques, soit qu'ils eussent fait des gains dans le commerce, soit enfin qu'ils se fussent enricbis dans leur méfier de corsaires , avaient acquis une fortune considérable; mais aujourd'hui ces fortunes se sont évanouies, et cette population eçt devenue de plus en plus misérable.

Adonnée à la paresse, elle ne sait pas se défendre contre le besoin. C'est à peine si l'on rencontre parmi les Hadars quelques rares ouvriers qui, n'ayant point voulu renoncer à un outillage défectueux , ne peuvent soutenir que difficilement la concurrence des nôtres.

Les Hadars sont très-orgueilleux et ne laissent échapper aucune occasion de manifester leur aversion contre les Arabes ; ils leur reprochent leur

fi LE TELL.

peu de civilisation et se glorifient d'un bien-èlre (|ui , dans leur pensée, ne saurait se trouver sous la tente. « Vous êtes toujours en guerre, leur disentlis , et vos prières ne sauraient être agréables à Dieu, puisque vous n'avez ni mosquées, ni bains, et que , la plupart du temps , vous ne faites vos ablutions. »

Les Arabes, de leur côté, détestent les Hadars, les accusent de n'être que des femmes quand il faut faire parler la poudre, d'habiter constamment des lieux impurs , de manquer aux devoirs de l'hospitalité et de passer leur vie à vendre du sucre et des épices. Cette aversion est poussée si loin, qu'il est très-rare d'entendre dire qu'un Arabe de la tente ait consenti à donner sa tille en mariage à un Maure.

Il est résulté de cette disposition des esprits, qu'avant notre domination, lorsque les Arabes fréquentaient les marchés des villes , les Hadars commettaient une foule d'injustices à leur égard , les trompant , les battant ou les emprisonnant pour le moindre motif ; et par contre, qu'en temps de révolution, les Arabes se livraient à de cruelles représailles. Voyaient-ils l'ordre public compromis, le pouvoir embarrassé , ils pillaient , violaient et massacraient sans pitié tout ce qui leur tombait sous la main.

Sous le gouvernement protecteur et paternel des

Français, ces haines paraissent éteintes; mais, par le fait , elles ne sont qu'assoupies et se relèveraient , à la moindre occasion , plus vivaces , plus énergiques que jamais.

Les Maures n'ont donc que peu d'importance comme population ; ils n'en ont aucune au point de vue politique. Leurs rapports plus fréquents avec les Européens tendent d'ailleurs chaque jour davantage à moditier leur caractère.

Dans cette dénomination générale de Hadars j'ai compris les Koulouglis. Cependant l'origine de ces derniers est différente de celle des Maures en général et mérite une mention.

Avant la conquête , la garnison des principales villes de l'Algérie était formée de Turcs recrutés par les deys. De l'alliance de cette milice avec les femmes arabes sont nés les Koulouglis.

Leur nombre était assez considérable à Alger, à Constantine , à Oran et à Tlcmsen ; ils formaient même dans le sud-est de la province d'Alger une tribu importante , celle des Zouathna , qui fut l'asée en 1838 par Abd-el-Kadei\

Parlerai-je maintenant, pour en terminer avec la dénomination générale de Hadars, des quelques rares représentants de la race turque que l'on rencontre encore en Algérie, et qui n'ont pas été enveloppés dans l'expulsion dont tous les individus de cette origine ont été frappés en

vertu de la capitulation d'Alger? Leur nombre n'est pas même appréciable aujourd'hui ; cependant les Turcs formaient, au temps de l'ancienne régence , une partie essentielle de la population des villes, où Ils remplissaient en général les fonctions du beylik et occupaient tous les grades de la milice.

Tels sont les divers éléments dont se compose la population des Hadars .

A côté des Hadars { population fixe ) , sont les Berrnnis (population flottante).

Les Berranis ne sont pas une race spéciale; ils tirent leur origine de différentes contrées de l'Algérie : les uns arrivent de la Kabylie , des oasis du Zab ou de Laghouat; les autres viennent du pays lies Beni-Mzab, de Tunis, de Tripoli, du Maroc ou des contrées du centre de l'Afrique , afin d'exercer momentanément leur industrie dans nos villes, où, par un travail assidu , ils cherchent à économiser le plus promptement possible le pécule qui doit leur procurer l'aisance au pays natal. Ce sont à proprement parler les Auvergnats de l'Algérie.

Les Berranis appartiennent donc , soit à la race arabe, soit à la race kabyle; si j'en parle ici, c'est que, durant le temps qu'ils passent dans nos villes, ils constituent une population à part, à côté de celle des Hadars, population qui conserve son ca^ ractère nomade jusqu'au sein même de nos cités.

I<e Kabyle s'emploie comme manœuvre ou comme ouvrier agricole ; le Biskri , comme portefaix ou comme batelier; le Mozabi, comme baigneur, boucher, épicier, marchand au détail; le Laghouati est adonné au transport des huiles ; le nègre blanchit les maisons. ,

Ce que chacun de ces hommes a gagné pendant la journée est soigneusement accumulé dans une cachette, d'où cette épargne ne sera retirée que le jour même de son départ pour le pays natal. Aussi avec quelle économie vivent-ils, afin d'avaucer ce jour tant désiré !

Un morceau de pain , quelques dattes suffisent à soutenir leur existence, et, quant h leur asile pendant la nuit, ils le demandent soit aux voûtes desbazars, soit aux arcades de nos places publiques.

Passant attardé , prenez garde et regardez à vos pieds; car, si vous ne faisiez pas attention, vous pourriez aller vous heurter contre un de ces rudes travailleurs blotti au coin d'une porte ou d'une colonne, et dont un grognement sourd viendrait seul vous reprocher d'avoir troublé son sommeil.

Mais, je l'ai dit, ces populations de Maures et de Berranis n'occupent qu'une place bien petite vis-àvis des deux grandes races qui se partagent l'Algérie et que nous avons le plus d'intérêt à connaître.

Nous verrons dans la seconde partie ce que sont les Kabyles ; voyons ici ce que sont les Arabes.

La race arabe doit attirer d'abord notre attention, comme étant à la fois la plus nombreuse et celle que des relations plus suivies nous ont permis de niieux connaître dans ses détails.

11 n'existe point de document historique qui nous permette d'apprécier les transformations qu'a subies la société arabe avant d'arriver à son état actuel. Tout nous porte à croire que , tel que nous l'observons aujourd'hui, cet état est voisin de sa forme primitive : ce sont donc les faits actuels que nous nous bornerons à constater.

Constitution de la tribu arabe.

Les Arabes dont nous parlerons ici sont ceux qui vivent sous la tente ou sous le chaume, et que l'on désigne sous le nom générique de Hhal-El- Badia. Ils habitent une étendue de pays immense , que la nature a divisé en deux zones très-distinctes. La première comprend un pays fertile en grains et d'une culture facile, qui est situé entre les hautes chaînes de montagnes et la mer. Les hauts plateaux forment la seconde , qui est pauvre en céréales. Nous disons dès à présent que la première de ces zones est occupée par les Arabes cultivateurs , et la seconde par les Arabes ])asteurs ou Rehhala. Nous aurons "bientôt l'occasion de nous occuper séparément de chacune de ces familles , et de constater les différences, pour la plupart locales , par lesquelles elles se distinguent; mais on peut déjà, d'après ce qui vient d'être dit , se rendre compte d'une façon générale de la division que nous venons de rappeler et dont la nature du sol

a été la cause principale. 11 est nécessaire de voir maintenant, avant d'aller plus loin, en quoi consistent les divisions intérieures, dues à des influences morales; d'examiner, en un mot, la société que le caractère arabe et la religion musulmane ont développée en Algérie.

La société arabe repose sur trois caractères généraux , qui se trouvent jusque dans ses plus petites divisions. Ce sont :

1° L'intluence de la consanguinité.

2° La forme aristocratique du gouvernement.

3" L'instabilité des centres de population, ou, si l'on veut, la répugnance des Arabes à se fixer d'une façon permanenle sur un point donné du sol.

Le premier de ces principes dérive de l'interprétation que les Arabes ont adoptée de la loi de Mohammed ; le second résulte à la fois des préceptes religieux et des habitudes nationales; le troisième enfin est étranger à la religion et ne tient absolument qu'au caractère du peuple arabe, à des raisons tirées de la culture et de la nature du pays que ce peuple babiîe.

Quelle que soit , du reste , dans ces éléments de la société, la part qui revient à la croyance ou aux habitudes , leur existence une fois admise , et on ne saurait la nier, l'explication des phénomènes de la vie arabe devient aisée.

C'est ce que nous allons essayer de démontrer.

en exposant à la fois la naissance, la fornialion de la tribu arabe et ses divisions actuelles.

Un coup d'œil jeté sur le Koran suffît pour faire reconnaître que son esprit est éminemment favorable à l'autorité du père de famille, et qu'il a dû, sinon établir, au moins consacrer les habitudes de la vie patriarcale chez les Arabes. Non-seulement la parenté est plus étendue chez les musulmans que chez nous, puisqu'elle comprend, par exemple, les sœurs et les frères de lait, mais elle est encore établie sur des bases plus solides. On comprend , en remontant vers le passé, que, par ces liens de la consanguinité , tous les descendants d'une même famille se trouvaient étroitement unis et somnis à l'aulorilé d'un seul, par droit naturel. Quelquefois, par l'action seule du temps, cette réunion grandissait, se multipliait et formait une petite nation à part. D'autres fois, quand une pareille famille était puissante par ses richesses ou illustre par ses faits d'armes, la protection qu'elle était en mesure d'accorder à ceux qui voulaient partager son sort attirait ^à elle d'autres membres d'une parenté plus éloignée ou même étrangers, mais qui bientôt par des alliances venaient se rattacher à la souche principale. Ce sont de pareilles agglomérations de familles ou d'individus, foi'uiées à des époques reculées sous le nom d'un chef connnun , qui, après avoir traversé des siècles, ont constitué la tribu

arabe. Il ne faut donc point être surpris de trouver en elle ce qu'ailleurs on ne rencontre que dans les grands Etals : une histoire nationale vivant dans les traditions, des alliances fixes, des antipathies incessantes, enfin une ligne de pohtique tracée et une grande intelligence des intérêts généraux.

C'est, comme nous l'avons dit, la réunion de familles qui se croient généralement issues d'une souche commune, qui forme la tribu arabe. Ce qui distingue cette petite société, c'est un esprit de solidarité et d'union contre les v.oisins, qui de son berceau a passé à ses derniers descendants, et que la tradition et l'orgueil, aussi bien que le souvenir des périls éprouvés en commun, tendent encore à fortifier. Comme on le voit, le principe de l'influence de la consanguinité a non-seulement contribué puissamment à former la tribu, mais c'est encore lui principalement qui l'empèclu' de se dissoudre.

Ceci paraîtra encore plus vrai, si on considèie la forme du gouvernement de ces tribus, où la noblesse joue un si grand rôle. Ainsi toutes les faîtiilles nobles d'une tribu se regardent comme unies plus particulièrement par les liens du sang, alors même qu'à des époques très-reculées elles ont eu des souches distinctes. Mais nous aurons bientôt l'occasion de parler en détail de la noblesse chez les Arabes.

CONSTITUTION DE LA TRIBU ARABE. ir»

Le sort des tribus a été extrêmement variable ; quelques-unes sont entièrement éteintes, d'autres sont considérablement réduites, d'autres encore sont restées puissantes et nomljreusos. On peut dire que le nombre des individus formant une tribu varie de cinq cents à quarante mille; il est, en tout cas, foi't inférieur au chiffre de la population que les terres occupées par la tribu pourraient nourrir. Il n'est point difficile de se rendre compte de cette inégalité de population dans les tribus ; leur genre de vie les soumet à mille vicissitudes, et nous avons vu nous-mêmes, en peu d'années, plusieurs exemples de tribus qui , naguère puissantes et nombreuses, sont éteintes aujourd'hui.

Quels que soient du reste le chiffre de la population d'une tribu et son état de fortune, nous la regarderons toujours comme une imité politique cl administrative. Ce principe entraînera pour nous deux conséquences, dont l'une est relative aux hommes et l'autre au territoire : la tribu sera administrée par des hommes tirés de son sein , et, en second lieu, elle aura un droit exclusif sur son territoire, sauf les réserves dont il sera question {)lus tard. C'est cette dernière conséquence, admise déjà en fait, qui constitue aujourd'hui la garantie la plus précieuse de l'ordre public, puisqu'elle nous permet, en tout droit, de rendre la tribu responsable des actes commis sin-

\e LE TELL.

son territoire en temps de paix , et lorsque les coupables ne se trouvent pas entre les mains de la justice.

Les tribus sont divisées en un plus ou moins grand nombre de fractions, selon leur importance. Les noms donnés à ces différentes fractions sont très-variables : on les appelle ordinairement Kasina, Farka ou Uouaban, Fekhad, ou Khoins, etc. Nous allons parcourir ces différentes divisions. A cet effet, nous reconstituerons la tribu en prenant pour point de départ sa division la plus restreinte, ou, si l'on veut, son premier élément. Nous croyons utile de dire en même temps un mot des chefs de ces fraction's, afin de nous rendre compte de la limite dans laquelle l'État intervient pour imposer un agent qui veille aux intérêts généraux.

De même que la tribu est un élément politique et administratif dans le gouvernement, de même le douar est l'élément de famille dans la tribu. Tout chef de famille, tout propriétaire de terres qui réunit autour de sa tente celles de ses enfants, de ses proches parents ou de ses alliés, de ses fermiers, forme ainsi un douar (rond de tentes) dont il est le chef naturel, dont il est le représentant ou chïkh dans la tribu, et qui porte son nom. L'autorité de ce chïkh , comme on le comprend déjà , est indépendante de toute délégation extérieure; ni l'État

ni la tribu ne peuvent intervenir 'dans sa nomination, si on peut appeler ainsi l'acte qui, d'un consentement tacite mais unanime , conCère l'autorité à un seul. Les besoins de la vie nomade, aussi bien que les préceptes religieux, expliquent du reste la formation du douar et sa constitution. Le désir de sécurité pour les individus , la garde des richesses et des troupeaux ont [)orlé les bouunes d'une même souche à se tenir , à voyager ensemble , à se soumettre à une autorité non contestée. L'histoire de tous les peuples nomades nous offre des faits analogues.

Divers douar réunis forment un centre de population qui reçoit le nom de farku , etc. Cette réunion a principalement lieu lorsque les chefs de douar reconnaissent une parenté entre eux ; elle prend souvent un nom propre sous lequel sont désignés tous les individus qui la composeut, et agit ordinairement de concert. Les chefs des douar se réunissent en assemblée {(Ijemâa) pour discuter les mesures communes et veiller aux intérêts de leurs familles;- ils forment une sorte d'aristocratie qui a ses chefs [El-Kebar). Bientôt encore l'homme le plus influent ou le plus illusti'e parmi ces grands devient d'un commun accord le chef de la liirka. Eu général, le chef d'une farka ne doit son élévation qu'à la confiance générale qu'il inspire.

C'est la réunion de plusieurs farka, en nonibre très-variable , qui forme les grandes tribus ; les petites tribus, au contraire, ne sont souvent constituées que par la réunion des douar.

La nomination du chef d'une tribu, si faible qu'elle soit , ou du chef d'une farka dans une tribu puissante, n'est plus abandonnée au choix seul des membres de la réunion. L'État intervient ici; il nomme ce chef, qui reçoit le nom de kaïd , et en fait le représentant de ses intérêts.

Les familles que leur influence autorise à aspirer à l'emploi de kaïd pour l'un de leurs membres sont parfaitement connues dans les tribus , qui regarderaient comme une humiliation d'être gouvernées par un homme dont l'origine ne serait pas illustre. Ce trait peut donner une idée du caractère essentiellement aristocratique des Arabes.

Après avoir examiné la formation d'une tribu et ses divisions intérieures , il convient d'étudier la manière dont la propriété territoriale y est répartie. Les détails relatifs à la distribution du sol, dout nous allons nous occuper, ne sont pas, en général, applicables aux hauts plateaux habités par les Arabes pasteurs. Nous ferons, dans un paragraphe particulier, ressortir les différences qui existent, sous ce rapport, entre eux et les Arabes cultivateurs.

Le territoire occupé par une tribu est nelle-

nient délimité et exclusivement partagé entre ses enfants. Nous avons déjà insisté sur ce point important du droit exclusif d'une tribu sur son territoire ; la suite nous apprendra la nature des exceptions que souffre ce principe. Contrairement à ce qui a lieu dans la pi-ovince de Constantine, la ti'ihu est propriétaire du sol qu'elle cultive, au moins en très-grande partie. On peut rencontrer trois catégories parmi les terres (|ui sont la propriété réelle de la tribu :

i" Une partie des terres appartient à quelques grandes familles , et ne passe jamais à l'état de propriété commune.

2° Les bois et les terres laissés en friche sont à l'état de propriété commune et utilisés comme tels par les membres de la farka ou de la division de la tribu à laquelle ils appartiennent.

3" Les terres ensemencées d'une farka sont considérées jusque après la récolte comme sa propriété particulière.

Nous avons dit que, outre les terres appartenant en toute propriété à la ti'ibu, son territoire en renfermait souvent d'autres , sur lesquelles elle n'avait aucun droit. Ces dernières sont de deux espèces différentes : elles appartiennent ou au gouvernement, ou à des corporations religieuses appelées zaouya.

Les terres du gouvernement sont , en général ,

bien connues des tribus ; elles comprennent la plus grande partie des forêts , et une grande quantité de {eri-es labourables. Elles se sont accrues des biens de la Mecque et de Médine , qui , par suite de nouvelles dispositions , sont rentrés dans le domaine de l'État. Il est inutile d'examiner en détail les causes qui ont rendu l'État propriétaire d'immeubles aussi considérables ; nous dirons seulement que les plus importantes sont les donations , les confiscations et les successions tombées en désliérence.

Enfin une partie du sol appartient à des congrégations religieuses, dont la constitution sera exposée quand nous parlerons de la noblesse militaire et religieuse. Nous nous bornerons à faire remarquer ici que le territoire de ces zuouya forme dans la tri])u une circonscription distmcte, qui, pendant longtemps, n'a [)oint été soumise au payement des impôts.

Bieu que l'étendue du pays occupé par une tribu sc.it en général liors de rapport avec le nombre de SCS habitants, ou rencontre cependant des douar (pii ne possèdent aucune partie du sol en propre. Les douar désignés sous le nom de ketaâ (pièce, luoi'ccau} ne comptent pas d'une façon li\e dans telle ou telle division de la tribu. Chaque année ils passent un marché avec une faïka, louent sur son Ici ri luire la quantité de terres nécessaire à leur

subsistance, et se considèrent, pour ce temps, comme membres de la fraction de tril)u avec laquelle ils ont traité. Ces douar, dont la composisition est moins tixe que celle des douar de propriétaires, se recrutent dans la classe des fermiers qui , ayant acquis quelque fortune , désirent mener une vie plus indépendante. Ces fermiers mêmes se désignent ordinairement sous le nom de hliammès (de khoms, cinquième), parce qu'ils ont droit au cinquième delà récolte, semences prélevées.

Les renseignements que nous venons de donner sur la constitution d'une tribu seraient fort incomplets, si nous n'y ajoutions pas quelques détails sur les hommes qui la composent et surtout sur ceux qui la commandent et la dirigent. C'est ce que nous allons faire en parlant des différentes classes de la société et de la noblesse chez les Arabes.

Il est bien rare qu'une société puisse subsister longtemps sans voir naître dans son sein des classes distinctes , jouissant de privilèges , soit matériels, soit moraux. Au premier abord, on pourrait être tenté de supposer que, chez un peuple d'un caractère très-indépendant , ces divisions seraient moins tranchées; mais les faits prouvent que, rapportée aux Arabes, cette supposition serait trèsinexacte. Chez eux, en effet, cette distinction des classes est profondément gravée dans les esprits, bien que nous ne nous en rendions pas toujours

exactement compte. Accoulumés, comme nous le sommes, à discerner le plus souvent à des signes extérieurs les classes de notre société les unes des autres, nous sommes portés à regarder connue égaux entre eux des hommes dont le costume est assez uniforme et dont les relations réciproques nous offrent le spectacle d'une familiarité étrangère à nos mœurs. Les habitudes de la vie de famille et les circonstances où se trouve le pays expliquent cette apparence d'égalité. Quant au fond, ici comme ailleurs, le serviteur n'est point l'égal du maître, l'homme du peuple ne pèse pas dans la balance autant que l'homme que sa position ou sa famille appellent à jouer un rôle principal.

Le peuple arabe a non-seulement ses chefs militaires, mais encore ses chefs religieux. Chacun peut juger à sa manière le degré de fidélité et de soumission que les Arabes ont montré pour les hommes influents de l'ordre spirituel ou temporel ; mais nul ne saurait révoquer en doute que ce sont ces chefs qui dirigent toute la politique dans les tribus. C'est donc de l'aristocratie militaire et religieuse que nous croyons devoir nous occuper en premier lieu.

Il existe chez les Arabes trois sortes de noblesse :

r La noblesse d'origine;

2° La noblesse temporelle ou militaire;

3" La noblesse religieuse.

Examinons en quelques lignes ces différents ordres :

1° On appelle noble d'origine {chéri f) tout nuisulman qui peut, au moyen de titres en règle, prouver qu'il descend de Fathma-Zohra, fille du prophète , et de Sidi-Ali-Abi-Thaleb, oncle de ce dernier. On peut dire que c'est 3Iobanimcd luimême qui a fondé cette sorte de noblesse, trèsconsidérée chez les Arabes. Il prescrit, en effet, dans plusieurs passages du Koran, aux peuples qui ont embrassé sa foi, de témoigner les plus grands égards aux bommes issus de son sang, en annonçant qu'ils seront les plus fermes soutiens et les purificateurs futurs de la loi musulmane. Les Arabes montrent, en général, une grande déférence pour les cheurfa (pluriel de ché rif)et leur donnent le titre de Sidi{uïo\\ seigneur). Toutefois, comme leur nombre est très-considérable , au point de former des farka particulières dans certaines tribus , les marques extérieures de respect qu'on leur donne varient avec les lieux. Le chérif est sujet aux loi^ , mais il a dans les pays musulmans le droit d'invoquer la juridiction de ses pairs. C'est ainsi qu'Abd-el-Kader s'était réservé de les juger lui-même.

Les cbeurfa jouissent de prérogatives plutôt morales que matérielles , et leur inlluence ne doit pas se mesurer sur les honneurs qu'on leur rend.

2° Les membres de la noblesse militaire , chez les Arabes, portent le nom de djouad. Ce sont les descendants de familles anciennes et illustres dans le pays , ou bien encore les rejetons d'une tribu célèbre, les Koraïche, dont Mohammed et sa famille faisaient partie. Dans ce dernier cas, ils se désignent par le nom de douaouda et représentent une noblesse supérieure aux djouad ordinaires.

La plus grande partie des djouad tire son origine des Mehhal, conquérants venus de l'Est à la suite des compagnons du Prophète.

Quoi qu'il en soit, les djouad constituent l'élément militaire dans la société arabe. Ce sont eux qui, accompagnés de leur clientèle, mènent les Arabes au combat. Par le fait, ces derniers sont presque leurs sujets.

L'homme du peuple a beaucoup à souffrir des injustices et des spoliations des djouad; ceux-ci cherchent à faire oublier ces mauvais traitements et à maintenir leur influence en accordant généreusement l'hospitalité et leur protection à ceux qui la réclament. Du reste, l'habitude, qui fait endurer les plus grands maux , a fortement rivé la chaîne qui unit aux djouad l'homme du peuple. Ces chïkh, car c'est le nom que les Arabes leur donnent, quels que soient leur âge et leur position, réunissent deux traits saillants du caractère national : l'avidité du gain et un certain amour du

faste, quoique, au premier abord, ces deux penchants semblent opposés.

3° La noblesse religieuse mérite, plus encore que la noblesse militaire, d'être étudiée avec soin; car son influence sur les peuples est encore plus puissante, quoiqu'elle ne repose pas sur les mêmes fondements.

Les membres de cette noblesse s'appellent marabouts. Le marabout est l'homme spécialement voué à l'observance des préceptes du Koran ; c'est lui qui, aux yeux des Arabes, conserve intacte la foi musulmane ; il est l'homme que les prières ont le plus rapproché de la divinité. Aussi ses paroles deviennent des oracles auxquels la superstition ordonne d'obéir et qui règlent à la fois les discussions privées et les questions d'un intérêt général. C'est ainsi que les marabouts ont souvent empêché l'effusion du sang en réconciliant des tribus ennemies; c'est ainsi que leur protection {uânnaiju) a souvent sufti peur garantir de toute atteinte les voyageurs ou les caravanes. Bien des fois encore ils ont, le Koran en main," prêché la guerre contre les infidèles. Ces exemples suffisent poiu' démontrer que leur influence s'étend sur les questions rehgieuses et politiques; efle est, d'ailleurs, d'autant mieux assurée , que l'exercice du culte , l'explication des livres saints, la consécration de toutes choses, mettent les marabouts en relation conti-

iiuelle et intime avec les musulmans. Il faut remonter très-haut dans notre histoire pour retrouver le temps où nos évoques jouaient le rôle de marabouts, et où leur influence spirituelle et tempoiclle était assez grande pour allumer aussi une guerre sainte, en entraînant les croisés vers la Palestine.

Un des caractères principaux de la noblesse religieuse est qu'elle est héréditaire comme les précédentes. Les premiers marabouts étaient en général des hommes rigoureux observateurs du Koran, qui passaient pour avoir donné des preuves de leur nature supérieure eu produisant des miracles. Tels sont Mouley-Thayeb , Mohammedhen-Aâïssa, Hhasnaouy Abd-el-Kader , mort à Baghdad, etc., etc., en l'honneur desquels on retrouve en Algérie une foule de chapelles. C'est ordinairement autour de ces zaouya (chapelles ) , que les marabouts réunissent une sorte de douar qui prend le nom de zaomja, précédé du mot Sidi. Une partie des terres voisines, provenant en général de donations pieuses, est cultivée par les hommes de la zaouya et sert à les nourrir. De larges ofli'andes, des provisions de toute espèce, sont apportées au marabout et à ceux qui, vivant près de lui, étudient la loi; quelquefois môme, par par suite d'anciennes obligations que la religion prescrit d'observer, les voisins de la zaouya lui

payent Vâachovr ou la clîtne; toutefois ce tribut n'a jamais eu de caractère obligatoire devant la justice.

Les zaouya sont commandées par l'bonune le plus influent de la famille des marabouts; l'exercice de l'hospitalité envers tous les voyageurs et les étrangers musulmans est un des premiers devoirs de sa position ; les ci"iininels même doivent trouver un abri chez lui : c'est ainsi que quelques chapelles (que nous appelons vulgairement marabouts) sont un asile inviolable aux yeux des Arabes.

Du reste, ces congrégations religieuses sont tellement nombreuses dans quelques tribus , telles que les Bâchent , par exemple, qu'elles y forment des divisions ou fai ka particulières.

Les marabouts ne se livrent ordinairement à aucun travail manuel ; ils se vouent dans l'intérieur des zaouya à l'instruction d'un certain nombre d'hommes ou d'enfants qui leur ont été confiés par les tribus. Ces disciples ou desservants de marabouts prennent le nom de tolba (de ta/eb , lettré). Ces tolba étudient la religion dans le Koran, et aussi les diverses branches de connaissances exigées par leur état. Ils ont le droit de consacrer les mariages, de prononcer les divorces, etc., etc., et, à ce titre, ils jouissent d'une certaine considération. Toutefois il arrive rarement, de nos jours, qu'à l'extinction d'une famille de marabouts, un <le ces tolba monte d'un desré et devienne mara-

bout dans la zaoïiya; le plus souvent ils aspirent à devenir soit maîtres d'école dans les villes, soit assesseurs du kady, soit même kady; d'autres fois encore ils ne suivent aucune de ces carrières, et vivent du produit des terres affectées à l'entretien du marabout de leur ordre.

La poésie antique a décrit souvent cette foule de clients qui, à Rome, inondaient les portiques d'un palais patricien. Une grande tente est aujourd'hui ce qu'étaient les fastueuses demeures peintes par Horace et Juvénal. Gravement assis sur un tapis avec cette dignité d'attitude qui est le secret des Orientaux, le chef de la tribu accueille tour à tour tous ceux qui viennent invoquer son autorité. Celui-ci se plahit d'un voisin qui a lente de séduire sa femme ; celui-là accuse un homme plus riche que lui, qui refuse de s'acquitter d'une dette ; l'un veut retrouver des bestiaux qui lui ont été enlevés; l'autre demande protection pour sa tille , qu'un époux brutal accable de mauvais traitements. Quelquefois une femme vient se plaindre elle-même de son mari qui ne rhabille pas , la nourrit mal et lui refuse ce que les Arabes , dans l'énergique originalité de leur langage , appellent la part de Dieu. Ce dernier cas se présente fréquemment. Ce ne sont jamais, il est vrai, des femmes appartenant aux classes élevées qui viennent produire au grand jour les secrètes misères

de l'intérieur conjugal; mais la femme clu peuple, lorsqu'elle rédame les conséquences du mariage, est persuadée qu'elle est armée d'un droit, qu'elle obéit à un devoir, et se présente avec l'intrépidité que lui donne la conscience d'être sous la double protection de la religion et de la loi.

La première vertu d'un chef, c'est la patience. Celui que viennent assaillir ces réclamations diverses prête à chacun une oreille attentive. Il s'étudie à guérir les plaies de toute nature qu'on lui découvre. « L'homme qui est au [mouvoir, dit une sentence orientale , doit imiter le médecm , qui n'applique pas à tous les mêmes remèdes. =• Dans ces lits de justice, qui rappellent la manière primitive dont nos anciens rois traitaient les intérêts privés de leurs sujets, le chef arabe emploie tout ce que Dieu a mis de sagesse dans son intelligence et de force dans sa volonté. Aux uns il donne des ordres , aux autres des conseils. Il n'est personne à (pii il refuse ou ses lumières ou son appui.

Le chef arabe n'a pas seulement besoin de la qualité que Salonion dem'andait au Seigneur , il faut qu'à la sagesse il réunisse la générosité et la bravoure. Le plus grand éloge qu'on puisse faii't? de lui, c'est de dire qu'il a « le sabre toujours tiré, la main toujours ouverte. » Cette charité un peu fastueuse, mais d'un caractère noble et touchant toutefois, dont la loi musulmane fait une obhga-

tion à tous les croyants, il faut qu'il la pratique sans cesse. Sa tente doit être le refuge des malheureux; nul ne doit mourir de faim auprès de lui , car le prophète a dit :

Dieu n'accordera sa mi-éricorde qu'aux miséiicordieux croyant?; faites l'aumône, ne fût-ce que de la moitié d'une datte. Oui fait l'aumône aujourd'hui sera rassasié demain.

On commettrait une grande erreur en tirant de ce qui précède la conséquence que tous les chevrfa^ djouad ou inarabout occupent une position élevée dans la société arahe ; on en voit journellement, au contraire, occupés à tous les métici's. Mais si tous les memhres de ces classes ne jouissent point d'une part égale de considération et d'influence, on peut affirmer au moins que la puissance et l'autorité ne se trouvent que chez elles.

Les classes inférieures, celles qui constituent la masse du peuple, n'offrent pas à beaucoup près, chez les Arabes, la même variété que chez nous. On ne trouve, en effet, au-dessous de l'aristocratie, que les propriétaires fonciers , les fermiers et les domestiques ou manœuvres. Chez les tribus des Arabes pasteurs, où, à de très -rares exceptions près, la propriété ne consiste qu'en troupeaux, cette uniformité est plus grande encore.

Peut-être serait-il convenable de dire quel est l'état de l'esclavage chez les Arabes; mais il serait

trop long: de donner à cet égard des renseignements suffisants. Nous nous bornerons à dire que l'esprit du Koran autorise l'esclavage, mais en établissant des dispositions qui paraissent avoir rendu Irès-tolérable la position des esclaves. Les lois relatives aux relations entre le maiire et l'esclave sont conçues dans un esprit tout paternel , et elles ont pour résultat de faire de l'esclave une partie intég^rante de la famille.

La lacune qui frappe le plus dans la société irabe tient à l'absence complète des marchands H des ouvriers proprement dits. On peut dire que 'industrie des liommcs est presque nulle dans les ribus, et celle des femmes ne s'étend guère au lelà de la confection des objets nécessaires à l'haillement. Autant les Arabes aiment à se livinu petit connnerce, autant ils éprouvent de lépuiiance à s'altacber aux grands travaux de l'indutrie , et ce n'est que grâce à bien des efforts et à ne grande ténacité qu'Abd-el-Kader était parvenu

fonder quelques usines. Les habitants des villes ippléent à cette insuffisance "de l'Industrie dans les •Jbus, ce qui donne naissance au principal couilerce qui a lieu aujouid'hui : l'échange des produits lanufacturés contre ceux du sol et des troupeaux.

Nous avons déjà eu occasion de dire que l'Algée peut être regardée comme formée de deux >nes distinctes et renfermant des hommes dont la

manière de vivre n'est point la mêjne. La première de ces zones poi'te le nom de Tell, et comprend le terrain, en général fertile, que la nature a borné au nord par la mer et au sud par les hautes montagnes et les plateaux. Les tribus qui babilent cette contrée la désignent sous l'appellation générique de Tellia ; sa population consiste soit en Arabes cultivateurs, soit en Kabyles, dont nous pailerons plus tard.

Les Arabes du Tell, selon qu'ils sont plus ou moins fixes sur le sol , c'est-à-dire selon qu'ils habitent des villages, des gourbis, des fermes ou (pi'ils vivent seulement sous la tenfe , sont désignés parles appellations de hhal-elgueraba (pluriel de gourbi), hhnl-el-hnouach (pluriel de haouch], hhal-bit-el-cJiâar [les gens de' la maison de poil). Les tribus de cette région sont propriétaires d'un sol fertile en céréales, plus propre à la culture (ju'à l'entretien de troupeaux nombreux. Aussi les terres y sont-elles divisées d'une façon assez i-égulière et y forment-elles une grande partie de la richesse des tribus. Dans le ïell , les troupeaux consistent en bœufs et en moulons : ils représentent la fortune mobilière.

La civilité puérile et honnête chez les Arabes.

Le mot salamalek, que nous avons pris aux Arabes, suffit à montrer coniljien les musulmans tiennent aux formules d'urbanité, de quel prix ils estiment cette monnaie courante de la politesse, qui , suivant le mot d'un gentilhomme français, est celle qui coûte le moins et qui rapporte le plus.

Personne, en effet, mieux qu'un Arabe, ne sait entourer son abord de ces caresses de langage qui facilitent l'accès et préparent un accueil gracieux et favorable; personne ne sait mieux se conformer nux exigences respectives des positions sociales , en traitant chacun suivant son rang.

On vous donne ce qu'on vous doit et rien de plus , mais rien de moins.

Tout est gradué; tout aussi est, en quelque sorte, réglementé, et fait l'objet d'une théorie traditionnelle dont les préceptes sont répétés avec soin par les pères et pratiqués par les enfants avec l'aKen- 11 i r

lion qu'ils accordent respectueusement à toutes les leçons de la sagesse des ancêtres.

Il est sans doute inulile de déduire tout au long le prologue du code de la politesse, ces litanies interminables de formules toujours les mêmes, que les égaux se renvoient mutuellement et imperturbablement lorsqu'ils se rencontrent :

Jusqu'à midi.

Bonjour.

Que ton jour soit heureux !

Depuis midi.

Bonsoir.

Que ton soir soit heureux !

A toute heure.

Sois le bienvenu !

Sois sur les compliments!

Comment va ton temps?

Comment es-tu ?

Comment es-tu fait?

Les enfants vont bien?

U est une nuance moins marquée, moins connue, qu'on ne saisit pas tout d'abord, quand on n'a pas une grande babilude des usages arabes. Je veux parler du détour au moyen duquel les Arabes s'informent de l'état de la femme de leur interlocuteur.

La nommer, IVit-elle à la mort, serait une liante inconvenance ; aussi l'intérêt qu'on veut lui témoi-

LA CIVILITE PUERILE ET HONiNÉTE. 3o

gner se manifeste par des désignalions indirectes , par des allusions.

Comment vont les enfants d'Adam ?

Comment va la tente ?

Comment va ta famille?

Comment vont tes gens?

Comment va l'aïeule?

Toute désignation trop claire éveillerait la jalousie ; il a donc vu ma femme , il la connaît donc , qu'il s'inquiète d'elle ?

Dans la conversation, les formules pieuses, le nom du Propliète surtout, interviennent fréquemment ; mais il peut se trouver parmi ceux que l'on salue des gens d'une religion étrangère , et par conséquent ennemie ; pour ne pas blesser ces personnes, qu'après tout il faut ménager, par des souhaits auxquels elles n'accorderaient aucune valeur, pour ne pas , d'un autre côté, compromettre des mots sacrés en cojnpagnie d'infidèles, la formule est plus vague, plus générale.

On dit par exemple :

Salam âla hali. • Salut à mes gens.

Toutefois vous trouverez de nombreux fanatiques dont la conscience farouche et timorée ne s'accommode pas d'tm pareil compromis, et qui se croiraient damnés s'ils n'établissaient pas une séparation bien marquée entre eux-mêmes et des mécréants.

Ceux-là , quand ils entrent dans une réunion où se trouvent des chrétiens ou des juifs, ne manquent jamais de dire :

Salam dla filial esalam. Salut aux gens du salut !

Salam dla men tabaa el- Salut à ceux qui suivent la hhouda. religion !

On comprend néanmoins que, dans les pays soumis à notre domination , la prudence fait taire le fanatisme , et qu'on ne se hasarde pas à froisser des gens qui pourraient faire payer assez chèrement une impolitesse.

Quand on aborde un Israélite, un membre de celte population si longtemps et si rudement asservie et persécutée par les sectateurs de l'islam , un kqndé, pour employer l'expression arabe, si on consent à lui adresser la parole le premier, si on n-oit devoir être gracieux avec lui , on lui dit :

Allah yaïchek. Que Dieu te fasse vivre !

Allah yaounck. Que Dieu te soit en aide !

Et ce simple mot, politesse exceptionnelle accoidée à un juif, serait une insulte pour un musulman.

L'étiquette officielle est rigoureuse , chaque signe en est noté scrupuleusement.

L'inférieur salue son supérieur en lui baisant la main s'il le rencontre à pied, le genou s'il le trouve à cheval.

Les marabouts et les tolbas, les hommes de la religion, à quelque litre qu'ils lui appartiennent,'

savent concilier la fierté qu'au fond du cœur ils ont pour la sainteté de leur caractère, l'orgueil de leur caste avec leur pieuse humilité.

Ils retirent vivement la main , mais ne la dérobent au baiser qu'après que le simple fidèle s'est mis en posture de le donner.

Ils se prêtent à une respectueuse accolade et se laissent effleurer des lèvres la tète ou l'épaule. C'est une caresse qui ne se sent pas de la superbe des salutations qu'exigent les puissants de ce monde.

Quand un inférieur à cheval aperçoit sur sa roule un honnne tout à fait considérable, il met pied à terre de loin pour lui embrasser le genou.

Deux égaux s'embrassent sur la figure , ou, s'ils ne sont pas amis, se touchent légèrement la main droite, et chacun se baise ensuite l'index.

Quand passe un chef, tout le monde se lève et le salue en se croisant les mains sur la poitrine. C'était le signe de respect que l'on accordait à rémir Abd-el-Kader.

En outre, dans les grandes occasions, comme une entrée triomphale, le retour d'une heureuse et longue expédition, ce que nous appellerions enfin une cérémonie publique, dans tout ce qui est prétexte à fantasia, les femmes et les jeunes fiUes poussent avec ensemble des cris de joie sur un ton aigu qui ne manque pas d'un certain charme.

Vn Arabe ne passera jamais devant une réunion de ses égaux ou de ses supérieurs sans dire :

Eçalam ou Alikoum. Que le salut soit sur vous !

On lui répond toujours :

Alikoum Eçalam. Sur vous soit le salut !

, Ces mots sont prononcés d'une voix grave et solennelle qui fait contraste avec notre habitude de nous aborder en riant.

Demander à quelqu'un de ses nouvelles d'un ton léger, presque narquois, le saluer à l'étourdie, prendre une attitude qui ne soit pas en harmonie avec cette sérieuse parole : Que le salut {de Dieu) soit sur vous , paraît aux Arabes la chose la plus choquante du monde ; ils ne tarissent pas en reproches sur cette façon d'agir : « C'est donc bien risible, disent-ils, de demander à son parent ou à son ami : Comment vous portez- vous ? »

En été, l'on ne peut saluer un supérieur en gardant le chapeau de paille (medol) sur la tête.

Quand on passe rapidement devant des étrangers qu'on veut saluei-, on met la main sur le cœur.

Quelquefois une conversation sur la paix , la guerre, etc., est interrompue par un retour subit; voici les formules avec lesquelles on s'aborde :

Comment es-tu ?

Comment va ton temps?

Ta tente va bien?

El, après avoir épuisé ce vocabulaire, on reprend la conversation au point à peu près où elle était restée.

Ces alternatives de causeries avec intermèdes de politesses se renouvellent à diverses reprises et se multiplient en raison de l'amitié qu'on porte à l'interlocuteur ou du temps qu'a duré l'absence.

Quand un éternument se produit devant vous , <lites :

Nedjak Allah. Que Dieu vous sauve !

et l'on vous répondra :

Rahmek Allah. Que Dieu vous donne sa misé-

ricorde !

L'éructation n'est pas une grossièreté ; elle est permise comme chez les anciens Espagnols, à qui sans doute la domination arabe avait laissé ce souvenir.

Quand arrive ce qui chez nous serait un gi-ave accident , ce qui chez eux n'est qu'un indice de prospérité, de large satisfaction d'appétit, l'auteur dit avec sang-froid :

L'haindoullah. Je remercie Dieu.

Sous-entendez : Qui m'a donné assez de bien pour remplir mon ventre.

Allah iaaiik-saha. Que Dieu te donne la santé ! lui est-il répondu sur le même ton calme.

Avant de manger on invoque Dieu.

iO LE TELL.

Voici la formule employée pour cette invocation : Au nom de Dieu ,

mon Dieu , bénissez ce que vous nous donnez à manger, et, quand ce sera consommé , reproduisez-le.

C'est de la main droite qu'on doit se servir pour manger et pour Loire, et non de la main gauche , car le démon mange et boit de la main gavclie.

Un homme hien élevé ne boit pas en restant debout, il faut qu'il soit assis.

Quand une personne boit devant vous , n'oubliez pas de lui dire après qu'elle a fini :

Saha (la santé; sous-entendu : Dieu te donne). on vous répondra :

Allah iselmek. Dieu te sauve !

Il ne fiiut boire qu'une fois, et à la fin du repas. La boisson n'est pas faite pour augmenter , pour entretenir ou pour (aire revenir l'appétit. Dès qu'on a soif on est rassasié; on boit et le repas est terminé.

A table on ne doit pas se servir d'un couteau.

On se lave les mams avant de manger, on se les lave encore après le repas ; on se rince la bouche avec soin , sinon on passe pour un homme mal élevé.

Le Prophète a recommandé de ne pas souffler sur la nourriture.

Il est de très-mauvais ton de s'observer les ims les autres en mangeant. De la part du maître de la

lente, remarquer la lenteur ou la promptitude avee laquelle mangent ses hôtes, est une inconvenance (jui peut lui attirer des répliques un peu vives et (les railleries qui ne manquent pas de porter coup.

« A voir l'acharnement avec lequel tu déchires et fais disparaître ce mouton, on dirait que de son vivant il t'a donné des coups de cornes, disait à un pauvre diahle de nohle origine, mais devenu nu'sérahle , un chef puissant qui le régalait,

— A voir tes ménagements et ta lenteur, on dirait que sa mère t'a servi de nourrice, » répondit l'Arahe, regardant un dîner reproché comme une injure.

Celui qui reçoit ne doit pas rester deLout, il faut qu'il donne l'exemple en s'asseyant le premier.

L'hôte que vous recevez ne s'avisera jamais de donner des ordres à vos domestiques.

On évite scrupuleusement de cracher dans les lieux propres.

Un homme qui a ce que nous appelons de la ternie, qui est soigné dans sa mise, qui tient à se conformer aux préceptes de la honne compagnie y et, chez les Arahes, la honne compagnie est celle qui s'honore d'être pieuse jusque dans les plus petits détails, coupe ses moustaches à hauteur de la lèvre supérieure, et ne laisse que les coins. Il évite ainsi de salir ses vêtements en mangeant.

Un homme comme il faut fail raser ses cheveuv souvent, une fois par semaine; il fait soigneusement ratVaîcInr sa barbe, qui est taillée en pointe, et ne néglige jamais de se couper les ongles.

Un Arabe entre dans une compagnie , salue , parle à son tour, et s'en va sans rien dire. Il ne fait d'adieux que lorsqu'il est sur le point d'entreprendre un voyage.

Les seuls Arabi^'s qui dérogent à cette coutume sont ceux qui nous connaissent; ils ont, dans notre fréquentation, contracté l'habitude d'adresser des adieux après une visite, une rencontre, mais il ne faut pas regarder comme impoli celui qui néglige de le faire. * 1

Quand un Arabe se met en voyage , eût-il onn's des choses importantes, ne le rappelez jamais : ce serait, d'après ses idées, lui porter malheur.

A propos de voyage , je dirai que l'émir Abd-el- Kader ne contrevenait jamais à l'usage universel , qui veut que, lorsqu'on va monter à cheval pour une longue excursion, la femme, une négresse ou bien un domestique jette un peu d'eau sur la eroupe et sur les pieds de la monture. C'est un souhait à la fois et un heureux présage. Quelquefois, c'est le cafetier qui jette du café sur les pieds des chevaux.

A ce même ordre d'idées appartient la superstition qui fait qu'on regarde une averse au départ conune

de bon augure. L'eau est toujours la bienvenue dans un pays où souvent elle manque. De là aussi ce souhait fréquent : Chabirek Khodeur, « que ton éperon soit vert. » On l'adresse aux hommes du pouvoir ; c'est leur dire : « Prospère et sois propice , comme l'eau est propice à la moisson et aux troupeaux. »

On sait de combien de circonstances minutieuses, insignifiantes pour nous, les Arabes font des pronostics infaillibles de bonheur et de malheur; je ne parlerai point de ces préjugés superstitieux , j'en ai déjà signalé quelques-uns ailleurs.

Mais ce que, sous peine de lasser la patience la plus indulgente , il serait imi)Ossible de dérouler tout au long, c'est la kyrielle des remerciements, des souhaits, des prières et des sollicitations que prodigue ce peuple souple , liant, abondant en amabilités verbeuses, lorsqu'il veut en venir à ses fins, demander un service, implorer une grâce, solliciter une faveur, écarter une importunité sans blesser l'importun.

Ainsi, veut-on se débarrasser avec politesse d'un demandeur fatigant, et sans qu'il puisse répliquer un seul mot, on l'écoute avec attention, puis on lui répond en mettant en avant le nom de Dieu :

Va-fen , il n'y aura que du bien, Dieu te rapportera. (Idjiblek eurby.)

Un bon musulman ne saurait douter de la munificence de Dieu.

Quand il aura tiré de vous ce qu'il voulait, si les positions respectives changent, s'il n'a plus besoin de vous , si les rôles sont intervertis , l'homme naguère humblement pressant vous répondra brièvement par le vieux dicton : j

C'est mon cheval qui te connaît, \

Moi je ne te connais plus.

Mais en attendant, qu'd soit vis-à-vis d'un auii, d'un chef, d'un sultan , ou d'un protecteur quelconque à ménager, l'Arabe saura, si l'on veut tolérer l'expression, amadouer son homme. Jamais les paroles mielleuses ne lui manqueront.

Ne faut-il pas , en bon et franc Arabe , mettre en pratique le sage proverbe des aïeux :

Baise le chien sur la bouche jusqu'à ce que tu en aies .obtenu ce que tu veux.

Ils sont nombreux, les baisers à donner au chien, les compliments à faire au corbeau qui tient un fromage, et je sais plus de cent phrases différentes depuis ;

Que Dieu augmente ton bien, jusqu'à :

Que ton ventre n'ait jamais faim, à mettre en regard de notre éternel et monotone :

Dieu vous assiste ! Dieu vous le rende !

En voici (pielques-unes :

Que Dieu te sauve !

Que Dieu te récompense avec du bien!

Que Dieu te couvre !

Que Dieu se rappelle tes parents !

Que Dieu te fasse gagner !

Que Dieu te fasse mourir avec le témoignage et beaucoup de bien !

Que Dieu te fasse mourir sur un lit de soumission 1

Que Dieu te rende comme un poisson savonné , quon prend , mais qui s'échappe !

Que celle qui fa fait en lasse encore cent 1

Dieu te l'apportera.

Dieu nous l'ouvrira, cette porte.

Par la figure de Dieu !

Je suis entré chez toi par Dieu !

Monseigneur , je suis ton serviteur.

Monseigneur , je suis ton chien.

Monseigneur, fais-moi cette grâce, et cette grâce sera dans ma tète.

Par ton amour-propre, et l'amour-propre vaut cent.

Ah ! monseigneur! que Dieu te compte parmi les amis du Prophète !

Que Dieu te fasse mourir dans la guerre sainte !

Il faut que tu penses à moi ; je suis nommé avec toi et avec Dieu, je suis une plume de tes ailes.

Tu es lecouteau et moi la chair, tranche comme tu voudras.

Je n'ai que toi et Dieu !

J'ai patienté, mais le sabre est arrivé jusqu'à l'os.

On pousse la politesse plus loin encoi'e ; on ne s'en tient pas aux paroles, et l'on sait flatter par tles actes.

Dans une course de chevaux , un kaïd et un puissant aga se trouvaient en présence ; le kaid tit tous

ses efforts pour se laisser battre, il y réussit. Quiconque connaît l'amour-propre d'un Arabe pour la réputation de son cheval, appréciera la grandeur de son sacrifice.

La course finie , l'aga dit au kaïd : « Ton cheval est excellent , tu l'as retenu , ce n'est pas possible autrement.

— Ah! monseigneur, répondit le kaid avec un air de bonhomie , jamais , dans mon pays, le cheval d'un kaïd n'a battu celui d'un aga. »

Entre Arabes, ces gracieusetés se payent de la même monnaie, c'est-à-dire avec des paroles; mai? quand elles nous sont adressées , à nous autres chrétiens, nous ne nous y attendons guère, et nous pouvons nous y laisser prendre , tandis que , non-seulement nous ne devrions pas faire un grand fond sur ces compliments , mais nous devrions les regarder comme un avertissement et nous tenir en méfiance.

Il faut nous rappeler l'intolérance ombrageuse de ce peuple , où la première loi religieuse est la recommandafion de la guerre sainte, et c'est la confinuer pour son compte personnel, cette guerre qui est l'entrée la plus sûre du paradis, que de lutter privément contre un chrétien avec toutes les armes que Dieu fournit. Que sera-ce donc si l'intérêt s'en mêle et vient à l'appui de la piété ?

Il existe bien quelques exceptions, mais elles sont

rares, et le mieux, en définitive, est de rester toujours sur ses gardes.

Je n'ai parlé jusqu'à ce moment que des protestations et des compliments; chez un peuple qui en est aussi prodigue , ce sont des paroles de peu de valeur. En est-il de même des serments ? Jusqu'à quel point engagent-ils celui qui les prononce ?

Par Dieu le puissant.

Par la bénédiction de Dieu.

Par l'entourage de Dieu.

Par la tète du Prophète de Dieu.

Par la croyance de Dieu.

Que ma religion soit un péché 1

Que je ne sois pas un musulman 1

Que le Prophète ne me pardonne pas!

Que Dieu me maudisse comme ma femme !

Que Dieu vide ma selle 1

Que Dieu me laisse entre deux cavaleries !

Que je devienne amoureux de ma sœur sur le tombeau du Prophète !

Que Dieu m'enterre droit comme un juif!

Qne je témoigne avec mes pieds !

Que Dieu me fasse porter une casquette !

Par Dieu qui ne dort ni ne rêvé.

Que Dieu nie fasse perdre le témoignage au moment d(ma mort 1

Demain , jour du jugement , Dieu kadi et les anges seront témoins.

Par le serment de Dieu et celui de Braliini (.Abraham;, Uchéri de Dieu.

Par notre seigneur Hamet ben Youceuf. maître rie Milianali, qui a uu lion pour cheval et un serpent pour bride.

Un Aralic prudent cl qui garde une arrièrepensée évitera de prononcer ces paroles sacrajnentelles devant des témoins. Appelé devant la justice, où les caractères religieux et civils sont confondus , il serait forcé de s'exécuter, ou bien il faudrait recourir à la ressource de se faire relever par quelque talcb. Il est, à la vérité, facile d'en trouver qui ne soient pas très-scrupuleux el (pii vous indiquent un biais, mais il en coûte toujours «pielque présent.

Malgré la propension dos Arabes aux compliments, aux Ilalteries de tout genre et en" toute occasion, il serait maladroit, en entrant dans une tente, de vanter un cavalier, un enfant, un cbeval, en disant seulement : « Oh ! quel beau cheval , quel bel enfant, quel admirable cavalier!» sans ajouter aussitôt :

Que Dieu les préserve de tout malheur!

Que Dieu allonge son existence !

Allah itoueulaamrou, etc.

On serait sans cela considéré comme un envieux, (jui cherche à porter la perturbation et le malheur dans la famille, à jeter un sort, à lancer le mauvais œil, aaïn.

Quand on se doute qu'un aaïn a été jeté sur un honmie ou sur un animal, on va trouver des tolbas ou des fenunes qui passent pour savoir en dé-

barrasser au moyen de certaines pratiques, ou bien «mcore à l'aide de quelques paroles sacramentelles.

L'aaïn est un acte d'envie secrète et invincible et peut être jeté par un ami tout comme par un ennemi.

De même encore il faut Taire intervenir le nom de Dieu toutes les fois que vous parlez de l'avenir; ainsi, ne dites jamais devant les Arabes : » Demain il fera beau temps, demain je ferai ceci ou cela, sans ajouter :

An cha Allah. S'il plaît à Dieu,

Cette omission suffirait à vous déconsidérer; car personne ne peut connaître l'avenir, qui est tout entier dans les mains de Dieu.

En un mot, jamais un Arabe n'entreprend une course, une chasse, ne procède à un acte quelconque , le plus ordinaire même, sans prononcer d'abord ces mots :

Besem Allah ! Au nom de Dieu !

Ce perpétuel retour vers Dieu donne , si je ne me trompe, aux phrases les plus banales du dialogue arabe, un ton touchant, un accent pénétré qui est plus remarquable encore dans certaines circonstances solennelles.

Ainsi, lorsqu'on aborde une personne dont le

deuil tout récent a été causé par la mort d'un lioinme , les phrases les plus usuelles sont :

Élargis ton intérieur, nous devons tous mourir, Dieu seul est éternel.

La mort est une contribution frappée sur nos tètes, nous devons tous l'acquitter, il n'y a là ni faveur ni injustice.

Si Dieu n'avait pas inventé la mort, nous ne tarderions pas à nous dévorer les uns les autres.

Dès le jour où il était dans le ventre de sa mère , sa mort était écrite chez Dieu.

Il avait fini son temps.

Les compliments de condoléance sur la mort d'une femme sont les suivants :

Tiens ton âme, Dieu remplace les pertes.

Nous ne sommes que de la poterie , et le potier fait ce qu'il veut.

C'était écrit chez Dieu ; c'était tout ce qu'elle avait à vivre.

Remercie Dieu : elle t'a laissé tes enfants déjà grands.

On cherche à consoler un blessé par des phrases-

du genre de celle-ci :

Tu es bien heureux , Dieu t'accorde une blessure dans la guerre sainte : il t'a marqué pour ne pas t'oublier.

A un malade on dit :

No te chagrine pas, les jours de la maladie seront comptés chez Dieu.

Comment vas-tu? la malaiie, c'est de l'or : ce ne sera rien, Dieu te guérira.

Courage , tiens ton àme, ta couleur est boune : s'il plaît à Dieu , bientôt tu seras debout.-

La compassion que l'on témoigne à un camarade qui a reçu la bastonnade ne va pas sans un peu de raillerie, et l'on glisse toujours quelque gaillardise dans les paroles qu'on lui adresse; ainsi on lui dit :

Patience, la trique est faite pour les hommes, et non pour les femmes.

Souviens-toi que les hommes sont faits pour la trique , pour l'amour , pour la misère, pour le chagrin , pour toute espèce d'accident. Qu'imporle? cela ne doit pas les empêclior, la vingt-quatrième nuit du mois, à l'heure où règne la [tins profonde obscurité , quand les chiens sont endormis , d'entrer chez leurs maîtresses, alertes et fiers, quand bien même l'eau tomberait du ciel comme une corde : c'est à cela qu'on reconnaît les jeunes gens.

Enfin, quand un homme a fait une perte d'argent, qu'un esclave lui a été enlevé, la politesse commande de lui dire :

Ne te chagrine pas, Dieu t'en apportera un plus luisant. Dieu te couvrira de tes pertes.

Si Dieu allonge ton existence, tes richesses s'augmenteront.

Comme pour les salutations, les souhaits, les adieux , il est certaines formules arrêtées pour les félicitations :

Pour un succès de guerre :

Remercions Dieu pour la victoire ; qu'il fasse triompher notre seigneur et le rende toujours victorieux!

Que Dieu rende notre seigneur un chagrin pour ses ennemis !

o2 LE TELL.

Que Dieu rende notre seigneur une épine dans l'œil de son ennemi !

Que Dieu fasse triompher les soldats de Mohammed !

Pour un mariage :

Que Dieu vous accorde des temps heureux et prolonge votre existence 1 Dieu fasse qu'elle remplisse ta tente I

Enfin, pour la naissance d'un enfant niàlc :

Que l'enfant vous soit heureux !

Comme je l'ai dit en commençant, les règles de la politesse , de l'étiquette , sont invariablement fixées; le code des relations sociales est connu de tous, du dernier paysan comme du plus illustre d'entre les djouad : il en résulte cette véritable dignité de manières que personne ne refuse aux Arabes ; il en résulte encore un niveau général d'urbanité que personne ne dépasse guère , mais aussi au-dessous duquel il est peu de gens qui se tiennent.

Tandis que chez nous il y a des gens bien ou mal élevés, des hommes de bon ou de mauvais ton , les Arabes , sous ce rapport , se ressemblent tous; chacun d'eux tient son rang; chacun conserve ce respect de soi-même qui est recomuîandé par le proverbe :

Ne jouez pas avec les chiens , ils se diraient vos cousins. Cette dignité de manières n'est pas sculcmenl

LA CIVILITÉ PUÉRILE ET HONNÊTE. o3

extérieure; elle provient d'une autre source encore que des préceptes dont ils sont iniljus.

Quand vous voyez un AraJje de la plus basse classe, de la plus intime position, se présenter avec assurance, la tète haute et le regard fixé dans les yeux de celui qu'il aborde, tut-il sultan, pacha, kaHta, soyez convaincu qu'il n'y a pas là seulement de la vanité personnelle ; il y a cette fierté légitime en quelque sorte de l'homme qui croit en Dieu et qui le sait au-dessus de nous à égale distance du puissant et du faible, et regardant du même œil le cèdre et l'hysope.

Cette assurance est remarquable dans nos assemblées. Dans nos nombreuses réunions, un Arabe isolé n'est jamais intimidé ; jamais l'embarras ne lui fait commettre une gaucherie; jamais sa position de vaincu, de dépendant, ne le trouble et ne l'humilie. Il y a, au contraire, toujours une arrièrepensée bien dissimulée de dédain. Somnis et suppliant, il est toujours, .dans son esprit, supérieur à vous de toute la distance qui sépare le sectateur du Prophète de l'adorateur du morceau de bois.

En dehors même de cet orgueil de croyant, il est un autre sentiment qui l'anime et qui est éminemment philosophique et religieux.

Certes, il ne méconnaît ni la splendeur de la richesse, ni la grandeur de la puissance, ni les agré-

meiils (lu luxe et du ftiste; mais, en entrant dans les palais de nos rois, en contemplant les merveilles étalées à ses yeux , en comparaissant devant ces Lommes qu'entourent tous les prestiges, il se dit d'abord : •< Dieu, qui dispose de tout sur la terre aussi bien que dans le ciel, pouvait me combler, moi, de toutes ces faveurs. J'aurais loué Dieu ; je dois le louer encore, car ma part est la meilleure. Ils ont leur paradis sur cette terre, qui est une auberge où riiomme entre et d'oîi l'homme disparaît en quelques heures. Moi , le paradis m'attend après ma mort, et le paradis, c'est l'éternité. »

Malheureusement pour eux, à cette croyance ferme, invincible, toujours présente, ne se joint pas une pensée de solidarité. Ils ont la foi , non la charité. Ils sont partout, en haut comme en bas, profondément égoïstes.

Deux causes ont produit cet égoisme si fatal aux musulmans. La première est la conviction qu'être malheureux sur la terre, c'est être déshérité de Dieu; c'est, sinon avoir mérité son infortune, au moins être hors d'état d'en sortir par soi-même ou par ses semblables. Tous les efforts pour empêcher le bras du malheur de s'appesantir sont de vaines tentatives contre Dieu. Une commisération trop vive est une réci'imination contre sa volonté.

L'anarcliie est venue en aide à ce fatalisme. Chacun était en danger, chacun dut songer à soi.

Cet état moi'al peut se représenter par un dicton répandu dans toutes les contrées où nous dominons :

El habouba dfat Fel Belad.

« La peste est arrivée dans le pays.

— mon Dieu, fais qu'elle épargne ma tribu 1 »

« La peste est arrivée dans ta tribu.

— mon Dieu , fais qu'elle épargne mon douar ! »

« La peste est arrivée dans ton douar.

— mon Dieu , fais qu'elle épargne ma tente! »

<L La peste est dans ta tente.

— mon Dieu , fais qu'elle épargne ma tête 1 -<

11 n'est pas besoin de tirer des inductions et de chercher au fond de semblables paroles. C'est une confession naïve et complète ; c'est la nature prise sur le fait.

L'hospitalité.

Un habitant de Medeah , nommé Bou-Bekeur, reconnut, dans un campement de nomades qui s'installaient pour quelques jours près de la ville , le fils d'un de ses amis qui précédemment lui avait donné l'hospitalité.

« Soyez les bienvenus, ô mes enfants! dit-il aux Sahariens, notre pays est le vôtre ; vous n'y aurez ni fîiim ni soif; personne ne vous y insultera , personne ne vous volera, et je me charge de pourvoir à tous vos besoins. »

Les paroles de Bou-Bekeur valaient des actes. A partir de ce moment, tous ceux qui composaient la petite troupe furent ses hôtes. Il leur envoya ses esclaves chargés de pain, de dattes et de viandes rôties ; le soir il fîiisait apporter encore du kouskoussou, du laitage, des légumes : il assistait aux repas et tenait compagnie aux voyageurs.

Il en fut ainsi tout le temps de leur séjour.

Quand arriva l'époque du départ , Bou-Bekeur

voulut une dernière fois régaler les voyageurs, et il les réunit dans sa maison, pour y souper et pour y passer la nuit.

La réunion était fort joyeuse : le lils de l'hôte, petit garçon de sept ou huit ans, avait surtout égayé tout le monde par sa grâce et sa vivacité ; son père en était fou, et l'ami de Bou-Bekeur l'avait habillé tout à neuf avec un joli burnous brodé de soie , une chachia rouge et des pantoufles jaunes.

Le soir cependant il ne parut point au souper, et comme on demandait à son père de le faire amener :

<« II dort d'un profond sommeil, » répondit-il. On n'insista pas davantage.

Le repas fut abondant, les causeries très-animées ; on y parla beaucoup des chrétiens et de l;i guerre.

On disait que nos armées étaient iimombrables comme les vols d'étourneaux en automne; nos soldais enchaînés ensemble, ahgnés comme les grains d'un collier, fei'rés conune des chevaux; que chacun d'eux portait une lance au bout de son fusil et sur le dos un bât (berdda) qui contenait ses provisions ; qu'à eux tous ils ne faisaient qu'un seul coup de fusil. On vantait notre justice et notre aman ; nos chefs ne commettaient point d'exaction ; devant nos cadis, le pauvre valait le riche.

Mais on nous reprochait de manquer de dignité, de rire mènie en nous disant bonjour , d'entrer dans nos mosquées sans quitter nos chaussui'es , de ne point être religieux , de laisser à nos femmes une trop grande liberté , de nous faire leurs complaisants; de boire du vin, de manger du cochon et d'embrasser nos chiens.

Après la prière du fedjerS quand on songea à quitter Bou-Bekeur : « Mes amis, dit-il, j'ai t'ait, selon la loi, tous mes efforts pour que vous tussiez chez moi avec le bien ; tous les égards qu'un hôte doit à ses hôtes, avec l'aide de Dieu, je crois les avoir eus pour vous , et maintenant je viens vous demander à tous un témoignage d'affection. Uuand je vous ai dit hier au soir : « Mon lils dorl " d'un profond sommeil, » il venait de se tuer en tombant du haut de la terrasse , où il jouait avec sa mère.

.< Dieu l'a voulu ; qu'il lui donne le repos ! Pour ne pas troubler votre festin et votre joie, j'ai dû contenir ma douleur, et j'ai fait taire ma femme déso-

1 . La pricre du /'edjVr est celle que l'on fait au point du jour. La véritable division du temps, chez les Arabes, a lieu par les heures de la prière : car , à part quelques chefs haut placés , il en est très-peu qui sachent même ce que c'est qu'une montre. Les mnueddens eux-mêmes (ce sont ceu.x qui du haut des minarets de mosquée appellent les fidèles à la prière), les moueddens, pour avertir -les fidèles, ne sont, la plupart du temps , guidés que oar le soleil ou par l'habitude.

Ice en la menaçant du divorce; ses pleins ne sont point venus jusqu'à vous. Mais veuillez ce matin assister à l'enterrement de mon tîls et joindre pour lui vos prières aux miennes. »

Cette nou\*elle et cette force de caractère frappèrent, anéantirent les voyageurs, qui tous allèrent religieusement enterrer le pauvre enfant.

Telle est la loi de l'hospitalité : un hôte doit éloigner de sa maison toute douleur, toute querelle, toute image de malheur qui pourraient troubler les heures de ses amis. Le Prophète, qui a donné ces paroles, a dit encore* :

A celui qui sera généreux, Dieu donnera vingt grâces :

La sagesse ;

Une parole sure ;

La crainte de Dieu ;

Un cœur toujours fleuri;

11 ne haïra personne;

Il n'aura pas d'orgueil ;

Il ne sera pas jaloux;

La tristesse s'éloignera de lui ;

Il recevra bien tout le monde;

Il sera chéri de tous ;

Il sera considéré, fût-il mince d'origine;

Ses biens seront augmentés ;

1. Cette locution, qui se représente souvent : » le Prophète a dit, » ne se rapporte pas toujours au Koran, qui est la parole de Dieu, mais le plus souvent aux conversations intimes de Mohammed, Hadite Sidna Mohammed, qui ont été recueillies par ses amis, les savants et les commentateurs.

Sa vie sera bénie ;

I! sera patient;

Il sera discret;,.

Il sera toujours content ;

Il fera peu de cas des biens de ce momie ;^

S'il trébuche , Dieu le soutiendra ;

Ses péchés lui seront parilonnés :

Enfin Dieu le préservera du mal qui peut tomber du ciel ou sortir de la terre.

Soyez généreux envers votre hôte , car il vient chez vous avec son bien : en entrant , il vous apporte une bénédiction; en sortant, il emporte vos péchés.

Ne vous laissez point aller à l'avarice : lavarice est un arbre que le belise (démon) a planté dans l'enfer, et dont .les branches sont étendues sur la terre. Qui veut y cueillir des fruits est enlacé par elles et attiré dans le feu.

La générosité est un arbre planté dans le ciel par Dieu , le maître du monde; ses branches atteignent la terre; il montera par elles au paradis, celui qui traite bien ses hôtes, se réjouit d'eux et leur fait bon visage.

Dieu ne fera jamais de mal à la main qui aura donné.

ÏIii voyaaeur fatigué voit-il à l'horizon le sable jaune laclié de points noirs, il devine un douar, et vei's la tenle qui la première s'offre à lui, il |)orte sa faim el sa soif.

On l'a vu venir, on l'attend : les chiens aboient , tout le douar s'anime.

A portée de la parole, il s'arrèle et trie :

Ya moul el kréima , dif Rebbi '.

maître de la tenle, un invité de Dieu !

On lui répond :

Marhaba-hik !

Sois le bienvenu !

A son arrivée, on fait taire les chiens ; on s'empresse autour de lui; s'il est à cheval, on lui tient l'étrier pour l'aider à descendre et lui faire honneur ; la tente est ouverte, il y entre ; on la sépare en deux avec une espèce de rideau {el hayale) ; \\ est chez lui d'un côté; de l'autre la famille est chez elle.

Sans savoir ni son nom, ni sa qualité, ni d'où il vient, ni où il va, sans le lui demander, on lui donne des dattes et du lait en attendant le iaàm du soir.

Est-ce un chef, un homme important, le maître de la tente choisit les convives qui lui feront compagnie.

Le lendemain, au départ, sa monture, dont il n'a pas dû s'inquiéter, est amenée; on le remet en route et les souhaits l'accompagnent.

Les douar sont généralement formés de soixantedix à cent tentes {khréima), élevées symétriquement autour d'un espace vide appelé merah , et de sept ou huit autres, bâties un peu en dehors, par les plus riches ; celles-là sont les guïatin el chjaf, les tentes des hôtes. Jour et nuit des serviteurs y veillent, spécialement affectés au service des étrangers, qui y sont défrayés, ainsi que leurs chevaux, leurs domestiques et leurs bêtes de somme, par cha~

cun des riches tour à tour, par les autres coîlectivenient.

Quand un douar n'a pas de guïatin el dyaf , on iaisse arriver les hôtes dans le merah , où tous les hommes les accueillent en ciiant :

Marhaba hikoum ya diaf Rebi !

Soyez les bienvenus, ô les invités de Dieu !

Et c'est à qui séduira l'un d'eux par de honnes paroles pour l'emmener et le nourrir.

Ce jour est pour les pauvres un jour de fête ; car, ainsi qu'au temps de notre seigneur Ihrahim' l'hospitalier, des moutons qu'on aura servis rijtis tout entiers, des pâtes feuilletées {mesemmen), de tous ces grands plats de taàm, ils se partageront les restes avec les serviteurs et les esclaves.

S'il arrive qu'un étranger s'offre à la tente d'un avare qui le fuit, se cache et laisse les chiens de garde aboyer, les voisins accourent : « Viens avec nous, l'hôte de Dieu, « lui disent-ils.

Et ces imprécations retombent sur l'avare : « le chien! ô le maudit! ô l'avare! non, tu n'es pas de notre goum; tu serais du goum des juifs, si les juifs avaient des goums; sois maudit par Dieu autant de fois qu'il y a de poils dans ta barbe ! »

Cet homme est dès lors isolé parmi les siens ; il

Page 1