‹ Mœurs et portraits du tempsChapitre 103 sur 111 · S XVII · texte numérisé non relu

S XVII

UH IHTiRIEVR

La distance qui séparait Thôtel de David du quai de débarquement n'était pas très-grande, et pourtant les deux ofGciers mirent m temps considérable à la franchir. Le premier motif de retard vint de Taffluence des curieux, le second et le principal fut la gène que leur imposaient leurs vêtements. Certes, ils étaient magnifiques là-dessous. Fox brillait par Féclat, Baby par la délicatesse des couleurs ; mais la forme des costumes se prêtait mal a la rapidité de la marche. Cette longue juape à laquelle ils n'étaient point accoutumés s* embarrassait dans leurs jambes, et ils avaient toutes les peines du monde à tenir en équilibre la coiffure dont leur chef était surmonté. Ils portaient tout cela comme on porte un travestissement , avec la même aisance et le même succès.

Enfin ils arrivèrent devant la résidence de David et ne purent contenir un témoignage d'admiration.

3M L*ILE DES ÀPHOHES.

C'était un fort bel hôtel, d'une ordonnance simple et régulière, où l'ornement entrait dans une heureuse proportion et qui révélait un juste sentiment de Fart. A le voir, il était impossible de ne pas reconnaître que rÉtat des Aphones faisait bien les choses^ et accordait à ses magistrats des logements dignes d'eux. La façade se composait d'une colonnade légère sous laquelle régnait une galerie que des stores mettaient au besoin à l'abri du soleil. L'édifice était en beau granit rose , pareil à celui de Syène , avec des médaillons en marbre bleu lapis V qui tranchaient sur le ton général des constructions. Une cour intérieure avait été ménagée entre les divçrs corps de logis , et au delà on pouvait apercevoir, dès l'entrée, les massifs et les perspectives d'un magnifique jardin.

Tel était l'asile où Fox et Baby allaient recevoir une hospitalité conforme aux lois du pays. David les conduisit vers le pavillon qui leur était destiné et qu'ils devaient occuper seuls ; on y avait réuni tous les rafBnements de la vie des Aphones, les meubles les plus élégants, les lits les plus moelleux, les parfums les plus Irecherchés , tout ce qui était

nécessaire, et en oqtre beaucoup de soperfluités, des objets d*art, des laques, des porcelaines, mille riens d'an prix infini et d*un goût achevé. C'est en cela que ce peuple se piquait d'être supérieur; ii excellait dans la babiole. Tous les cerveaux y étaient en quête de colifichets nouveaux ; toutes les mains s'exerçaient à en produire. Le contour d'un vase, le dessin d'une étoffe, y passaient pour des affaires d'État; on était fier d'une coupe de vêtement, glorieux d'une forme originale. On eût dit qu'il n'y avait pas d'autre esprit public. Ceuxci sculptaient le bois avec un art exquis; ceux-là ciselaient le bronze d'une manière incomparable ; on en voyait d'absorbés dans le tissage de la soie , d'autres dans l'impression du coton, d'autres dans la teinture de la laine ; c'était à qqi produirait sa petite merveille et s'élèverait ainsi aux honneurs de l'écrevisse d'or.

Le capitaine Fox n'accorda à ces détails qu'un regard distrait ; il était sous le poids de ses douleurs, mais Baby avait un fonds de philosophie supérieur aux événements. Il examina donc d'un œil curieux les bagatelles dont il était environné, y prit goût

et essaya de celles qui étaient à son usage. David n'avait rien oublié ; il avait mis son cuisinier et son maître d'hôtel à la disposition de ses hôtes. Babjr trouva convenable de noyer dans les boissons du cru ce qui pouvait lui rester de mélancolie. Il commanda un excellent repas et s*en fit les honneurs avec une aisance parfaite ; il put même s'assurer que le rhum du pays ne le cédait à aucun de ceux qui jouissent de quelque réputation. Certain du fait il s*y livra avec confiance. L'effet en fut prompt ; une vapeur chasse l'autre ; quand le cerveau fut touché, l'esprit se dégagea. Au sixième petit verre Baby avait oublié les rudes épreuves de la journée et ses soixante piastres de vôtements ; au neuvième il se leva et se mit à exécuter, au grand scandale de son supérieur, une danse nègre fort appréciée des planteurs du Sud. C'était léger de pose et de gestes surtout ; il n'y manquait que l'orchestre africain.

Qu'on juge de la surprise des deux officiers lorsque, du jardin- même, il s'éleva une musique qui rappelait, à ne pouvoir s'y tromper, l'air mandingue sur lequel Baby prenaitses ébats. D'où venaient

r» J- Tr TT - -~;~^." - .~.~~' .^v i~~*'- "— ->- . •'=■ --w^..

ces sons familiers? Le lieutenant se demandait s'il n'était pas le jouet d'une' illusion et s'il fallait ajouter foi au témoignage de ses sens. Pour le coup, la féerie s'en mêlait. L9 nuit était venue et ajoutait à cet incident le mystère de ses ombres. Baby n'y tint pas ; il s'élança vers le jardin ; coûte que coûte, il voulait en avoir le cœur net. Son audace fut mal servie; à Tinstant même tout redevint muet; on n'entendit plus .que le chant des rainettes et le cri des oiseaux de nuit. La féerie avait cessé.

Cependant notre ofOcier n'abandonna pas la par* tîe ; il y mit de la persévérance , convaincu qu'il en recueillerait le fruit. Le jardin était vaste; il le parcourut dans tous les sens, avec l'espoir d'y obtenir quelque révélation. Les quinconces, les pièces d'eau se succédaient ; çà et là se montraient des boulingrins, ornés de statues; plus loin, des chalets pittoresques ou des labyrinthes épais ; ail* leurs, des mouvements de terrain, de petits ruisseaux coupés par des ponts rustiques, ou bien des ruines savamment arrangées que tapissaient des lierres et des lichens. Baby explora tout sans recueillir aucun bruit, ni découvrir une âme vivante.

190 VlïA BES APHONES.

Las d'une recherche infructueuse , H allait prendre le parti de la retraite et regagner son lit, en se guidant tant bien que mal, lorsqu'à travers un massif d'arbres, plus serrés qu'un rideau, il crut voir briller une lumière qui se déplaça avec vivaçitéi puis disparut.

— Enfin I s'écria Baby.

, Et il s'engagea dans le fourré, malgré les plan-tes épineuses dont il était obstrué. Au prix de quelques égratignures, il atteignit un espace libre et aperçut un palais en marbre, véritable chef-d'œuvre/qui reproduisait en miniature l'ordonnance et Ie3 détails du palais principal. Évidemment c'était là un asile mystérieux, et situé de manière à échapper aux regards. Une végétation touffue l'entourait d'une triple enceinte : aucune, allée n'y conduisait, et à peine, à force de recherches, découvrait-on les Sentiers qui venaient y aboutir.

Baby avait été bien inspiré ; ce petit palais était le harem de David, la résidence de ses femmes. On y voyait peu à peu les feux s'éteindre et les mouvements cesser : c'était l'heure du repos. Notre lieutenant n'avait plus qu'à retourner sur ses pas ;

mais il se promit bien de ne pas rester i mi-chemin et de mettre à profit sa découverte..

§ XVIIl.

BABT DBVIEHT UH HOMME A LA MODB

Le lendemain, le capitaine Fox pria son hôte de le tenir quitte d'un plus long séjour. Cette étiquette lui pesait; il demandait comme une faveur qu'on le laissât retourner à bord, où du moins il vivrait sans gêne et à sa guise. C*était là un vœu bien modeste, et pourtant, avant d'y déférer, il falhit de longues négociations. Les grands dignitaires persistaient à voir dans la présence du brick étranger une source de périls pour la sécurité publique, et rendre à ce brick son capitaine, c'était donner une âme aux complots qui allaient s'y ourdir. Ainsi raisonnaient ces hommes prévoyants. Enfin, à force d'instances, ils consentirent à se départir de leurs rigueurs. Le capitaine put regagner le Star^ mais on tripla le nombre des hommes chargés de garder le navire et d'avertir l'autorité au premier mouvement suspect.

Quant à Baby, il ne songea nullement à suivre Texeraple de Fox et à présenter une requête identique : la résidence lui plaisait , et Taventure de la nuit eût sufB pour l'y retenir. Puis il prenait goût à la vie des naturels et à Tordinaire de la maison de David. Le rhum lui semblait chaque jour meilleur, et le quitter si tôt eût été à ses yeux le comble de ringratitude. Il appréciait aussi les services des gens qui l'entouraient, ceux du cuisinier, ceux du maître-d'hôtel, ceux du sommelier surtout ; il n'était pas fâché d'avoir à ses ordres un valet de chambre qui Paidât à endosser son costume nouveau, lui enseignât Tart de le porter avec grâce et l'initiât aux belles manières du pays. Tous ces motifs l'attachaient au rivage, sans compter l'impérieux désir de pénétrer les mystères de ce harem en face du* quel le hasard l'avait conduit.

D'ailleurs , à ces jouissances d'intérieur allaient bientôt s'en joindre d'autres, plus bruyantes, plus animées, et s'exerçant dans un cercle moins restreint. Voici comment. De temps immémorial , la ville des Aphones, avide de spectacles en plein air, avait éprouvé le besoin de se ménager un objet sur

ëMLE des aphones. 393

lequel rattention publique pût se porter avec une certaine fureur. C'était un homme, ou un animal, suivant la circonstance ; la curiosité s'y attachait ' pendant un jour, deux jours, une semaine quelquefois , limite extrême, atteinte rarement, jamais dépassée. Ce peuple aimait à changer d'idole. Mais tant que la vogue durait, Vesprit de la population ne se détournait pas de celui qui avait* eu l'art ou le bonheur de la fixer à son profit. La foule lui ser* vait de cortège ; sa marche était réglée, connue d'avance comme celle d'un souverain ; on se portait sur les points où on espérait le voir, lui parler, recueillir ses bons mots , lui adresser des discours et entendre ses réponses, quand il en faisait. Mille échos répétaient son nom , mille voix racontaient ses prouesses ; il n'avait qu'une heure de règne, mais d'un règne éclatant.

Voilà où Baby en était; à peine touchait-il la terre que les honneurs de la popularité commençaient pour lui. Un succès si prompt tenait en grande partie à la belle défense qu'il avait faite à propos de ses vêtements. Le bruit s'en était répandu avec la rapidité de l'éclair, et chacun voulait admi-

•M L'ILE DES aphones;

rer le héros de cette mémorable campagne. On disait en outre qu'il avait fort bon air sous son costume rose et ses écrevisses d'argent, le teint frais et coloré, la repartie vive, le tour desprit original et une disposition particulière à s*accommoder da vin et de la cuisine du pays. Ces détails, livrés aux oisifs^ provoquèrent un mouvement bien naturel ; on voulut contempler un homme qui ne livrait pas ses culottes sans coup férir, mais qui, une fois désarmé, prenait gaiement et philosophiquement les choses. Puis rimitation s'en mêla ; l'impulsion une fois donnée, ce fut à qui y céderait. On sait que Tengoue* ment s'engendre de lui-même et avec quelle force de multiplication 1 Avant la fin du troisième jour, Baby était, pour ce peuple évaporé, un objet aussi curieux que la huitième merveille du monde.

Dès lors il n'y eut plus de limites à son succès^ tout ce qu'il y avait de noble , de spirituel , de distingué dans la ville des Aphones vint s'inscrire chez lui. Il eut la visite de savants qui lui parlèrent , en guise d'anglais , une langue de leur composition à laquelle il était impossible de rien comprendre. Il eut celle des dames de la balle , qui lui offrirent

un énof me bouquet composé de fleurs symboliques, où chacune de ses perfections était représentée par un végétal assorti. Il eut la capitale entière ou peu s'en faut^ les importants et les importuns, les marchands et les seigneurs de la cour, les artistes et les littérateurs , ceux-là pour le peindre , ceux-ci pour le célébrer. L'hôtel ne désemplissait pas t Son lever était celui d*un prince du sang : pour arriver jusqu'à lui , il fallait prendre la file.

Bien n'eut lieu désormais qu'il n'y fût prié : bals, concerts, théâtres, tout se prévalait de son nom dans l'intérêt des recettes. Il ne se donnait plus de représentation extraordinaire que l'affiche ne portât ces mots :

Le lieutenant Baby y assistera.

Même dans les réunions privées, celles du moins qui visaient à l'effet, notre oflBcier devenait l'un des attraits les plus vifs olSérts aux conviés. Sur les lettres d'invitation figuraient invariablement ces mots :

On aura le lieutenant Baby.

C'était la formule, comme pour les violons.

Les choses ne se bornèrent pas là. Bientôt les

académies de Vile briguèrent rhonneur de se l'associer. 11 devint, à son insu et malgré lui, membre de toutes les sociétés dont le pays était couvert. Des confins du territoire , on lui envoyait des brevets et des médailles , avec délibérations à l'appui. Parfois même ces témoignages étaient entourés de formes plus flatteuses. Le président et le secrétaire de la société accouraient en personne du fond de leurs districts pour lui faire hommage de leurs parchemins, en accompagnant cette cérémonie de harangues qui y étaient appropriées. On ne saurait se faire une idée du nombre des sociétés , instituts et athénées qui figurèrent dans cette manifestation. Baby passa tout en revue, même Tacadémie pour l'éclosion des vers à soie , et la société protectrice des animaux. Ce fut une véritable avalanche de diplômes.

Il était dit que rien ne manquerait à cette vogue. Dans les musées et les établissements publics, on apporta à Baby un registre spécial pour y recevoir sa signature. A la Monnaie, on frappa une médaille commémorative en son honneur. On alla même, dans quelques iQanufactures , jusqu'à exé-

LMLE Ï>ES APHONES. 397

cuter SOUS ses yeux , et à Toccasion de sa visite , des morceaux de choix qui lui furent ofllerts. Ailleurs on se disputait y comme une faveur de prix, les moindres de ses autographes ; si bien que sa signature devint un objet de commerce et se cota à la Bourse comme les fonds publics. £t en môme temps , le flot des curieux ne diminuait pas ; il suffisait qu'on signalât sa présence en quelque endroit , pour qu*à Tinstant même il se formât un attroupement. Sans compter que son portrait s'étalait fièrement aux vitres des marchands d'estampes , divers de pose et d'appareil , en pied ou en buste , gracieux ou sévère , au gré du crayon qui Tavait reproduit.

Baby portait son succès avec une aisance de gentilhomme et une modestie pleine de dignité : on l'eût dit accoutumé à de pareils hommages. Il connaissait déjà les gestes familiers à Faide desquels on charme la foule , les sourires qui la subjuguent et les regards qui lui imposent. Il mélangeait tout cela en dose suffisante , et en usait comme eût pu le faire un personnage né dans les grandeurs et après dix ans d'un exercice assidu.

■^^«^^^^■^^^^««^^■««■■■■■■■■l^MP^aHiVBHHBVV

Page 1