‹ Mœurs et portraits du tempsChapitre 104 sur 111 · S XIX · texte numérisé non relu

S XIX

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Au fort de ce triomphe, chaque jour renouvelé, notre officier ne négligeait pas la partie phiIos(h phique de son rôle : tout observé qu'il fût , il n'en restait pas moins un profond observateur. Certes le champ était vaste ; une civilisation inconnue et une langue nouvelle, un peuple original^ des mœurs bizarres, une industrie très-raffinée, et Tamour du colifichet poussé à un point inouï , voilà plus qu'il n'en fallait pour exercer l'esprit le plus étendu. Ajoutons que la besogne n'était point aisée et qu'il s'y mêlait plus d'un enobarras. Le premier était cette existence en relief que menait Baby, et ces promenades d'apparat où, chaque jour, oo l'entraînait. Une enquête, dans ces conditions, n'avait rien de sérieux; elle ressemblait à ces voyages de souverain, où l'art des courtisans ménageait sur la route des villages artificiels. Le

second embarras et le plas grave était l'ignorance de la langue da pays ; sans cet instrument , rien n'était possible.

Baby trouva dans sa patience et dans son génie de quoi résoudre les deux difficultés. On a vu que David avait placé un valet de chambre près de lui ; c'était le sien propre , le plus intelligent de Vbôtel , ayant appris l'anglais dans le service, de son maître et le parlant fort couranunent. Notre officier en fit son professeur ordinaire : tous les matins , pendant que cet homme lui donnait des soins et l'affublait de l'écrevisse d'argent, l'entretien s'engageait entre eux de manière à prendre le caractère d'une leçon. Baby posait les questions en anglais « le valet de chambre les traduisait dans la langue des Aphones, qui était sonore, riche en voyelles et pleine de précision. En de pareils exercices, le lieutenant excellait; il y apportait une aptitude particulière et eut bientôt ajouté un vingt^qua^* triëme idiome aux vingt-trois qu'il possédait. S'il éprouva un regret > c'était d^avoir dérogé pour cette fois à ses méthodes ordinaires , et de n'avoir pas eu une femme pour instituteur; il se promit

da moins de compléter à laide de ce moyen son éducation granmialicale.

Cet embarras surmonté , il fallait songer à l'autre , celui d'une notoriété poussée à Teicès. C'est ici que Baby donna carrière à son imagination. Comment tromper les regards qui partout s'attachaient à lui? Comment déjouer la curiosité publique? Un autre eût hésité sur le moyen; lui trouva à l'instant le meilleur et le puisa dans les souvenirs de ses études. En lisant les ouvrages qui traitent de l'Orient « il y avait remarqué ce fait digne d'attention , que plus d'une fois, dans Tintérôt de la police et des mœurs , les califes n'avaient pas dédaigné de parcourir sous un travestissement grossier les rues de leur capitale « les marchés , les halles , les bazars , écoutant les propos , interro* géant le menu peuple • recueillant les griefs, infligeant sur leur passage de terribles châtiments « heureux lorsque avant de rentrer dans leurs palais, ils avaient pu faire clouer sur son étal l'oreille d'un boucher qui vendait à faux poids , ou bétonner le marchand d'étoffes avec l'aune en bois qui lui servait à tromper ses acheteurs. C'étaient là de

salutaires exemples , consacrés par la sagesse des temps, et bien faits pour séduire une intelligence cultivée et un esprit ingénieux.

Baby se décida donc à marcher sur les traces des califes : on ne pouvait se rattacher plus haut Le succès dépendait du mystère, il y en mit beaucoup, et ne se livra qu'à un confident, soù valet de chambre , qui devait être son guide et son tru-* cheroent au besoin. Par les soins de cet agent, Tofficier du Star put avoir un costume comme en portaient les gens de la classe inférieure, avec des écrevisses du dernier degré : la coiffure , la chaussure , y étaient assorties. Afin de compléter l'effet de ce déguisement , le valet de chambre y ajouta quelques coups de pinceau sur les joues , comme c'est l'usage parmi les comédiens avant le lever du rideau. Ainsi accommodé , Baby n'était plus reconnaissable : il ne lui restait rien des airs de prince qui le distinguaient dans ses tournées d'apparat , et avait , à s'y méprendre , les allures d'un homme né dans la condition la plus humble. L'illusion était complète.

Ce qui poussait plus particulièrement l'officier à

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401 L'ILE DSS APHOKES.

ces sorties mystérieuses, c'était le dé»îr de tirer au clair le problème dont il se préoccupait depuis le jour de son arrivée. Dand n'était déjà plus le seul en qui il eût remarqué , à propos de points délicats , le phénomène de Textinction de voix ; il avait répété Texpérience sur son valet de chambre, en s'y essayant à plusieurs reprisés et en variant à l'infini la forme des questions. Le résultat avait été identiquement le même ; cet homme s'était efforcé de parler, sans qu'aucun son parvint aux oreilles de l'interlocuteur. Cependant Baby ne considérait pas ces deux épreuves comme suffisamment concluantes ; il Se disait que cela tenait à l'air de r^ôtel, et qu'an dehors les organes devaient recouvrer leur liberté. Du moins voulait'^il s'en assurer le plus promptement possible.

Dès le premier jour où il sortit incognito, sa pensée fut tournée de ce côté. Quoi de plus grave en effet , et n'est*il pas naturel , quelque part que l'on se trouve, de s'enquérir du régime en vigueur? Baby cédait donc à un mouvement légitime ; ressentie! était de le bien diriger.

— ^ Que faire, dit-il, et comment s'y prendre î Les

bonnes méthodes sont les seales qui aboutissent, et c'est le cas d'en user. Voici deux tentatives malen* contreuses. Tune sur un grand dignitaire, l'autre sur son serviteur ; prenons maintenant deux autres classes, le bourgeois et l'ouvrier ; si l'efiet est le même, c'est que Tinfirmité a un caractère général. Je crois ce raisonnement tiré des entrailles mômes de la logique. Gonformons-y nos actes , et tout ira bien.

En vertu de ce programme^ ce fut d'abord à un bourgeois que Baby s'adressa; l'espèce abondait ; il chercha seulement à obtenir une physionomie placide, indice d'une âme en repos. Ces sujets de choix ne se rencontrent guère que dans les jardins publics , et encore par des temps sereins. Le lieutenant eut la chance d'en trouver un à souhait. Il portait sur la poitrine et sur le dos deux écrevisses vert-choux du plus beau modèle , et semblait absorbé dans la lecture d'un papier imprimé.

— Voilà mon homme I se dit le lieutenant; l'écrevisse vert-choux dénote un penseur, et le papier imprimé un être profond. Nul doute qu'il ne s'occupe des affaires de l'État. Tâtons-le^

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iêi L'ILE DK8 APHORES.

El , s'approchant da bouigeois aTec toute la politesse unaginaMe , il llnterrogea à brûle-pourpoint:

— MoD^eor, loi dit-il, sooflrez ipie je toos pose une question, une simple question : sons quelle forme de gonremement ?it-on dans ce pays-ci?

Il est impossible de décrire TefTet qne produisirent ces paroles sur le malheureux à qui elles étaient adressées. Sa physionomie se décomposa et passa du calme le plus parfait à la terreur la plus violente. Sa bouche s'ouvrit avec effort et exhala des sons inarticulés, comme en poussent les muets de naissance. En même temps il fit un geste de détresse, et se mit à détaler sans que Baby pût le retenir.

-- Décidément, se dit Tofficier, le mal est contagieux. Ces gens-là n*aiment pas h parler de leur gouvernement. Voyons les ouvriers : peut-être seront-ils moins boutonnés.

11 entra dans le premier atelier qui se trouva sur son chemin : c^était un magasin d'ébénisterie. Vingt compagnons y travaillaient avec ardeur, débitant ou sculptant des bois, polissant ou vernissant

des feuilles de placage. C'était un spectacle où 1a vue se reposait avec plaisir : ces bras vigoureux s'exerçaient à Tenvi, ces visages exprimaient la résolution et la franchise. Baby ne douta plus du succès.

— Ceux-ci du moins, se dit-il, ne m'échapperont pas. Ils n*ont rien à ménager comme David,* ils n'ont pas peur de leur ombre comme ce bourgeois. Posons-leur carrément les choses.

Il chercha de Fœil celui d'entre ces hommes à qui il devait s'ouvrir : tous semblaient être à la besogne au môme titre, et de l'un à l'autre la tenuç ne différait pas. Il prit alors le parti de s'adressera l'atelier en masse :

— Mes amis , leur dit-il , pardonnez^moi si j'Interromps un instant vos utiles travaux. Je suis étranger, curieux par conséquent. Depuis mon arrivée, je cherche à résoudre un problème, celui de savoir quelle est la forme de votre gouvernement, Pourriez-vous me mettre sur la voie?

Aux premiers mots de Baby, les vingt ouvriers avaient prêté une oreille attentive ; sa qualité d'étranger lui conciliait l'intérêt. Mais dès qu'il en ar-

liVa à son idée fixe, il se fit une révoliition complète dans les airs de ces braves gens. Un rire sardonique courut sur les lèvres , des regards étranges Turent échangés ; il échappa même aux apprentis quelques gestes familiers qui n^étaient pas marqués au coin du bon goût. Cependant un des ouvriers s*était détaché des autres, comme si une responsable lité plus grande eût pesé sur lui, et, s'avançant vers Tofficier :

— Monsieur, lui dit-il, en quoi peut-on vous être agréable? Est-ce des bois de fauteuils qu'il vous faut ? En voici du dernier goût.

En même temps, il lui montrait des échantillons et des modèles assortis. Baby n'en revenait pas; il croyait s'être exprimé dans un langage très-catégorique, et cet homme battait la campagne en lui répondant. Il insista :

— C'est de votre régime politique et non de vos marchandises que je vous ai parlé, mon ami. Je vous ai posé cette question bien simple : Sous quelle forme de gouvernement vivez-vous?

— Très-bien, Monsieur, répliqua l'ouvrier, j'y suis maintenant. Mille pardons si je n'ai pas mieux

^^ompris d'abords Ce sont des^ chênes sculptés que vous désirez. Nous en avons de tous les genres , pour buffets , pour lits , pour chaises ; vous aurez un grand choix.

— Mais non, roais noni s*écria Tofficier avec un peu d^impatience. Votre forme de gouvernement?

— Ah ! des incrustations 1 Que ne le disiez-voiis plus tôt ! reprit l'ouvrier. Est-ce en nacre ou en cuivre que vous les désirez? Vous faut-il de Yé^ caille ou de la laque? Et sur quel fond? Palis« sandre ou bois de rose ? Expliquez-vous , décidezvous.

— Votre forme de gouvernement? répéta Baby en criant à tue-tête et avec un accent irrité.

II eut beau faire, l'impassible ouvrier ne sortit pas de ses ofires et ne se départit pas de son sangfroid. Le reste de Fatelier s'était remis à la besogne et travaillait avec une ardeur nouvelle. Seulement quand, de guerre lasse, le lieutenant vida les lieux, deux apprentis coururent vers la porte et accompagnèrent sa sortie d'une dernière manifestation :

— Des bois de fauteuil, M'sieu; des chênes sculptés, M'sieu I

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De toutes les campagnes du lieutenant, c'était la plus malheureuse ; il rentra en proie au découragement.

— Décidément je ne tirerai rien des hommes, se dit-il comme dernière consolation ; on leur a jeté un sort, un maléfice, un je ne sais quoi. Ce peuple est le plus bavard et le plus indiscret qui soit sur terre, et quand on lui parle de son gouvernement* bonsoir. Aussi je passe condamnation sur Tune des moitiés du genre humain. Heureusement que l'autre moitié me reste : nous verrons demain.

Il se coucha sur ces mots , et fut bercé pendant toute la nuit de songes riants, échappés de la porte d'ivoire.

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