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Quand la cérémonie dea toilettes eut été achevéO; les deux oiBciers du Star se trouvèrent seuls avec David. Ni Fox ni Baby n'étaient satisfaits de la conduite <{ue celui-ci avait tenue dans le cours
de ces déplorables scènes , aussi lui marquèrent-ils un peu de froideur. Mais David- n'eut pas Tair de s'en émouvoir beaucoup.
— Lieutenant» capitaine, dit-il, vous voici quittes et à peu de frais*
-— Comment» à peu de frais I s'écria Baby , dont ce mot réveillait les griefs , soixante piastres de bardes, au plus bas prix I vous appelez (a a peu de frais I
— Oui , lieutenant , vous pouvez m'en croire. Mes épreuves à moi ont duré trois jours , et j'en ai eu pour six semaines de catarrhes et de courbatures.
— Vous aussi, David? s'écria Baby.
— Moi comme tout le monde ; point de grâce làdessus. On n'aborde pas dans Tile des Aphones sans payer ce tribut aux usages du pays. Ces genslà feraient mettre culottes bas à des princes, s'il s'en présentait.
— Choquant I choquant 1 dit Fox scandalisé de l'expression.
— Que voulez-vous , capitaine ? C'est leur manière; ils regardent ce qui vient 4u dehors comme
3S0 LMLE DES APHONES.
suspect. Si c*cst an hoodme , il est sujet à la sur- ?eîllance ; si c*est un objet, il est destiné à la destruction. Maintenant que nous voici eu règle sur le dernier point , il ne me reste plus qu'à répondre de vos personnes.
— Comment? que dites- vous? s'écrièrent les deux officiers.
— C'est encore la loi , répliqua tranquillement David. Je représente ici Télément saxon ; à ce titre, je suis votre caution. Si vous étiez Français , cela regarderait mon ami le Basque, qui représente l'élément gaulois.
— Etpuis? dit Baby.
— Bien de plus simple, répondit David en riant; si je suis votre caution , vous êtes mes hôtes. C'est le moyen de ne pas vous laisser échapper. Vene? , Messieurs, je ferai en sorte que la surveillance soit douce.
Ce fut sur cç ton moitié sérieux , moitié badin , que David apprit aux officiers à quel régime ils allaient ôtr^ assujettis. Cela ressemblait beaucoup à une <;aptivité ; il est vrai que leur geôlier n'épargna rien pour la changer en une fête perpétuelle.
Quand ils quittèrent avec lui le monument où ils venaient d*étre si cavalièrement accueillis , la foule les attendait à la porte. Le bruit s'était répandu au loin que deux étrangers, revêtus d'un costumé singulier, avaient été introduits dans le palais de la surveillance publique , et il n^avait pas fallu davantage pour grossir outre mesure le nombre des curieux. A chaque instant , il s*en formait des couches nouvelles et par rangs si serrés que, livrés à leurs seules forces , jamais Fox lii Baby n'auraient pu y avancer d'un pas. Heureusement les magistrats avaient mis à leur disposition un certain nombre d'agents armés du jonc flexible , et ce ne fut qu'ainsi , et au prix d'exécutions sommaires , que nos héros purent se dégager des flots de peuple qui obstruaient les abords du monument. Déjà leur rôle commençait ; ils devenaient la fable du jour, les hommes de la vogue, ils marchaient à la f opularité«
Sur divers points du trajet, il se Gt pourtant des vides dans cette masse dimportuns , et Baby put exercer son esprit observateur. Ce qui le frappa d'abord , ce fut une quantité considérable de dé-
combres; on n'avait que cela sous les yeux. A droite, à gauche, devant , derrière lui, le lieutenant voyait les maisons tomber sous le marteau ; ici des cheminées roulaient avec fracas , là des étages s'effondraient tout entiers ; ailleurs un pan de muraille se détachait et couvrait la rue de débris. Ces ruines attristaient Baby et lui donnaient à réfléchir. Vainement avait-il essayé de pénétrer rénigme de ce gouvernement ; on a vu à quel mé* compte cette recherche avait abouti. La voi;L humaine se refusait à une explication de ce genre ; bon gré, mal gré, il fallait recourir à d'autres moyens d'informations. Or, de ces moyens, le plus sûr était l'aspect , la physionomie des lieux ; et à voir tant de ruines , Baby était fondé à se demander si le dernier mot de ce régime ne consistait pas à démolir ce iqui avait existé avant lui.
A part cette circonstance , les objets qu'il aperçut lui semblèrent dignes d'attention. La ville ne manquait pas de monuments d'une architecture élégante ou sévère ; les deux côtés de la rivière en étaient bordés comme d'une longue décoration. Il lui parut aussi , dans ce premier coup d'oeil , que ce *
peuple était éveillé, vif, industrieux, et, qu^à défaut d*autre bonheur, il s'était au moins ménagé celui des castors. Les maisons ne manquaient pas d'apparence, et il y régnait une certaine harmonie» au milieu de beaucoup d'irrégularités; les chaussées étaient en bon état, les quais imposants, les ponts hardis, les boulevards spacieux et bien plantés. Une activité bruyante animait les rues ; des magasins déployaient , aux yeux des passants, leurs étalages somptueux ; ici des étoffes , là des tapis, plus loin des objets d*or ou d'argent. Peu de libraires et beaucoup de marchands de comestibles : ce qui laissait supposer que les habitants songeaient plus à la nourriture du corps qu'à celle de l'esprit.
Parmi les découvertes que Baby put faire en chemin , il en est une qui l'étonna : c'est que la capitale des Aphones n'avait ni chevaux , ni voitures. A peine y voyait-on circuler quelques chaises ou quelques palanquins destinés aux personnes valétudinaires ou aux riches indolents. Ces palanquins et ces chaises étaient portés à bras et ne se montraient que de loin en loin. Comment expliquer ce
fait au milieu d'une civilisation aussi raffinée ? Baby en fut si intrigué , qu*il en demanda Fexplication à David. Point de carrosses, point de landaus, pas même de coupés, était-ce croyable? Un peuple aussi pimpant, aussi tiré à quatre épingles, se passer de ce luxe ? Allons donc !
— Il en a eu , répondit David.
— Ah ! il en a eu , dit Baby ; et depuis quand n*en a-t-il plus ?
— Depuis qu'on Ta mis à pied, répliqua David.
— On Ta mis à pied, qu'est-ce à dire? quand?
comment? A propos de quoi? demanda Baby avec pétulance.
David essaya de le satisfaire; mais ses lèvres s'agitèrent en vain, aucun son ne s'en échappa. Le phénomène se renouvelait. Il était évident qu'à son insu, Baby venait de toucher à des matières de gouvernement : de là cette extinction de voix. Mais fallait-il y voir un accident général, ou bien un accident isolé, produit d'une conformation particulière ? C'est le problème que se posa le lieutenant , et qu'il se promit de résoudre à la première occasion.