‹ Mœurs et monuments des peuples préhistoriquesChapitre 4 sur 107 · M. Gaston Paris · texte numérisé non relu

M. Gaston Paris

curieux. C’est à l’aide de quelques misérables cailloux à peine dégrossis, de quelques ossements souvent difficiles à déterminer, de quelques grossiers monuments, qu'on est parvenu, nos lecteurs jugeront avec quel succès, à reconstituer tout un passé bien antérieur à l’histoire écrite, passé qui n’a laissé nulle trace dans la mémoire des hommes et pendant lequel notre globe, selon toute apparence, n'offrait aucune de ses conditions actuelles.

Les pierres qui vont d’abord nous occuper, tantôt taillées à grands éclats, tantôt polies avec soin, étaient connues depuis de longs siècles. L'empereur Auguste, rapporte Suétone, possédait

dans son palais du Mont-Palatin une nombreuse collection de

haches en roches diverses, trouvées presque toutes dans l’île de Capri; elles étaient pour lui les armes des héros de la Fable. Pline raconte dans son Histoire naturelle que la foudre étant tombée dans un lac, il en fut retiré bientôt après huit de ces pierres merveilleuses’. Prudence montre les guerriers germains portant sur leurs casques d’éclatantes céraunies; dans d’autres pays, elles ornaient les statues des dieux et formaient des rayons autour de leur tête.

La poésie ne pouvait dédaigner un sujet qui frappait singulièrement les imaginations. On connaît les vers de Claudien :

Pyrenæisque sub antris Ignea flumineæ legere ceraunia nymphæ.

Marbode, évêque de Rennes, au xi° siècle, chantait les pierres de la foudre dans des vers latins venus jusqu’à nous, et un vieux poète du xvi° siècle s’écriait à son tour à la vue des ossements étranges recueillis autour de lui :

Le roc de Tarascon hébergea quelquefois

Les géants qui couroyent les montagnes de Foix, {Dont tant d’os successifs rendent le témoignage \

1. Pline les appelle Ceraunia Gemma (Hist. Nat.,l. IT, ch. 59; 1. XXXVIT, ch: 51.)

L'AGE DE PIERRE A TRAVERS LE TEMPS. ÿ

Avec les pierres, on trouvait en effet de nombreux ossements de grande taille appartenant à des êtres inconnus. Les auteurs latins parlent d’ossements semblables trouvés en Asie Mineure; ils les attribuent à des géants disparus. Cette croyance se maintint longtemps ; en 1547, puis encore en 1667, on retirait de la caverne de San Ciro, auprès de Palerme, des débris fossiles ; les! savants Italiens décidèrent qu'ils appartenaient à des hommes dont la taille devait excéder dix-huit pieds!

Dans des jours plus rapprochés de nous, les plus instruits acceptaient un gigantesque batracien * comme un homme témoin du déluge et il en était de même, il y a à peine trente ans, en Italie pour une tortue. De telles erreurs doivent assurément inspirer une grande circonspection . À un autre point de vue, le docteur Carl, dans un ouvrage publié à Francfort, en 1709?, dut employer de longs raisonnements, telle était l'ignorance générale, pour prouver que les ossements fossiles n'étaient le résultat ni d’un caprice de la nature, ni d’une force plastique et ce fut seulement vers la fin de sa vie, que lillustre Camper put se résoudre à admettre l'extinction de certaines | espèces, tant ce phénomène lui paraissait contraire à la révé- ( lation divine. Co nu

Les préjugés cependant n'étaient pas toujours aussi obstinés. Depuis plus de trois siècles on conserve au Musée du Vatican des pierres travaillées par la main de l’homme et, dès cette époque, Mercati, médecin du pape Clément VIT, les proclamait les armes des antédiluviens qui ignoraient encore l'usage des métaux.

Dans les premières années du xvin° siècle, un silex noir taillé en pointe de lance avait été trouvé à Londres avec une dent d’éléphant, il fut décrit dans les ouvrages du temps et déposé au British Muséum.

1. Ce squelette avait été découvert en 1726, par Scheuchzer, médecin à OEningen et déposé au Musée de Leyde, avec la pompeuse inscription : Homo diluvii testis (Philosophical Transactions, t. XXXIV). Cuvier en creusant la pierre fit connaître la véritable nature du fossile.

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