‹ Mœurs et portraits du tempsChapitre 101 sur 111 · S XV · texte numérisé non relu

S XV

LA OÉRÉMONIB DBS TOILETTB8

Cet ordre n'était pas plus tôt donné , qu'il se fit un changement à vue dans les manières de tous ces

LULE |)BS APHONES. 371

hommes , chefs ou subordonnés. On sdit ce que la tradition raconte des mystères dlsis et des épreuves que tout initié avait à subir. Mis aux prises avec les élénients , exposé à divers genres de mort , jouet des plus terribles illusions , il fallait que son courage ne faiblît pas , pour qu'il fût enfin admis dans le temple, où les prêtres l'attendaient au milieu de nuages d'encens et de torrents de lumières.

Fox et Baby en étaient là : ils avaient traversé la période la plus rude de leur initiation ; ils allaient passer à la seconde , celle qui procédait par contrastes. Plus de ténèbres , plus de procédés chatouilleux^, plus d'outrages à la pudeur; au contraire, un luxe d*égards, déformes polies et de délicates attentions. Pour obvier à ce que la simplicité de leur toilette pouvait avoir de fâcheux, la température s'était tout à coup élevée au degré où se maintiennent les établissements thermaux. Et non-seulement l'atmosphère se chauffait autour d'eux , mais elle se chargeait d'arômes suaves et légers. La clarté même avait pris des teintes plus ilouces; et une musique mystérieuse annonçait que les néophytes allaient être revêtus de la robe

d'honneur, signe distinctif de nationalité. Encore quelques instants , et l'île des Aphones compterait deux citoyens de plus.

Cet acte exigea pourtant quelques formalités : fait-on jamais rien sans cela ? Les formalités sont rflme et la parure de la vie ; si on les supprimait , on ne saurait cx)mment employer le temps* Làdessus ce peuple était fort avancé ; il ajustait à toute chose un peu de cérémonial. Cette fois, Tétiquette consistait à offrir aux deux étrangers , et avec un certain appareil, un grand choix de costumes, de manière à ce qu*ils se vêtissent suivant leur goût. Certes, s'ils n'y parvinrent pas, ce ne fut pas faute d'en voir de tous les genres et de toutes les couleurs. Jamais exhibition ne prit des proportions plus vastes. Les agents de la surveillance apportèrent trente coffres en bois de cèdre , tous remplis jusqu'au sommet des étoffes les plus riches et les plus variées. A mesure qu'un coffre arrivait, on en tirait les costumes pour les disposer sur des mannequins, comme c'est l'usage dans nos magasins de confection. Fox et Baby pouvaient ainsi juger de l'effet et se décider en toute connaissance de cause.

Ni l'un ni l'autre n'en avaient le goût; d'autres pensées les agitaient. Tout ce que Fox possédait de sentin^ents élevés se révoltait en lui : on venait d'outragçr son corps ^ on allait outrager son âme. Lui qui appartenait à une secte intraitable sur Tar* tide de la chasteté ; lui qui s'abstenait de nommer, par des motifs de pudeur, aucun des tissus qui touchent le corps humain , ou qui usait » pour les désigner, des périphrase^ incroyables, on l'avait dépouillé , livré sans voiles aux curieux , profané par le regard et le contact, traité comme une académie ou unmodëe vivant. Était-ce assez de honte, et la mort n'eût-elle pas été préférable; à un tel affront?

Mais cette violence matérielle n'était rien auprès de la violence morale qu'il allait subir. En effet , il avait beau chercher, parmi les costumes étalés sous ses yeux , s'il n'en découvrirait pas un , un seul , dont il pût se revêtir sans blesser sa conscience. Cette satisfaction lui fut refusée. Tous ces costumes portaient l'emblènie inévitable et fatal auquel les gens de l'île étaient assujettis ; le choix ne pouvait rouler que sur les dimensions et la nuance de l'é-

crevisse. Il y en avait de jaunes, de bleues , de vertes, de rouges, de violettes; il y en avait d'énormes, il y en avait de moyennes-, il y en avait de petites. Aucune né se ressemblait ; la fantaisie des artistes s'y était donné carrière. Mais qu'importait à Foxî La forme lé touchait peu; il n'y voyait que l'objet même et surtout le sens qui s'y attachait. Un homme comme lui , un citoyen d'un État libre, endosser la livrée de la servitude ! Son sang , à cette perspective, refluait vers son ccèur et Tagitait au point de le briser. comble d'ignominie ! cette liberté, son idole, et son bien , l'honneur et le blason de sa patrie, cette liberté qui inspire les grandes choses, élève les âmes, fortifie les cœurs, il allait la renier, lui infliger un démenti public, se parer des signes opposés, se conduire à son égard comme un abominable transfuge, et passer, avec emblèmes et accoutrement , dans le camp ennemi. Que Fan juge des combats auxquels son esprit était en proie, des hésitations et des douleurs qui ^assiégeaient !

Que faire pourtant, à moins de rester nu ! Rester nu ! lui Fox, si austère et si pudibond, qui n*avaitpéché jusque-là que par des excès de gaze. D'ailleurs,

Teût-on souffert ? Ce qui se passait était un odieux abus delà force; comment savoir où il s'arrêterait? Entre les mains de ces hommes, le capitaine ne se considérait que comme un corps inerte» sans vo* lonté ni responsabilité; ses actes ne lui appartenaient plus, ses mouvements môme n'étaient pas libres. Il se résigna donc, et se laissa affubler au basard du premier costume qui lui fut offert. C'était une étoffe. de soie verte, ornée d*écre visses couleur de feu. La coifihre était assortie au vêtement, et Fox, avec ses airs pensifs et ce mélange de vert et de rouge, rappelait assez bien un perroquet dépaysé et en proie aux tristesses de Texil.

Quant à Baby, ce fut uoe bien autre affaire. Non pas que le lieutenant éprouvAt les mêmes scrupules que son supérieur; ses opinions en matière de gouvernement le mettaient à Vaise , et Técrevisse ne lui portait pas sur les nerfs. Un autre motif ranimait jusqu'à TexaspératiOB , c'était la perte de la plus belle partie de sa garde-robe. Il y avait surtout, parmi les objets anéantis, un paletot qu'il estimait être sans égal dans le monde entier, un véritable chef-d'œuvre, imperméable par destination, qui

lui avait rendu, dans les mauvais jours, de trèsgrands services et pouvait lui en rendre encore de plus grands. En vain s'efforçait-il d*oublier ce fidèle compagnon de tant de traversées orageuses; il n'y parvenait pas, et quand sa pensée y était ramenée, il lui prenait des rages folles, nées de Tamertume des souvenirs.

Sous Tempire de cette disposition , Baby avait pris un parti décisif; il voulait rentrer dans ses vêtements, et se refusait à tout autre costume. Rien ne le touchait, ni les belles étoffes, ni les beaux discours ; il redemandait ce qui était à lui , rien de plus , rien de moins , ses culottes, fussentelles en lambeaux , son gilet, ses bas, ses souliers, enfin ce qui le rattachait à une civilisation connue. Que si on ne lui rendait pas tout cela , il déclarait solennellement qu'il marcherait nu comme un homme des bois, et donnerait à l'ile entière le spectacle de ce scandale. Ainsi parlait-il, et dans sa bouche ce n'était point un mot en l'air. Baby n'avait pas les principes rigides de Fox, et ses mœurs inclinaient beaucoup au relâchement. On pouvait donc craindre qu'il ne poussât jusqu'à

LMLE DES APHONES. 377

rexécutioD cette menace d'une exhibition pub]i<(uê. Le magistrat chargé d'assurer le respect de la loi comprit que vis-à*vis d'un entêté pareil , il fallait recourir à l'emploi des grands moyens. Cette nécessité admise , il n*hésita plus. Sur un signal qu'il donna, la température se modifia à l'instant même; elle s'était élevée au degré d'un établissement thermal, elle s'abaissa au degré d'une glacière. Des courants d'air, adroitement ménagés, se firent sentir dans tous les sens et avec une énergie ^ soutenue. La place n'était plus tenable même pour les personnes que protégeaient leurs vêtements. Que l'on juge de la situation de Baby, réduit aux moyens défensifs. que lui fournissait la nature , et n'ayant à opposer que son obstination à cet outrage des éléments ! Il tint bon néanmoins , brava les premiers frissons, grelotta pendant quelques minutes sans faiblir ; mais quand il vit que Pinten^périe persistait , et qu'il en arrivait à la fluxion de poitrine , l'instinct de sa conservation reprit le dessus; il demanda grâce et capitula. Un costume d'un beau rose, à écrevisses d'argent, était à sa portée , il s'en enveloppa en toute hâte et s'y ré-

iHu . i.L I ■ i . ■ m^^^^^^^^m^^^i^^mmmmmmmmmmmmimmiÊmmfllttf^Kflf

chauffa de son mieui. Ajoutons qu*il avait eu la main heureuse : le rose était la grande ctoleur du jour, h plus courue , la mieux portée, celle de la jeunesse florissante et des seigneurs de là^cour.

Ainsi voilà Fox et Baby vêtus à la mode de l'Hé des Aphones, et ce n*est pas sans peiiie qu'ils s'y sont résignés. Mais leurs rancunes n*en vivent pas moins au fond de leurs coeurs : Fox songe à Thu* miliant emblème qui pèse sur son sein, Baby aux mérites Becrets de la garde-robe quHl a perdiie ; l'un se nourrit de douleur, l'autre de regrets; tons deux se sentent mal à Taise, gauches, em^ntés; ce costume leur pèse^les incommode, les consume; c*est leur tunique de Déjânire.

Page 1