‹ Mœurs et monuments des peuples préhistoriquesChapitre 79 sur 107 · Belluci, Congrès préh. de Lisbonne, 1880, p · texte numérisé non relu

Belluci, Congrès préh. de Lisbonne, 1880, p

régulière faite au biseau, aucune réparation n’est visible; la mort a dû suivre de près l'opération.

Le Musée de Prague possède deux crânes trouvés à Bilin en Bohème. Le premier, très dolichocéphale, porte vers le centre du pariétal droit une ouverture mesurant quarante millimètres sur soixante ; la cicatrisation est complète et la trépanation a dû être pratiquée longtemps avant la mort. Le second est mésaticéphale et montre une ouverture ronde d’un diamètre de quarante millimètres environ. Le docteur Wankel, à qui nous devons ces descriptions, était déjà connu par d’autres découvertes ; les fouilles de la grotte de Bytchiskala avaient mis au jour le squelette d’une jeune fille âgée de dix à douze ans qui avait subi la trépanation. La plaie située sur ie côté droit du frontal était à demi cicatrisée. L'enfant portait les ornements qui sans doute lui avaient été chers durant sa vie, des bracelets en bronze et un collier de grosses boules de verre.

Les découvertes du même genre se succèdent en Bohême et presque toujours l’opération était pratiquée sur le haut du front, sous la région pilaire. Peu de temps après celles que nous venons de raconter, on annonçait à la Société d'Anthropologie de Berlin, qu'en fouillant deux tombes à incinération à Trüpschutz, à l’ouest de Brux, on avait recueilli des fragments de crâne portant des traces de trépanation. [er aussi, les bords étaient cicatrisés et l’homme avait survécu à l'opération. Le professeur Virchow arrivait aux mêmes conclusions pour un crâne provenant d’une sépulture néolithique et portant sur le pariétal droit les marques d’une cicatrisation déjà ancienne. Il nous apprenait en même temps qu'on venait de trouver en Pologne une rondelle crânienne ayant évidemment servi d’amulette ”.

Au nord de l’Europe, on a recueilli dans l'allée couverte de Borreby (Danemark) un crâne ayant subi de grandes pertes artificielles et un autre sous un dolmen à Nœæs, dans l’île de Falster, portant une ouverture qui ne mesurait pas moins de cinquante-

1. Über trepanirte Schädel von Giebiechenstein (Verh. der Berliner Gesellschaft für Anth. 1879, p. 64).

cinq millimètres sur quarante-quatre. Pour les uns, elle était le résultat d’une blessure à laquelle l’homme avait succombé; pour les autres, les contours étaient trop réguliers, pour qu’on pût l’attribuer à une cause traumatique. Un crâne russe enfin, dont le moulage a été récemment offert à la Société italienne d’anthropologie, conserve les traces de deux trépanations faites l’une durant la vie, l’autre après la mort. La première n'aurait eu pour cause apparente m1 une maladie, ni une blessure.

En Algérie, le général Faidherbe a découvert, à Roknia, deux crânes trépanés datant d’une antiquité reculée ‘. Les voyageurs ont remarqué des traces évidentes d'opérations semblables sur des crânes remontant aux Aïnos, les ancêtres ou les prédécesseurs des Japonais actuels, et si nous traversons l’Atlantique, nous verrons les trépanations exécutées par les mêmes procédés et dues probablement aux mêmes causes.

Nous trouvons en eflet en Amérique des exemples nombreux auxquels les fouilles poursuivies avec ardeur depuis quelques années viennent chaque jour ajouter. Le docteur Mantegazza cite au Pérou trois cas de trépanation qui offrent un grand intérêt. Un crâne encore recouvert de quelques téguments momifiés a été trouvé dans la grotte de Sanja-Huara (province d’Anta); 1l présente à la fois deux trépanations et deux essais de trépanation. Ceux-ei paraissent avoir été tentés à des moments différents et la mort a dû suivre de près la dernière opération. Un crâne ayant appartenu à un adulte de Huarocondo. porte deux ouvertures frontales très rapprochées ; la plus haute, de forme elliptique, est de grandes dimensions; elle a certainement été pratiquée avant la mort. Sur un crâne enfin provenant de la province d’Ollantay-tambo, nous voyons aussi une double opération faite durant la vie. Le travail de réparation de l’ouverture pariétale montre, par son degré d'avancement, que cette trépanation a dû précéder celle du front où les bords sont restés irréguliers. M. Mantegazza croit que, pour les deux pre-

1. La blessure d’un de ces crànes présente un diamètre de treize millimètres. On ne constate aucune trace de cicatrisation.

miers trépanés, l'opération avait été pratiquée à la suite de lésions traumatiques et que le troisième présente un cas d’épilepsie ou d’aliénation mentale. Ici notre doute est extrême, car nous ignorons sur quelles observations le savant professeur appuie ses conclusions.

Nous reproduisons un crâne trépané (fig. 81), trouvé dans un cimetère de la vallée de Yucay; un fragment de forme carrée a

Fig. 81. — Crâne péruvien trépané.

été enlevé au moyen de quatre incisions régulières. Les os présentent les traces d’une inflammation ancienne et d’éminents chirurgiens, Nélaton et Broca entre autres, n’ont pas hésité à attribuer l'ouverture, quelque considérables que fussent ses dimensions (177 millimètres sur 146), à une opération chirurgicale. Si on examine attentivement les incisions, il est facile de se convaincre qu'elles ont été faites à l’aide d’un instrument pointu, un gros burin par exemple ; chacune d’elles a duré un temps considérable et l’étonnement redouble, quand on pense que les anciens Péruviens ne connaissaient ni le fer, ni l'acier,

et que le métal le plus dur en usage chez eux était le bronze.

On a ouvert, il y a peu d'années, une sépulture à Chaclacayo, au pied du mont Chosica, non loin de Lima. Dans cette tombe reposalent trois momies, un homme, une femme et un enfant. Auprès d'eux, gisait un crâne humain portant vers le centre du frontal une section mesurant soixante-trois millimètres sur cinquante-six. Sa forme est polygonale et l’on distingue facilement huit incisions différentes qui paraissent avoir été pratiquées avec un instrument en pierre fortement ébréché. En enlevant un lambeau de peau adhérant encore au crâne, on mit au jour, sur la partie antérieure de la suture sagittale, une très petite perforation produite soit par une blessure, soit par une opération pratiquée durant la vie. On a prétendu que le fragment d’os enlevé sur le frontal avait pu servir à fabriquer une pointe de lance ou de flèche, amulette superstitieuse destinée, dans la pensée de son possesseur, à lui assurer la victoire. C’est Jà une pure conjecture sans preuves sérieuses.

Nous connaissons sur d’autres points de l'Amérique des faits semblables remontant selon toute apparence à une époque plus reculée. L'année dernière, le professeur Putnam découvrait.dans l'État d'Ohio d'anciens puits comblés avec des cendres et des débris de toute sorte. Il retirait de l’un d'eux, plus profond que les autres, plusieurs crânes dont quelques-uns portaient des traces évidentes de trépanation. Un mound situé auprès de Dallas (Illinois) a donné plus de cent squelettes appartenant tous à des adultes et rangés les uns à côté des autres dans une position repliée. Tous portaient au temporal gauche une perforation de forme ronde et quelques-uns parmi eux conservaient encore dans la blessure la pointe de silex qui l'avait produite. Évidemment nous sommes en présence d’un rite funéraire dont la signification nous échappe, mais que nous retrouvons dans des contrées bien éloignées de l'Illinois. Pour en citer d’autres exemples, les fouilles d’un tumulus de forme irrégulière auprès de Devils River (Michigan) ont mis au jour cinq squelettes enterrés debout; un sixième couché au centre du tumulus occupait la place d'honneur, si l’on peut l’appeler ainsi. Sur les six

crânes une perforation avait été pratiquée après la mort.

On à également retiré soit des crânes entiers, soit des fragments cräniens conservant les marques de la trépanation, de plusieurs mounds situés sur Chamber’s Island, sur d’autres mounds élevés dans le voisinage de la rivière Sable, auprès du lac Huron, ou bien encore auprès de la rivière Rouge‘. M. Gillman croit que les trépanations du Michigan faites au moyen d'outils grossiers avaient surtout pour but de suspendre les têtes comme des trophées, ainsi que le font aujourd’hui encore les Dayaks de Borneo ; mais cette hypothèse ne parait guère probable, car presque toujours les squelettes couchés dans leur dernière demeure sont complets. Récemment encore, on découvrait sous un tumulus, auprès de Rock-River, huit squelettes, un seul crâne présentait une perforation de forme circulaire, pratiquée durant la vie. Que devient donc la supposition mise en avant par M. Gillman ?

En résumé, les trépanations constatées dans l'Amérique du Nord sont généralement posthumes et nous ne pouvons rien affirmer sur leur origine. Étaient-elles une marque d'honneur, un rite religieux? Devaient-elles servir à l'extraction de la cervelle ou permettre à l'esprit de visiter de nouveau le corps qu'il avait abandonné? Un missionnaire, dans une lettre datée du Fort-Pitt (Canada) en 1880, décrit le mode de scalper des Peaux- Rouges; souvent, ajoute-t-il, ils enlèvent avec la chevelure une rondelle crânienne. Ne serait-ce pas [à une marque d’atavisme, une coutume transmise par les ancêtres et dont il faudrait faire remonter l’origine à un lointain passé? Dans l’état actuel de nos connaissances, cette explication, tout insuffisante qu'elle paraisse, est encore une des plus plausibles.

En Europe, il est plus difficile encore d’arriver à une conclusion satisfaisante. La trépanation était assurément pratiquée pour . des lésions traumatiques : elle l'était aussi pour certaines maladies des os, l’ostéite ou la carie par exemple. Le professeur Parrot

1. Anerican Ass. Détroit, 1875; Nashville, 1877. — Ancient Men of the Creat Lakes.

cite un cas qu'il est utile de reproduire ‘. On découvrait, il y a quelques années, à Bray-sur-Seine (Seine-et-Marne), plusieurs squelettes; le mobilier funéraire qui comprenait des haches en pierre polie, des poinçons en os, des colliers et des ornements en coquilles, était franchement néolithique. Le siège de la trépanation montre qu'elle avait été pratiquée pour une ostéite. L'opération avait réussi et la cicatrisation des o$, tant au niveau de la blessure que sur les points primitivement malades, témoigne

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Le VEAMORCKEN. 52 Fig. 82. — Cràâne du Dolmen de Bougon (Deux-Sèvres), vu de profil.

d’une complète guérison. C'est la première fois que nous voyons une opération faite pour guérir un mal apparent. Il faut nécessairement en conclure qu'il existait chez ces hommes encore si peu connus certaines notions chirurgicales. Les trépanations étaient-elles aussi pratiquées pour guérir des maladies épileptiformes, l’aliénation mentale ou l’idiotie ? De tout temps le siège de ces maladies était placé au cerveau, et un vieux livre de médecine indique comme remède le grattage des tables extérieures

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