Revue des questions scientifiques, avril
grottes qui furent la demeure permanente de l’homme; elles sont larges, peu profondes, bien éclairées; ainsi la grotte de Montgaudier présente une ouverture en forme d'arcade de 14 mètres de largeur sur 5°,50 de hauteur. Le troglodyte savait déjà apprécier les avantages de l'air et de la lumière.
Les cavernes sont souvent à des hauteurs considérables ‘; à mesure que les vallées se creusaient sous l'effort des flots impétueux roulés par les fleuves quaternaires, les hommes cherchaient à se rapprocher des eaux indispensables à leur existence et descendaient vers le rivage. Presque toujours, les cavernes les plus élevées sont donc les plus anciennes; mais la nature des lieux, l'intensité des phénomènes géologiques amènent de nombreuses exceptions. Nous pouvons seulement dire que ces grottes ont été habitées à des époques différentes ; ainsi celle de Montgaudier était remplie par une accumulation de limon de douze mètres de puissance. Des armes, des outils gisaient de la base au sommet et 1l était facile de distinguer les foyers successivement superposés par la couleur noire de la terre, les cendres, les charbons, les ossements concassés qui s’y rencontraient.
. Dansla grotte du Placard, huit couches différentes témoignent de la présence de l’homme; elles sont séparées par des couches stériles accumulées en son absence. La couche inférieure à 7,80 du niveau actuel du sol renferme des silex travaillés du type moustérien, puis, séparée par une couche d’éboulis tombée de la voûte, vient une zone où se montrent les pointes de flèche en forme de feuilles de laurier. La faune à ces deux niveaux comprend uniquement le renne, le cheval et l’aurochs. En remontant, après une nouvelle couche d'éboulis, on trouve encore l’industrie solutréenne représentée par des instruments en os et par de nombreuses pointes de flèche, mais cette fois elles portent des pédoncles et des crans. Les quatre niveaux suivants corres-
1. La grotte de Massat est à 170 mètres d'altitude, celle de Lherm à 200 mètres, celle de Bouicheta à 230 mètres, celle de Loubens à 250 mètres, celle de Santhenay à 400 m. Les Eyziès, le Moustier, Aurignac, sont aussi situés à une grande élévation.
pondent à l’époque de la Madelaine et les pointes de flèche sont ornées de dessins géométriques. Les traces des diverses habitations séparées sans doute par des temps très longs sont done nettement indiquées. Il serait facile de multiplier ces faits si nous ne craignions d'inévitables répétitions.
Le progrès ne tarde pas à se montrer; si l’homme des temps néolithiques continue à habiter les cavernes, il sait du moins les mieux approprier à ses besoins. Les grottes de la vallée du Petit-Morin, si bien étudiées par M. de Baye, sont le meilleur exemple que nous puissions donner.
Ces grottes ont été creusées dans un banc de calcaire crétacé d’une grande puissance; elles datent d'époques diverses et chacune présente un caractère particulier facile à reconnaître. Les unes ont servi de sépulture, les autres d'habitation; dans les premières, l'ouverture est irrégulière, les parois sont grossièrement taillées, le travail paraît seulement ébauché. La fermeture consiste en une grosse pierre posée de champ et recouverte de débris pour mieux dissimuler l'entrée. Les grottes destinées à l'habitation témoignent d’un travail plus soigné; elles sont partagées en deux parties d'inégale grandeur, par une cloison ménagée dans le rocher même. Pour pénétrer dans cette seconde pièce, on doit descendre des degrés taillés dans le calcaire, et l’usure de ces degrés atteste leur long service. L'entrée était pratiquée dans un massif laissé intentionnellement large et solide ; de chaque côté, les bords présentent une feuillure pour recevoir la porte. Deux petites excavations à droite et à gauche supportaient probablement une barre transversale qui assurait la fermeture. Plusieurs de ces grottes sont munies d’un trou d'aération et des dispositions intelligentes empêchaient l'invasion des eaux. À l’intérieur, se trouvent des crochets, des étagères, des gradins creusés dans la craie, et sur les étagères M. de Baye a recueilli des coquilles, des ornements, des silex encore à la place où leur propriétaire les avait laissés. Nous sommes loin des grottes de la Vezère et tout témoigne d’une incontestable amélioration.
Mais ce que ces grottes renferment de plus intéressant sont les sculptures ; elles sont assez rares à l'époque néolithique et certains archéologues ont même voulu faire de leur absence un argument en faveur d’une race nouvelle se substituant partout aux races anciennes. Quelques-unes de ces sculptures figurent des haches munies de leur manche; Le silex est peint en noir pour mieux le faire ressortir. D’autres fois, ce sont des figures humaines ; dans la grotte de Coizard, c’est une femme d’un dessin grossier, le nez est proéminent, les yeux sont indiqués par un point noir, les seins sont très développés, les membres inférieurs manquent. Un collier entoure le cou, la pendeloque qui y est attachée est colorée en jaune. Une autre figure est burinée dans le passage qui conduit à la porte; celle-ci est plus régulière que les autres, et d'apparence plus fruste. Dans la grotte de Courjonnet, nous voyons une femme à tête d'oiseau ; elle comptait sans doute parmi les dieux lares, les protecteurs du foyer domestique. Nous retrouvons cette même déesse à Santorin, à Troie, sur les bords de la Vistule; il y a là un fait ethnique intéressant à constater.
Le mobilier des grottes funéraires était important. Nous citerons de nombreuses pointes de flèche à tranchant transversal. Leur usage n'est pas douteux; on les a recueillies dans la terre noire, en contact avec des ossements humains; la décomposition des parties molles les avait fait tomber de la blessure
Eu qu’elles avaient causée. Avec ces pointes de flèche, on
trouvait des couteaux en silex, .des grattoirs au type large et échancré, des lissoirs et des poinçons en os, un fémur de ruminant dont les deux extrémités étaient armées d’une incisive de porc, des houes en bois de cerf, des perles, des pendeloques en os, en test de coquille, en schiste, en quartz, en aragonite, des dents perforées ayant appartenu à l’ours, au sanglier, au loup, au renard. Les perles en coquille ou en schiste étaient répandues sur la surface du crâne; peut-être formaient-elles une résille semblable à celle trouvée à Baoussé-Roussé. |
Cette habitation des cavernes qui offraient un abri sec et
chaud en hiver, frais en été, s’est prolongée durant des siècles. « Les Cyclopes, dit Homère, habitent sur le sommet des montagnes, au fond des cavernes”. » « Comme la frèle fourmi, ajoute ! Prométhée ”, les hommes habitaient sous terre dans des cavernes | profondes où ne pénétrait jamais le soleil ! »
Tandis que les hommes de la vallée du Petit-Morin creusaient des grottes ou agrandissaient celles que la nature avait faites, d’autres hommes, pour résister aux intempéries de la saison, se réfugiaient sous des huttes en argile séchée, en branchages entrelacés ou sous des tentes recouvertes de la peau des animaux qu'ils venaient de tuer. Si ces fragiles demeures ont disparu sans laisser de traces, les preuves irrécusables de la présence de longues générations abondent. Dans tous les pays, sur tous les continents, on voit des amoncellements de débris, coquilles, carapaces de crustacés, ossements brisés, éclats de silex, fragments d'instruments en pierre ou en os, couvrant des superficies importantes et s'élevant souvent à des hauteurs considérables.
C’est de nos jours seulement que ces monticules ont attiré pour la première fois l'attention, et c’est notre génération, si curieuse de tout ce qui touche au passé, qui a reconnu leur véritable caractère. Steenstrup avait remarqué que ces amas se composaient presque exclusivement de coquilles comestibles, huîtres, moules, littorines appartenant toutes à des individus adultes, n'ayant pas les mêmes conditions d'existence et ne vivant pas dans les mêmes eaux. Ces Kjükkenmôüddings”, tel fut le nom qu'il leur donna, ne peuvent être des dépôts naturels formés par les vagues à la suite des tempêtes, ils seraient dans ce cas mélangés en large proportion de sable et de galets. La conclusion s’impose ; l’homme seul avait pu accumuler ces débris rejetés chaque jour par lui après ses repas. Les fouilles des Kjôkkenmôddings confirment d’une manière éclatante l'opinion de Steenstrup. Partout on obtient des résultats remarquables par le nombre et