Rev. d’Anth., 1881, p
ce but qu'ils élevaient les menhirs, qu'ils choisissaient pour leurs mégalithes des pierres énormes. Le dolmen qui offre une apparence d'architecture n’est qu’une modification de la sépulture primitive. Le troglodyte utilisait tout d’abord les grottes naturelles ou artificielles; puis quand les grottes faisaient défaut, il les imitait avec les matériaux à sa disposition. De là, les cryptes, les kistvaëns, les dolmens ; leur ressemblance n'implique aucune parentée entre les constructeurs.
Les distances qui séparent les zones mégalithiques sont, ajoutet-on, considérables ; les dolmens s'élèvent en Circassie, en Crimée ; on ne les revoit plus que sur les rives de la Baltique. Ils n'existent point dans toute la région peuplée par les Belges, depuis la Drenthe jusqu'aux limites de la Normandie. On n’en connaît aucun dans les vallées du Rhin ou de l’Escaut. Ils sont peu nombreux en Italie, en Grèce, où les constructions pelasgiques se sont développées de bonne heure et témoignent d’une civilisation plus avancée. Nous Les voyons en Palestine, 1l faut ensuite parcourir plus de trois mille kilomètres, pour les retrouver à Peshawur et dans la vallée de Caboul. Il est difficile de méconnaitre l'importance de ces faits et d'expliquer ces lacunes. Mais sont-elles aussi complètes qu’on veut bien le dire? Les rares voyageurs qui parcourent l'Afghanistan et le Daghestan ont vu des tumuli qui peuvent bien avoir servi de trait d’union entre les monuments de l'Inde et ceux du Caucase. Les mégalithes de la Palestine et de l'Arabie peuvent se relier à ceux de l'Algérie par les régions encore si peu connues qui séparent la vallée du Nil de la régence de Tripoli. Si notre ignorance ne permet aucune affirmation, la négation ne saurait se soutenir avec plus de certitude. Nous pourrions aussi ajouter une remarque plus générale : les pays où les mégalithes existent abondent en granit, en grès ou en silex; d’autres pays ne possèdent que du calcaire souvent très friable, leurs monuments, s'ils ont jamais été érigés, ont été plus facilement détruits et leurs ruines elles-mêmes ont pu disparaître sans laisser de traces.
La construction des dolmens, dit-on aussi et nous l'avons re-
marqué nous-mêmes, est loin de présenter un caractère unique. Les dolmens de la Bretagne montrent des chambres sépulcrales avec de longs couloirs d'accès; ceux des environs de Paris, de larges allées couvertes précédées d’un vestibule très court. Dans le midi de la France, nous voyons seulement des caissons rectangulaires formés de quatre ou cinq pierres colossales. Tout cela peut être vrai; mais si l’on étudie nos vieilles cathédrales, nous trouverons des différences non moins sensibles et cependant nul ne. conteste leur même origine. Si les mégalithes, ajoute-t-on, avaient été élevés par une race unique,ils devraient renfermer des objets à peu près analogues. Or il n’en est rien ; les haches si nombreuses dans l’ouest de la France sont rares dans le midi; les objets provenant des mégalithes de l'Algérie sonttoujours d’un travail grossier, ceux du Danemark atteignent la perfection. Nous pourrions continuer longtemps à signaler de semblables différences; mais en vérité n’en est-il pas de même aujourd'hui, malgré nos voies ferrées, malgré nos communications rapides, et le mélange incessant de nos populations? Sans sortir de la France, comparons les ornements de la Normande et de la Basquaise, de la Bretonne et de la Bourguignonne, les différences seront certainement aussi sensibles que celles que nous constatons dans les armes et les ornements des constructeurs de mégalithes.
En résumé, pour d’éminents savants, des peuples nombreux ont été dans l’usage d'élever des mégalithes variés à l'infini selon le génie ou les relations de chaque race, selon la nature du sol ou des matériaux à la disposition des constructeurs. Tous cependant se rattachent au mème type ettémoignent d’une influence générale qui s’est répandue à partir d’une certaine époque dans le monde entier. M. Cazalis de Fondouce, à qui j'emprunte ces dernières observations, serait probablement aussi embarrassé de dire comment une influence générale a pu s'étendre sur des races dont il nie la parenté et dont 1l ne peut présumer les rapports ni la contemporanéité, que je le suis moimême, étant donnée l’hypothèse contraire, d'expliquer comment
un peuple à pu traverser le monde dans ses migrations incessantes, sans se déparür de ses habitudes, et imposant partout ses rites et ses monuments. |
Et cependant 11 est impossible de ne pas se rendre à l'évidence des faits. On peut comprendre que partout les hommes aient élevé des tertres sur les corps de leurs ancêtres pour ‘perpétuer leur mémoire, ou qu'ils aient renfermé leur dépouille mortelle entre des pierres plates pour éviter qu’elle ne fût écrasée sous le poids des terres amoncelées. On peut même accepter à la rigueur que le eist agrandi soit devenu un dolmen. Mais lorsque dans deux régions séparées par des distances immenses, nous voyons un dolmen ayant une de ses parois percée d’un trou circulaire, ou bien encore la combinaison d’une crypte à l’intérieur, d’un tertre et d’un dolmen à l'extérieur, iln’est pas possible de voir là seulement une coïncidence accidentelle et de ne pas attribuer à la même race des rites funéraires aussi remarquables par leur similitude.
Quelle était cette race? Sommes-nous en présence de la grande immigration aryenne, qui des Indes s’est répandue à travers les continents et dont toutes les langues indo-européennes restent le vivant témoignage? Les constructeurs de dolmens étaient-ils des Celtes ou des Gaëls, des Ligures ou des Kymris? Sont-ce les Cimmériens de la Scandinavie qui à l’âge de bronze ont élevé les mégalithes de l'Irlande, comme le voulait Henri Martin? Sont-ce les Touraniens avec leur culte des ancêtres, leur respect pour le tombeau de leurs pères, leur désir de perpétuer à jamais leur mémoire qui ont érigé Les dolmens de la Bretagne ? Ne seraientce pas plutôt les Ibères dont les descendants peuplent encore l'Espagne et le nord de l'Afrique? Pour M. A. Maury, la distribution des mégalithes en Europe marque le dernier domaine des races néolithiques vaincues et refoulées par leurs vainqueurs. Toutes ces hypothèses sont plausibles, toutes sont défendues par des arguments dont on ne peut contester la valeur; aucune n’est susceptible d’une preuve complète, aucune ne peut entrainer la conviction.
Un vieux poète gallois s’écriait : « Les longues tombes en forme de ceinture sont inexplicables et sans âge; de quisont-elles? Qui les a dressées * »? En vain nous interrogeons ces vieux témoins, leurs pierres restent muettes et nous ne pouvons que répéter en terminant ce que nous avons dit au commencement de ce chapitre : la science humaine est impuissante à lever les voiles qui cachent le passé de l'humanité. Le sera-t-elle toujours ? C’est le secret de l’avenir que nous ne prétendons pas pénétrer.
1. M. de la Villemarqué emprunte cette citation au livre noir de Caermarthen. On peut aussi consulter The four ancient Books of Wates containing the Cymric Poems altributed lo the Bards of the VI Century. Edinburgh, 1868.