Académie des Sciences, avril
menses piliers sur des collines situées à l'entrée du golfe de Moray et distantes entre elles de trois miles!.
Le Craig Phædrick est couvert d'une luxurieuse végétation de genèts et de fougères, de sapins et de mélèzes, au milieu desquels l'explorateur se fraie difficilement un passage pour arriver Jusqu'aux fortifications ou plutôt aux massifs de blocs amoncelés auxquels on donne ce nom. Ils forment une acropole de forme ovale, dont la partie supérieure aplatie en terrasse se creuse au centre en un bassin de deux à trois mètres de profondeur, qu'on ne saurait mieux comparer qu'aux cratères des volcans éteints de l'Auvergne. Le pourtour du mamelon est couvert de blocs de granit vitrifiés de dimensions cyclopéennes, qui ont certainement fait partie des fortifications. C’est du côté de l’est, où l’on domine la vallée de la Ness, que sont les substructions les plus considérables; on y distingue deux terrasses en retraite l’une audessus de l’autre, formant deux étages de fortifications presque à pic construites en blocs vitrifiés, reliées entre elles par de minces lits de mortier disposés sans régularité. Ils forment avec ce mortier un conglomérat si compact, qu'il se brise sous le marteau sans se séparer. L'examen microscopique des fragments montre qu'ils ont subi des transformations minéralogiques importantes, sous l'influence d’une température nécessairement très élevée. IT à fallu que la chaleur fût intense, pour que le mica ait disparu et que le feldspath se soit en grande partie fondu.
La colline appelée Ord-Hill of Kissock est couronnée, comme le Craig Phœdrick, de ruines encore debout, mais la végétation est si touffue, les buissons épineux si inextricables, qu'il est difficile aujourd’hui de se rendre compte de leur état. Les constructions, visibles d’un côté seulement, permettent de croire que les couronnements des deux collines remontent à la même époque et répondent à la même pensée. Étaient-ce des forts? Rien ne prouve que l'habitation fût possible. Étaient-ce, comme le veulent
1. J. Marion, Bul. des soc: savantes, 4e série, t, IV. — Daubrée, Rev. arch., juillet 1881.
quelques archéologues, des phares destinés à prévenir les populations de l’attaque des pirates normands, ou des vikings scandinaves qui continuèrent leurs déprédations jusqu’au v° siècle de notre ère? Les hypothèses sont toujours faciles; la preuve seule est difficile et nous avouons ne pouvoir la donner".
Si nous passons à la France, c’est surtout dans Le département de la Creuse que nous trouvons des exemples à citer. Nous voyons à Châteauvieux une enceinte de forme ovale dont le grand axe mesure 128 mètres *. Un terrassement de 7 mètres à sa base sert de fondation à un mur, dont les parois intérieures et extérieures sont en pierres granitiques de faible dimension, disposées par assises régulières. L'espace entre les deux parois est rempli par une nappe de granit fondu, large de 60 centimètres et reposant sur le tuf calcaire. Toute cette masse est complètement vitrifiée et il s’est produit par la fusion de véritables géodes tapissées de gouttes de roches fondues.
L’antique forteresse de Ribandelle, de forme circulaire, s'élève sur la Creuse en face de Châteauvieux. Elle fut successivement occupée par les Celtes, Les Romains et les Visigoths, sans que nous puissions dire ni l’époque de son érection, ni le peuple à qui elle est due. Il ne reste aujourd’hui que des ruines, où il est facile de retrouver les mêmes procédés de construction qu'à Châteauvieux. Les murs sont revêtus de pierres brutes dont la face extérieure présente une apparence naturelle tandis que le parement intérieur est rongé et désagrégé. Dans le mur même, et séparés des parements par des lits de terre de bruyère, on voit de gros blocs de granit vitrifié. Les traces de l’action du feu se montrent surtout dans la partie supérieure
1. Sir J. Lubbock compare les ruines d’Aztalan en Amérique aux forts vitrifiés de l'Écosse. C’est une erreur; les murs d’Aztalan étaient construits en masses irrégulières d'argile dure, rougeûtre, remplie de cavités, conservant les empreintes de la paille ou du foin avec lesquels l'argile était mélangée avant d'être soumise à un feu volontaire ou accidentel. Il n’est rien là qui rappelle de près ou de loin le granit fondu.
2. De Cessac, Notes sur les forts vitrifiés de la Creuse. — Thuot, La forteresse vitrifiée du Puy de Gaudy, p. 102.
des murs; 1ls étaient donc achevés, quand la fusion s’est produite.
L'emplacement du foyer est difficile à déterminer; il n'était pas disposé sous les blocs, car les terrassements sur lesquels ils reposentne présentent aucune trace de feu. Il n'avait pas été placé latéralement, car les parois extérieures ont conservé leur forme et leur consistance. Le foyer enfin n'avait pu être allumé sur les blocs mêmes, car c’est par un rayonnement dans toutes les directions que le calorique exerce son action. Nous sommes donc amenés à la conclusion que le feu avait été propagé par des vides ménagés dans l’intérieur de la construction et sur des points différents, car la masse vitrifiée est divisée en blocs d’une longueur moyenne de trois mètres, séparés les uns des autres par un faible intervalle.
Ces quelques exemples suffisent pour faire connaître les forts vitrifiés. Plusieurs d’entre eux conservent les traces du séjour des Romains. Le musée de Guéret possède un fragment provenant des murs de Ribandelle, où une tuile romaine est complètement encastrée. M. Thuot a recueilli des débris de tuiles dans les mêmes conditions. Ce sont certainement là des preuves que la vitrification a eu lieu après l’arrivée des conquérants de la Gaule. Les armes, les outils qui ont été découverts confirment cette supposition et permettent de l’étendre aux autres constructions. Il faut donc admettre que les forts vitrifiés remontent aux premiers siècles de l'ère chrétienne et que leur date les reud étrangers aux temps préhistoriques; nous en avons cependant parlé à cause des doutes qui subsistaient et aussi parce qu'ils fournissent des renseignements précieux sur les relations qui, commencées dès les premières migrations, n’ont jamais cessé entre Les populations les plus éloignées. On ne saurait expliquer autrement que la vitrification de roches dures, opération des plus difficiles et des plus compliquées, pût être pratiquée à la fois par le Norwégien et le barbare Écossais, par l'Allemand et l'habitant du centre de la France.
Ces difficultés ajoutent à notre surprise. Comment est-on
arrivé à la fusion d'éléments aussi réfractaires par leur composition et par leur masse? Par quels procédés le calorique a-t-il été porté à la température de 1300 degrés nécessaire pour fondre le granit? Le ramollissement et la fusion des matériaux qui constituent Les forts vitrifiés, particulièrement ceux de la Creuse et des Côtes-du-Nord construits en granit, dénotent chez leurs auteurs, dit M. Daubrée, une habileté surprenante et la connaissance du maniement du feu, qualités qu'ils ont d’ailleurs manifestées maintes fois dans des opérations métallurgiques extrêmement anciennes. Îl ne saurait être question d’un incendie; nul feu volontaire ou accidentel n'aurait assez de puissance pour produire de semblables résultats. L'emploi du pétrole dans les conflagrations les plus considérables de nos jours, celles de la Commune en 1871 par exemple, a bien pu calciner et désagréger les pierres ; nulle part, que je sache, il n’a amené leur vitrification.
Le musée céramique de Sèvres renferme plusieurs spécimens qui offrent entre eux de notables différences. Ceux provenant de Château-Gontier sont formés d’un granit quartzeux très serré, de couleur verdâtre, strié de raies noires. Le conglomérat qui les réunit est une scorie vitrifiée pleine de toutes petites bulles produites par le dégagement du gaz, qui n'avait pas eu assez de force pour se répandre à l'extérieur. Le bloc de Sainte-Suzanne (Mayenne) est formé de quartz mélangé de grains de feldspath à demi calcinés et blanchis par l’action du verre en fusion qui, une fois introduit, a rempli en se figeant tous les vides d’une substance vitreuse, d'un blanc vert assez peu foncé. La cassure est nette et brillante, parsemée de points blancs qui sont les débris de la surface des pierres saisies et désagrégées par une chaleur à la fois très forte et très rapide. Les fragments provenant de l'Écosse diffèrent des précédents. Ils présentent de petits morceaux de granit absolument noyés dans une pâte épaisse qui fait corps et se brise avec eux; la matière fondue offre rarement des bulles".
Ce n’est donc pas par un moyen unique, que l’on est arrivé à
1. Nous empruntons la plupart de ces détails à une note de M. A. de Montaiglon insérée dans le Bulletin des Sociélés savantes.
cimenter les matériaux qui ont servi à la construction des forts vitrifiés. Les procédés pour obtenir la chaleur nécessaire ont varié selon les circonstances et selon la nature des matériaux. A Sainte-Suzanne et à la Courbe, on s’est servi du sel marin comme fondant. Le capitaine Prévot’ croitque les murs étaient recouverts d’une chemise d'argile et que, comme dans la cuisson de la brique, des galeries étaient pratiquées dans l’intérieur, de facon à produire une chaleur plus intense. M. de Montaiglon dit que les constructions étaient élevées sans l'emploi de matière calcaire ou argileuse et que l’on versait ensuite sur les pierres du verre en fusion qui les consolidait et formait avec eux une masse indestructible. M. Thuot ne paraît pas éloigné de cette dernière opinion en y ajoutant l'emploi de produits chimiques, tels que la soude ou la potasse. Enfin une autre solution, qui pourrait bien être la véritable, tend à se faire jour : on se demande si le granit a bien été fondu et si la vitrification ne doit pas plutôt être attribuée à la fusion de la masse argileuse qui aurait subi une transformation ignée semblable à celle qui a lieu souvent dans les briqueteries ou dans les fours à chaux?.
Quelles que soient les explications que l’on prétende donner, ces procédés témoignent assurément d’une civilisation plus avancée que celle qui caractérise les premiers âges de l'humanité. Nous avons été entraînés par l'intérêt, et aussi par l'inconnu de la question, plus loin que nous ne le voulions, nous avons hâte de revenir aux temps préhistoriques, cette fois pour ne plus les quitter.
Les fortifications montrent assurément une action commune, tendant à un but commun; elles comportent une organisation sociale, des chefs qui commandent, des ouvriers qui obéissent. Une découverte récente permet de se rendre compte de la vie intime de ces hommes groupés ensemble non plus seulement pour les besoins de la défense, mais déjà riches, industrieux, en progrès dans les arts de la paix, si ces mots ne paraissent
pas trop ambitieux.