‹ Mœurs et monuments des peuples préhistoriquesChapitre 98 sur 107 · Iliade, cv, v · texte numérisé non relu

Iliade, cv, v

3. Les égyptologues nous disent que la quatrième annèe du régne de Ramsès I], vers 1406 av. J.-C., les Hittites se mirent à la tête d’une coalition contre le Pharaon égyptien. Les Mysiens, les Lyciens, les Dardaniens, d’autres peuples encore en faisaient partie.

La seconde ville, selon toute apparence la Troie de l’{Aade, remonte probablement à une race étrangère aux premiers occupants. La colline fut entourée par les nouveaux venus d’un mur de plusieurs mètres d'épaisseur; la substructure est en blocs bruts, la partie supérieure en briques artificiellement cuites, au moyen de grands feux allumés dans des vides ménagés à des distances régulières. C’est une disposition à peu près analogue à celle que nous avons racontée en parlant des forts vitrifiés *. Ces murs étaient protégés par des angles rentrants et des tours faisant saillie. On pénétrait dans l’intérieur de l'enceinte par trois portes et il est facile encore aujourd'hui de distinguer les ruines de plusieurs édifices différents. Une salle longue de dixhuit mètres, large de dix, est entourée de murs très épais ; vers le sud-est, est un vestibule carré ouvrant sur la salle par une large porte *; M. Schliemann voit là le naos et le pronaos d’un temple dédié aux dieux protecteurs de la ville. Tout auprès est un édifice qui offre les mêmes dispositions; on traverse un vestibule carré pour entrer dans une grande salle qui, à son tour, ouvre dans une autre plus petite. Ces deux édifices, auxquels on accède par un propylée, sont les seuls dont les explorateurs purent relever les mesures avec quelque exactitude.

D’autres ruines devaient évidemment faire partie de la demeure royale. Les habitations du peuple s’étageaient sur les flancs et surtout au bas de la colline. Après la destruction de la ville par les Grecs, l’acropole formait un immense monceau de ruines, d’où surgissaient çà et là quelques pans de murs, muets témoins de la catastrophe. La mince couche de terre noire qui s’est formée permet de supposer qu’elle fut rapidement reconstruite. Les maisons de la troisième ville irrégulièrement groupées n’ont en général qu'un seul étage et renferment plusieurs chambres assez petites. Les murs sont tantôt en briques revêtues d’un

1. Il est intéressant de retrouver ce même mode de construction à Aztalan dans le Wisconsin, qui remonte probablement aux Mound-Builders, Voy. Amérique préhistorique, p. 95.

2. Ilios, fig. 173. Il faut consulter sur toute la question un excellent t'aveil de M. S. Reinach inséré dans la Revue archéologique en 1885.

enduit, tantôt en pierres de très petit appareil reliées avec de l'argile. Dans une seule maison plus grande que les autres, on rencontre un ciment formé de cendres mêlées de fragments de charbon, d'os cassés, de débris de coquilles ou de poteries. Du côté nord-ouest, les nouveaux colons élevèrent des murs à la place de ceux qui s'étaient écroulés; ces murs d’une maçonnerie très inférieure étaient construits en briques crues, cuites sur place par le procédé habituel des Troyens.

La destruction de la troisième ville fut moins complète que celle de Troie; les murs des maisons s’étagent encore à une certaine hauteur et ce fut sur leurs fondations que les quatrièmes colons établirent leurs demeures. Les maisons sont plus petites, les toits en terrasse étaient formés de poutres chargées d'une couche de jones et d'argile. Les hommes revenaient chaque fois plus pauvres et plus misérables vers les lieux où avaient vécu leurs pères.

Les cinquièmes colons s’étendirent vers le sud et vers l’est. Leurs demeures présentent le même genre de construction que celles de leurs prédécesseurs. La ressemblance ne s'arrête pas là et le docteur Schhiemann a remarqué que les trois villes qui tour à tour:se sont élevées sur les ruines de Troie montrent les mêmes idoles étranges, les mêmes haches en jade, en porphyre, en diorite ou en bronze, les mêmes vases en terre cuite, les mêmes gobelets à deux anses, les mêmes grossiers marteaux en pierre, les mêmes meules en trachyte, les mêmes fusaïoles avec leurs signes symboliques. Évidemment les hommes qui se sont succédé sur la colline aujourd’hui célèbre d’'Hissarlik appartenaient à la même race, peut-être aux mêmes familles. Les différences cependant sont remarquables; la poterie est d'une argile moins fine, sa fabrication plus grossière ; 1l en est de même de celle des marteaux de pierre qui paraissent avoir été les outils les plus usuels. Les amas de coquillages abandonnés dans les maisons de la quatrième et de la cinquième ville ne peuvent mieux se comparer qu'aux débris amoncelés par nos troglodytes ou par les hommes des kjükkenmüddings.

Ceux qui laissaient s'accumuler ainsi les débris de leur nourriture étaient certainement moins civilisés que les Troyens.

Sous les ruines de la ville grecque qui appartient à l’histoire, Schliemann a trouvé un grand nombre de poteries aux formes curieuses et très différentes de celles qu'il avait rencontrées jusque-là. Il les rapporte à une colonie lydienne qui aurait vécu pendant un certain temps sur la colline. Ces poteries rappellent les poteries proto-étrusques recueillies en si grand nombre en Italie. Il est probable que ceux qui les fabriquaient vivaient vers la même époque .

La dernière couche enfin remonte aux grandes époques de l’art hellénique; iei nul doute n’est possible. Les bas-reliefs d’un travail remarquable attestent l’Ilum nouvelle fondée en souvenir de Troie. C’est la ville que visitèrent Xerxès, Alexandre Le Grand, Julien l’Apostat?. Son existence est prouvée jusque vers le milieu du 1v° siècle de notre ère, par les médailles retirées des décombres; elle tombe alors dans une décadence définitive ; l’histoire oublie jusqu à son nom et 1l a fallu de nos jours, pour faire sortir la vieille cité de Priam et celles qui l'avaient successivement remplacée, des ruines accumulées par le temps et par les hommes, l’ardeur, la science et aussi la fortune d’un archéologue passionné pour les souvenirs d'Homère,

Le nombre d'objets recueillis dans les divers étages de décombres est très considérable. Le docteur Schliemann à négligé tout ce qui lui semblait peu digne de sa collection, et cependant cette collection, qui appartient aujourd’hui au musée royal de Berlin, renferme plus de vingt mille pièces; les armes, les outils, soit en pierre, soit en bronze, les vases, les fusaïoles sy

1. Le Dr Schliemann, par de nombreux mesurages, est arrivé àétablir à peu près exactement l'épaisseur des différentes couches qui répondent aux diverses périodes durant lesquelles Hissarlik fut habité. Les débris de la ville grecque et de la ville lydienne descendent à deux mètres en contrebas du niveau actuel du sol, la quatrième couche de deux à quatre mètres, la troisième de quatre à sept mètres, Troie de sept à dix mètres, Dardanie enfin de dix à seize mètres.

2. Le British Museum conserve un manuscrit du xive siècle qui renferme une lettre de Julien écrite alors qu’il était empereur, entre 361 et 363 ap. J.-C. Il y raconte sa visite à Ilium.

comptent par milliers. Toute une civilisation connue seulement par l’Iiade et par de maigres récits historiques renaît sous nos yeux.

La poterie de la première ville (fig. 89), celle qui se trouve de dix à seize mètres de profondeur, est supérieure comme qualité, comme couleur, comme fabrication, à la céramique des époques

Fig. 89. — Vase terminé en museau d'animal, trouvé à 14 mètres de profondeur.

suivantes. La roue du potier était inconnue; on ne s'en servait du moins que très exceptionnellement!; la poterie était donc façonnée à la main, puis polie avec des lissoirs en bois ou en os, dont quelques pièces conservent encore la marque. Les formes sont élégantes et variées; comme ceux des Mound-Builders américains, ils rappellent souvent les animaux au milieu desquels ces hommes vivaient. La couleur la plus ordinaire des poteries est noire, décorée quelquefois d’ornements blancs obtenus par une espèce de pastillage. On trouve aussi des vases colorés en rouge, en jaune, en brun ou bien, comme les vases de Santorin, ornés de guirlandes de fleurs ou de fruits. Nous mentionnerons

1. La roue du potier était cependant en usage dès la plus haute antiquité. En Chine son invention est attribuée à l'empereur légendaire Hwang-Ti, qui régnait 2697 av. J.-C. De tout temps elle était connue en Égypte et Homère (/liade, ch. xvur, v. 599) compare le mouvement léger des danseuses représentées sur le bouclier d'Achille à la rotation rapide de la roue du potier.

encore des vases apodes et des vases funéraires à trois pieds renfermant des cendres humaines (fig. 90). Les fusaïoles en terre cuite trouvées en si grand nombre dans les villes qui s'élevaient successivement sur la colline de Hissarlik sont au contraire assez rares à Dardanie, si nous pouvons lui conserver ce nom.

Fig. 90. — Urne funéraire renfermant des cendres humaines, trouvée à 15 mèt. 1/2.

Les fouilles ont donné plus de six cents celts* plus petits en général que ceux trouvés en Danemark ou en France. Les roches les plus diverses, la serpentine, le schiste, le pétrosilex, la jadéite, la diorite, la néphrite, étaient utilisés ; les scies en silex ou en calcédoine, dentelées tantôt sur un côté, tantôt sur les deux, se rencontrent aussi fréquemment ; elles étaient emmanchées dans des morceaux de bois ou de corne et consolidées au moyen d'une substance agglutinante, de la poix par exemple, dont on constate les traces sur plusieurs de celles qui ont été retrouvées. Citons

1. Rivett-Carnac, Memorandum on Clay Dis:s called Spindle Whorls and votive Seals found at Sankisa (Behar) (Journ. Asiatic Soc. of Bengal, t. XLIX, p.1). 2. De celtis, couteau.

encoré des alènes, des épingles, des aiguilles en os ou en ivoire,

puis, à tous les étages, des osselets. Ils confirment le récit des his-

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d'outils en pierre ou en os. Connaissaient-ils les métaux? La réponse devrait être affirmative, si on pouvait avec une.entière certitude leur restituer un moule en micaschiste découvert à quatorze mètres de profondeur et qui avait servi à fondre des broches et des épingles droites que l’on regarde comme plus anciennes que les fibules.

Les objets les plus riches de la collection viennent des étages

—— = En Fig. 92. — Cruche en terre cuite, Fig. 93, — Vase trouvé sous les ruines trouvée à une profondeur de »% de Troie.

6 mètres.

qui correspondent à la ville de Troie; tous sont tordus, brisés, calcinés; ils témoignent de l'intensité de l'incendie où la ville avait péri. Nous sommes initiés par ces découvertes aux coutumes, à la vie de chaque jour des Troyens. La chasse, à en juger par le grand nombre de défenses de sangliers qui se rencontrent, devait être leur plaisir favori. On a aussi recueilli des ossements de bœuf, de mouton, de chèvre, plus petits que ceux de nos espèces actuelles. Les chevaux et les chiens étaient rares,

les chats inconnus ; nos oiseaux domestiques font défaut; on n’a trouvé jusqu'à présent que le cygne et l’oie sauvage. Les pois-

Fig. 94. — Vase en terre cuite trouvé avec le trésor de Priam.

sons et les mollusques, dont témoignent d'immenses amas de coquilles, entraient pour une large part dans l’alimentation des

Fig. 95. — Vase trouvé sous les ruines de Troie.

habitants. La culture leur fournissait une nourriture végétale; parmi les céréales on connaît le froment, les grains étaient

d'une extrème petitesse, leur conservation est due à la carbonisation.

La poterie présente toutes Les variétés imaginables : des jarres mesurant 1",50 à 2,40 de hauteur‘ (fig. 91), des gobelets quelquefois de grande dimension, des œnochoé à long col (fig. 92), des amphores, des vases à trois pieds (fig. 93). Quelques-uns de ces vases avaient des couvercles en forme de cloche (fig. 94); d’autres étaient munis d'ailes ou de cornes pouvant servir à les

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Fig. 96. — Cochon en terre cuite trouvé à 4 mètres de profondeur.

soulever (fig. 95). L’imagination du ee se donnait libre carrière; mais les décorations, arêtes de poisson, branches de palmier, zigzags, cercles, saillies de toute forme sont toujours d’une exécution médiocre.

Deux séries de vases méritent une mention spéciale; les uns figurent des animaux, des porcs généralement (fig. 96). Un vase en terre rouge représente un hippopotame; ce fait est d'un grand intérêt, car l’hippopotame ne vit plus de nos jours qu'aucentre de l'Afrique. Il vivait encore au temps de Pline dans la Haute-Égypte et, selon Mariette, 35 siècles avant notre ère, dans Le delta formé à l'embouchure du Nil. La seconde série comprend les vases à tête de chouette et à corps de femme (fig. 97). On reconnait les seins, le nombril, Le bec, les yeux en arcade, les oreilles. Sou-

1. Schliemann en a trouvé plus de six cents, presque tous étaient vides; leurs dimensions n’ont rien qui puisse étonner. Ciampini (De sacris ædificiis, ch. 1x, p. 128) parle d’un dolium en poterie si haut et si vaste,qu'il fallait pour atteindre l’orifice un escabeau de dix à douze échelons.

vent le visage, les seins, les parties sexuelles', sont représentés par une série de points formant un triangle avec la pointe en bas. D'autres points figurent un collier; ces singulières dispositions se voient aussi sur les cylindres chaldéens; pouvons-nous les rattacher aux origines des Troyens ? Quoi qu'il en soit à cet égard, leur constante répétition montre évidemment leur caractère hiératique. La terre cuite servait aussi à une foule d’autres usages ;

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