‹ Mœurs et monuments des peuples préhistoriquesChapitre 80 sur 107 · Bul. Soc. Anth., 17 fév · texte numérisé non relu

Bul. Soc. Anth., 17 fév

du crâne". Pouvons-nous faire remonter l’origine de ce remède aux siècles préhistoriques? Il est difficile soit de l’affirmer, soit de le nier avec quelque certitude.

Si le doute subsiste sur bien des points, une première conclusion s'impose dès à présent. Les perforations toujours semblables que nous constatons dans des régions si différentes ne sauaient être ni accidentelles, ni fortuites. Il est impossible d'attribuer au hasard une lésion de même forme, souvent de mêmes dimensions, sur des crânes de provenances diverses. En laissant de côté le crâne d’'Entre-Roches dont l’ancienneté ne nous parait pas suffisamment établie, nous voyons cette coutume persister durant les temps caractérisés par les instruments en pierre polie, les monuments mégalithiques et la domestication des animaux ; elle était pratiquée par les troglodytes de l’'Homme- Mort dès les débuts de cette période, et elle existait encore à Moret, au moment où les métaux commencent à paraître. Les découvertes du docteur Wankel, les fouilles du tumulus de Guisseny prouvent que la trépanation s’est continuée durant l’âge de bronze, et les tombes de Jeuilly et de Lemet, qu’elle était en usage aux temps mérovingiens.

Cette longue durée est sans doute un fait intéressant ; il en est un autre plus curieux encore. Comment expliquer ces nombreuses trépanations faites sans motif apparent ? Comment expliquer surtout ces opérations répétées à plusieurs reprises tantôt sur le vivant, tantôt, comme à Saint-Affrique, à Feigneux (Oise)?, à Bougon (fig. 82), pendant la vie, puis encore après la mort ?

{. Jehan Taxil, Traité de l’épilepsie, maladie appelée vulgairement la gouttète aux petits enfants. Dans un livre récent (De la Trépanation dans l'épilepsie par le traumatisme du crâne), M. Echeverria cite de nombreux cas de guérison obtenue par la trépanation, quand l’épilepsie avait une cause traumatique. L'observation a pu j'apprendre à nos aïeux préhistoriques.

2. Le docteur Topinard rendait récemment compte des découvertes faites dans la grotte néolithique de Feigneux. Un des crânes appartenant à un homme de 30 ans environ était dolichocéphale et se rapprochait comme type des crânes de la caverne de l’'Homme-Mort. Il portait deux perforations, l’une faite sur le vivant, l’autre après la mort. La première mesurait 61 millimètres sur 60 ; elle est entourée

de stries assez nombreuses qui montrent les essais malhabiles de l'opérateur. Bul. Soc. Anth., 1887, p. 527.

Presque toujours les sujets opérés étaient jeunes et avaient longtemps survécu. Ce premier point était déjà un indice remarquable. Des découvertes suivies avec persévérance en apportèrent de plus décisifs encore. Un des crânes provenant dela grotte de l’Homme-Mort portait une ouverture considérable, produite par une opération ancienne d’une part, par deux pertes de substance posthumes de l’autre (fig. 83). L’individu avait été trépané dans son enfance ou dans sa première jeunesse; nul doute ne pouvait exister à cet égard; la cicatrisation était complète et le tissu osseux revenu à l’état normal. Puis la mort étant survenue

Fig. 83. — Crâne préhistorique perforé.

à l’âge adulte, les amis, les parents avaient enlevé comme amulettes des rondelles choisies le plus près possible de l’ancienne blessure.

Ce fut là pour Broca un trait de lumière. Selon lui, la trépanation était dans certains cas une pratique religieuse, une cérémonie d'initiation, peut-être même le précepte d’un culte établi. L'enfant qui l'avait subie et qui survivait à l'opération (c'était

probablement le plus grand nombre) acquérait dans sa tribu une vertu, un renom particulier, et après sa mort les fragments de son crâne, ceux surtout qui avoisinaient la partie lésée, devenaient des reliques recherchées, portées par leur possesseur et souvent inhumées avec Tui. Cette superstition s’est longtemps maintenue; on cite un torque gaulois * où était appendue une rondelle crânienne percée de trois perforations, et ces ornements étaient si recherchés qu’on en était arrivé à Les contrefaire; nous ne savons d'autre moyen d'expliquer les pièces absolument semblables aux rondelles humaines, trouvées aux Baumes- Chaudes et qui avaient été fabriquées aux dépens de la meule d’un bois de cerf.

Après avoir pratiqué ces mutilations volontaires sur les crânes, on ne voulait pas que les morts qui les avaient subies restassent dans cet état incomplet et on empruntait à un autre crâne une rondelle qui venait remplir le vide causé par la perforation. Il en résulte, disait Broca *, qu'une nouvelle existence attendait le mort, car sans cela la cérémonie de la restitution eût été inutile.

Cette rondelle crànienne que l’on introduisait dans le crâne de certains morts n’implique-t-elle pas la croyance à une autre vie? ajoutait le docteur Prunières *. Cette explication, tout hypothétique qu’elle puisse paraître, est la plus plausible et 1l plait de retrouver chez nos plus vieux aïeux cette croyance impérissable, à la fois l’honneur et la suprême espérance de l’humanité. N’est-elle pas attestée d’ailleurs d’une façon plus éclatante encore, par le mobilier funéraire déposé dans Les tombes à toutes les époques et dans toutes les régions ? Cette croyance qui élève l’homme au-dessus des besoins matériels de chaque jour fait sa véritable grandeur, et si elle pouvait jamais disparaître chez un peuple, ce peuple serait rapidement amené à la plus irrémédiable barbarie.

Durant les temps où la trépanation a été en usage, divers

1 De Baye, Trépanalions préhistoriques, p. ?8, fig, 11. Bull SoerAnth:, 1811, p.42:

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