‹ Mœurs et monuments des peuples préhistoriquesChapitre 37 sur 107 · D AS · texte numérisé non relu

D AS

Fig. 26. — Poterie d’un type inédit, trouvée dans la grotte du Trou-d’Argent.

savant professeur de Liège retrouvait l’année dernière des fragments de vase de forme ovoïde, des silex rappelant le type moustérien et des ossements d'animaux appartenant aux espèces éteintes. Les poteries du Musée de Bruxelles sont en général noires et de fabrication primitive; quelques fragments cependant présentent des types déjà perfectionnés. Nous citerons particulièrement un vase ovoïde remarquable par ses dimensions et par ses mamelons latéraux. Ce vase modelé à la main vient du trou du Frontal; la pâte est noirâtre et mêlée de petits mor-

1. On a recueilli dans cette grotte, au deuxième niveau ossifère, quatre fragments de poterie. — De Puydt et Lohest, l’Homme contemporain du mammout/r.

ceaux de spath calcaire. Bien que sa forme élégante surprenne tout d’abord, la réflexion montre que les hommes qui taillaient la pierre avec une si rare intelligence étaient assurément capables de façonner de semblables poteries.

Il est facile de mentionner des faits analogues en France. Les fouilles de Solutré ont donné plusieurs tessons d’une poterie jaune, faite à la main et très insuffisamment cuite. D'autres fragments ont été trouvés dans les tourbières de la Bastide de Béarn avec des ossements de renne et des silex semblables à ceux des gisements quaternaires. Nous pouvons ajouter les découvertes de Lafaye, de Bize, de Pondres (Hérault), où la poterie était associée à des ossements humains et à des débris d'animaux de race éteinte; du Trou d'Argent (Basses-Alpes) où ona recueilli un type nouveau (fig. 26).

La grotte de Nabrigas (Lozère) mérite une mention spéciale. M. Joly l'avait fouillée dès les débuts des recherches préhistoriques ; 11 y avait trouvé plusieurs fragments de poterie. Dans un volume publié peu avant sa mort, il raconte les circonstances de sa découverte et maintient avec énergie son authenticité. Cependant des fouilles postérieures faites sous la direction des maîtres de la science auraient jeté quelques doutes sur le fait avancé par Le professeur de Toulouse, si MM.de Martel et Launay n'étaient venus l’appuyer d’une preuve nouvelle. « Du 28 au 30 août 1885, disent-ils', nous avons recueilli à Nabrigas dans une poche profonde, vierge de fouilles et non remaniée par les eaux, quelques ossements humains et un morceau de poterie en contact avec au moins deux squelettes d’Ursus spelæus. Les ossements humains indéterminables comme race comprenaient un maxillaire supérieur gauche encore pourvu de trois dents, une apophyse mastoïde incomplète et sept morceaux de crânes provenant d'individus différents. Le morceau de poterie mesure seulement 0,041 sur 0",055; la pâte est grise, friable, liée par de

1. Ac. des Sciences, 9 nov. 1885. 11 est juste d'ajouter que, dans une séance postérieure, M. Cartailhac a contesté sinon les faits eux-mêmes, du moins les conclusions que l'on prétendait en tirer.

gros grains de quartz, de mica et par des parcelles de charbon. » Rien ne permet, ilsemble, de contester l’exactitude d’une découverte aussi consciencieusement étudiée.

De nombreux et éminents archéologues prétendent cependant que la poterie était totalement inconnue aux temps paléolithiques, et ils n'hésitent pas à attribuer à une époque postérieure toute station où sa présence ne peut être expliquée par des remaniements. M. Cartailhac affirme n'avoir jamais constaté ni dans le midi de la France, ni sur le plateau central, un seul fait permettant de croire que les hommes de l’âge du renne, à plus forte raison ceux des âges antérieurs, sussent fabriquer la poterie. Les premiers explorateurs, ajoute-t-il, n’ont pas toujours distingué avec un soin suffisant les vestiges d’époques différentes, les débris de provenances diverses. Que de fois les ossements entraînés par les eaux ou apportés par les animaux ont été confondus avec ceux abandonnés par l’homme, Les dépôts de l’époque de la pierre polie avec ceux des premiers temps quaternaires | Que de fois le contenu du passage donnant accès à une grotte a été mêlé avec celui de la grotte elle-même! De là des erreurs regrettables, impossibles aujourd’hui à reconnaître. M. Evans et M. Geikie affirment à leur tour l’absence de toute poterie paléolithique en Angleterre, et Sir J. Lubbock soutient avec énergie cette opinion.

Ce sont là sans doute des autorités considérables et cependant il est difficile de croire, en présence des faits aujourd’hui connus, que la fabrication de la poterie ait été longtemps étrangère à l’homme. Son invention n’exigeait ni un grand effort d’intelligence, ni de grandes difficultés d'exécution. Il suffisait à cet homme de pétrir l'argile molle qu'il foulait à ses pieds et dont il lui était impossible de ne pas remarquer la plasticité. Cette argile durcissait au soleil, des creux se formaient par le retrait,

1. Que valent ces affirmations si catégoriques en présence des fragments de poterie trouvés à Kent’s Hole à des niveaux différents? Un de ces fragments était tellement pourri que, placé dans l’eau, il forma en se décomposant une boue

noire et liquide.

le premier vase était trouvé. L'expérience apprit rapidement à remplacer la chaleur du soleil par celle du feu, à ajouter à la terre quelques parcelles d’une substance plus dure, pour donner à la pâte une plus ferme consistance. Ces vases grossiers et informes se sont conservés jusqu’à nous, irrécusables témoins des œuvres de nos ancêtres. Nous pensons donc que si la poterie n’a pas été fabriquée dès les temps quaternaires, par toutes les races qui peuplaient l'Europe‘, il est impossible de nier qu'un grand nombre d’entre elles ne fussent déjà en possession de cet art nouveau. Cette différence dans le niveau de la civilisation chez des hommes, séparés souvent par de faibles distances, ne saurait étonner; tous les voyageurs rapportent des faits semblables chez les sauvages nos contemporains.

La cuisson de la poterie est la preuve que le feu était connu dès les temps Les plus reculés. La présence sur des points nombreux d’amas de cendres, de fragments de bois carbonisé, d’ossements à demi calcinés, l’atteste plus sûrement encore. A Solutré, à Louverné (Mayenne), à Saint-Florent (Corse), pour ne donner que ces exemples, nous voyons de larges dalles de pierre fortement calcinées, posées à plat et couvertes d’amoncellements de cendres, de débris de toute sorte. C'était le foyer de la famille, le lieu où l’homme préparait sa nourriture, à l’aide du feu qu'il avait appris à allumer et à entretenir.

Comment l’homme était-il arrivé à cette découverte d’où dépendait son existence? « Les premiers hommes, dit Vitruve*,

naissaient comme les autres animaux dans les forêts, dans les

cavernes et dans les bois. Cependant des arbres épais violemment agités par l'orage prirent feu par suite du frottement de leurs branches*. L'impétuosité de la flamme effraya les hommes

1. La place me manque pour parler des poteries américaines si curieuses. Les plus anciennes d’ailleurs sont bien postérieures à l’époque quaternaire. Je ne puis que renvoyer ceux que la question intéresse à un volume que j'ai publié (/’Amérique préhistorique, Paris, Masson, 1883), où la question est complètement traitée.

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