L'ODYNÈRE DE LA. RONCE
nouvelle; on croirait qu'il va se [dérouler et prendre l'essor ; telle n'est pas encore sa destinée, l'immobilité l' enchaîne et le retiendra encore dans l'inertie pendant plusieurs semaines : il faut qu'il achève son noviciat d'insecte parfait. La saison, cependant, avance ; l'heure du réveil définitif vient de sonner : c'est un moment solennel dans la vie de l'insecte; ses téguments ont pris de la consistance; sur le point de jouir librement de la vie, l'Odynère se pare de ses vêtements de noce : les antennes se redressent, les articulations s'assouplissent, les ailes se déploient; l'insecte, amoureux de liberté, redouble d'efforts pour forcer sa prison; elle cède à ses coups répétés :l'empire de l'air le reçoit triomphant.
La délivrance de l'Odynère s'opère en sens inverse de l'époque de la ponte, c'est-à-dire que, dans cette série de coques placées bout à bout et étroitement enclavées dans un étui de bois, la plus inférieure, la première en date comme construction, et qui, partant, renferme le premier œuf pondu, ne lâche son prisonnier qu'après que les autres coques ont perdu leurs captifs. Il y a ici renversement des lois ordinaires de la nature, une véritable abdication du droit d'aînesse. Il en devait être ainsi, sous peine de sacrifier presque tous les membres de la famille au salut d'un seul. En effet, si le premier œuf pondu avait dû être le premier-né des jeunes Odynères, il aurait fallu que celui-ci, pour voir la lumière aussitôt ses ailes venues, perforât, de fond en comble, les six ou sept coques qui le précédaient, afin de sortir par la troncature de la tige de ronce. On n'entre pas dans la vie par le massacre des siens* voilà pourquoi le dernier berceau donne passage au
premier-né; celui-ci fraye la route au second, le second au troisième, et ainsi de suite, jusqu'au plus ancien de tous, qui, une fois en possession de sa liberté, s'inquiète fort peu des passe-droits qu'on lui a faits. Sa vie au grand air est bien moins longue que la prison qu'il a subie. Folâtrer quelques jours au soleil, faire nopces et festins, bâtir le berceau de sa descendance comme on a bâti le sien, pourvoir par la chasse à l'existence de ses petits, et, cette fonction de l'instinct maternel accomplie, mourir : tel est le sort de l'Odynère ; il disparaît de la scène en laissant une postérité qui devra vivre de sa propre expérience, et ne connaîtra jamais ses ancêtres.
I/ODYNÈRE SPINIPÈDE
La tribu des Guépiaires ne renferme pas seulement des individus, qui, comme les Guêpes, vivent en grandes sociétés et se construisent des nids, sous forme de gâteaux; ce groupe comprend encore des insectes qui fuient la vie en commun et lui préfèrent la solitude; de ce nombre se trouve l'Odynère spinipède, l'une des espèces les plus curieuses par ses constructions et la prévoyance maternelle dont elle fait preuve pour l'alimentation de sa progéniture : Réaumur nous a donné son histoire sous le nom de la Guêpe solitaire ; le génie de l'observateur y brille d'un vif éclat.
C'est vers la fin de mai que l'Odynère spinipède
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se met à l'ouvrage, il continue d'y travailler jusque vers le mois de juillet. Sa première opération consiste à creuser, dans un tertre argileux ou dans un sable gras, un trou dont le diamètre ne dépasse guère celui de son corps. En même temps qu'il fait office de mineur, il construit au dehors un tuyau cylindrique ayant pour base le contour de l'entrée du trou, et qui, après avoir suivi une direction perpendiculaire, se contourne un peu ; ce tuyau s'allonge à mesure que le trou devient plus profond; il est fabriqué avec le sable qui en a été extrait, et paraît travaillé avec art; c'est un assemblage de gros filets grainés, tortueux, laissant entre eux des vides sur certains points. Un expédient très-simple aide l'insecte dans ses afïouillements. L'Odynère commence par ramollir la particule de sable qu'il veut enlever, il la mouille de quelques gouttes liquides qu'il y dégorge. La terre sablonneuse n'a pas plutôt bu cette humidité, qu'à l'instant elle devient pâte molle ; les dents de l'insecte là ratissent et la détachent sans peine; aussitôt, les jambes de la première paire reçoivent les fragments, les pétrissent, et en composent une petite pelote qui sert de fondement au tuyau.
L'enceinte de la galerie souterraine que TOdynère se dispose à creuser, une fois déterminée, le mortier est mis en œuvre, la pâte est bientôt contournée, aplatie, employée. Le trou se creuse, et les grains de sable détachés, au fur et à mesure, de la fouille, sont successivement appliqués sur les couches qui constituent la base du tuyau. L'ouvrage s'avance, mais il ne peut aller vite, qu'autant que l'animal est en état d'humecter le sable; à force de saliver, sa
provision de liquide ne tarde pas à s'épuiser; au bout de deux ou trois minutes, il s'envole, va faire de l'eau, et revient à son atelier travailler avec une nouvelle ardeur et un nouveau succès.
Le mêmeOdynère creuse successivement plusieurs trous, mais il ne semble pas y avoir de règle fixe pour leur profondeur; on en trouve qui plongent à huit centimètres au-dessous de l'Orifice, tandis que d'autres ne descendent qu'à quatre ou six centimètres. La longueur des tuyaux est également variable, quelle que soit la cavité qu'ils recouvrent. Tous les matériaux qui n'entrent pas dans la construction du tuyau sont rejetés; ces décombres tombent à terre si le tuyau est logé dans un mur, ou au bas de ce tuyau, s'il se drèsse sur un terrain horizontal.
La fin pour laquelle le trou est percé dans un massif de sable ne saurait être douteuse, ce trou a pour but de recevoir un œuf et de loger le ver qui doit en sortir; mais on ne devine pas aussi facilement pourquoi l'Odynère Mtit le tuyau de sable dont la construction demande beaucoup plus d'art que le simple percement d'un trou; peut-être est-il destiné h mettre l'œuf h l'abri des maraudeurs, quand la mère est en course; peut-être n'est-il pour elle qu'un tas de moellons qu'elle reprendra en sous-œuvre lorsqu'il s'agira de soustraire le nid aux regards de l'ennemi : l'insecte nous prouvera tout h l'heure que cette supposition n'est pas invraisemblable. La totalité du trou creusé par l'Odynère ne doit pas servir de logement h la larve qui y sera renfermée ; une partie lui fournira un gîte assez spacieux ; mais il doit être creusé à une certaine profondeur, afin que
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le ver n'ait pas à souffrir d'une trop forte chaleur lorsque les rayons du soleil tomberont sur la couche extérieure du sable. Le ver a ses appartements au fond du trou et pas ailleurs ; la mère sait au juste la capacité qu'elle doit laisser vide, et elle la conserve telle; elle bouche tout le reste, en faisant Centrer dans la partie supérieure du trou tout le sable qu'elle en a retiré. C'est, en quelque sorte, pour avoir ce sable sous la main, qu'elle a construit un tuyau avec les matériaux extraits de la fouille; en la verra, en effet, plus tard, ronger le bout de ce tuyau, après l'avoir mouillé, en former des pelotes de mortier qu'elle prendra les unes après les autres, et qu'elle ne manquera pas de reporter dans le trou, jusqu'à ce qu'elle l'ait complètement rebouché : après cette opération, la cavité est aussi exactement fermée qu'elle l'était avant que l'insecte ait commencé à la creuser.
Lorsque l'Odynère a muré un de ses trous, une des cellules de ^able où il a déposé un œuf, il est parfaitement tranquille sur le sort de la larve qui doit en provenir ; avant de mettre les scellés, il a pourvu à tout ce qui lui est nécessaire pour sa nourriture, rien ne lui manquera. Avec l'œuf il renferme la provision destinée à l'accroissement du ver jusqu'à son changement en chrysalide. De maçon qu'il était, il se fait chasseur, bat les pièces de luzerne où se cachent les larves de petits charançons, s'en empare, et avant de les porter à son nid, il les blesse d'un dard qui, sans les tuer, les paralyse, arrête leur développement et les maintient à l'état de proie vivante, complètement inoffensive pour le petit ver auquel elles serviront de pâture : au fond de chaque
nid, près de l'œuf de l'Odynère, on trouve, en effet, une douzaine de chenilles vertes roulées sur ellesmêmes et appliquées exactement par le côté du dos contre les parois du trou ; aucune d'elles n'a la liberté de se mouvoir.
Pourquoi ces chenilles sont-elles ainsi rangées en pile, pressées les unes contre les autres? Il est aisé de le deviner, mais on ne saurait trop l'admirer. L'Odynère, nous l'avons dit, ne laisse qu'un œuf dans chaque trou ; de cet œuf doit sortir un ver carnassier, mais qui ne s'accommoderait pas, comme tant d'autres, d'une chair morte ou corrompue ; il lui faut un gibier tout particulier, tendre, dodu , succulent, vivant; sa mère, pleine de sollicitude pour ses besoins, lui a préparé un festin des plus délicats, tout à faitde son goût. Elle remplit la cellule où il doit passer sa première existence d'animaux qu'il n'aura qu'à dévorer les uns après les autres, quoique leur volume dépasse prodigieusement le sien au sortir de l'œuf; il mangera, à son aise, l'insecte qui se trouvera le plus à sa portée, sans avoir rien à en craindre; il passera ensuite au second, puis au troisième, puis à tous les autres, jusqu'à ce que le douzième service de sa table soit épuisé. Douze chenilles, une par jour, ni plus ni moins, il lui faut à cette larve vorace; d'instinct, sa mère connaît ce nombre, elle ne l'excède jamais. Sa science entomologique est encore plus surprenante. Elle ne va à la chasse que d'une seule espèce de chenille, et, chose non moins étonnante ! ces chenilles sont toutes à peu près du même âge. Ce qui détermine son choix, ce n'est pas l'idée de s'épargner des voyages en négligeant de plus petites chenilles; la nécessité de les trouver juste comme il les lui faut,
L'ODYNÈRE SPINIPÈDE
multiplie bien davantage ses courses; ce qu'elle veut, ce sont des chenilles pour ainsi dire toutes développées, d'un âge qui leur permette de soutenir un plus long jeûne sans périr, et sans qu'elles aient plus à croître. Admirable instinct, ou pour mieux dire, merveilleuse combinaison providentielle! Si les chenilles qui, pendant douze jours, doivent servir de pâture au ver de TOdynère et rester, le même temps, entassées dans la cellule* y périssaient au bout de peu de jours, le nid deviendrait bientôt un véritable cloaque, et le jeune insecte y mourrait asphyxié, empoisonné : grâce à la blessure spéciale dont la mère a frappé ses victimes, leurs fonctions vitales sont tout à coup suspendues, mais la vie se maintient, elle persiste dans un engourdissement conservateur, jusqu'à ce que le jeune Odynère la termine brutalement en assouvissant sa faim (1).
La manière dont la mère Odynère apporte le gibier au logis est assez curieuse. La larve du charançon n'est guère moins grosse que notre insecte. Celui-ci l'attaque sans hésiter; il fond sur elle, lui serre la tête entre ses mandibules et l'oblige avec ses jambes, à s'étendre le long de son corselet et de son ventre, malgré tous les efforts de la chenille pour se tordre et s'enrouler. Ainsi appliquée et assujettie contre le corps de son ravisseur, elle augmente peu le volume de l'Odynère qui enfile son tuyau avec autant de facilité que s'il y entrait à vide. Parvenu au fond du nid, il n'a qu'à laisser la chenille en liberté pour quelle se contourne d'elle-même en anneau ; il
(1) Voir, à la fin du volume, l'histoire des Cerceris, racontée par MM. Léon Dufour et Fabre, et qui ne laisse aucun doute sur ce curieux procédé.
suffit, dès lors, de la presser au fond de la cellule, si elle Tétrenne, ou de la serrer contre les autres chenilles, s'il y en a déjà plusieurs emmagasinées : immobiles dans leur position annulaire , toutes attendront , sans s'en douter, le moment d'être mangées.
Elles ne sauraient échapper à leur tristesort. A peine l'Odynère est-il sorti de l'œuf, sa première pensée est pour le garde-manger. Il commence par percer le ventre de la chenille dont il est le plus proche ; il s'en nourrit, et quand il n'en reste plus que la peau et la tête écailleùse, c'est-à-dire presque rien, il tire ces débris, les fait descendre au fond de la cellule, et va traiter la seconde chenille comme il a fait de la première; ainsi de toute la bande, jusqu'à ce que la douzaine y passe.
En attendant le temps de sa métamorphose, le jeune Odynèren'aqu'uneseule chose entête, manger et manger encore; sa voracité est extrême. La brochette expédiée, il se prépare à son second changement; il se file une coque d'un tissu serré, adhérente ordinairement au sable, et de couleur brune ; il y reste emprisonné de dix à onze mois, expiant par un long jèûne les appétits gloutons de son premier âge. Vers la fin de mai, dans nos climats, il déchire la coque avec ses dents, s'avance, peu k peu, au dehors, laisse un instant ses orgânes se ressuyer à l'air, et après un moment de recueillement, il se confie à ses ailes : désormais, il est en pleine liberté.
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L'HYLOTOME DU ROSIER
Le soin de leur postérité est, pour beaucoup d'insectes, le trait principal de leurs mœurs; aussi, certaines femelles sont-elles pourvues d'instruments particuliers qui leur permettent d'entailler, de scier, de couper les végétaux sur lesquels elles pondent leurs œufs ; Tune des mieux dotées, à cet égard, est l'Hylotomedu rosier, dont Vallisnieri etRéaumur se sont faits les historiens. Cet insecte n'est pas rare ; on le trouve dans la plupart des jardins où Ton cultive des rosiers, et, comme il est peu défiant de sa nature, il est facile de suivre son travail, pour peu qu'on ait l'habitude d'observer.
Sa larve est une des fausses chenilles remarquables par leurs attitudes bizarres; elle tient ordinairement l'extrémité postérieure de son corps élevée et souvent contournée en S, parfois aussi simplement infléchie. Ses jambes sont au nombre de seize, mais les deux dernières se meuvent rarement; ses jambes écailleuses se terminent par deux crochets. Elle vit sur le rosier. Quand elle a pris tout son accroissement, elle entre en terre pour s'y construire une double coque de tissus très-différents. Le plus extérieur est un réseau à grandes mailles , semblable à celui d'une raquette ; les fils dont ils est composé sont doués d'élasticité : ils reprennent leur position dès qu'on cesse de les presser. L'enveloppe intérieure,
au contraire , formée d'un tissu très-serré , mou et flexible, est privée de ressort. Les deux coques n'ont rien de commun entre elles; elles se touchent sans être attachées ensemble, Tune est simplement logée dans l'autre. Lorsque la nymphe a fini son temps de prison, elle devient insecte à quatre ailes, armé de deux dents. Le premier usage de l'Hylotome est de les employer contre sa coque; il arrache les fils de soie de la première enveloppe , coupe les mailles delà seconde, et s'affranchit, par là, de toute entrave ; sa vie ne se passera plus qu'à l'air libre.
Sous son dernier état, l'Hylotome ne vit pas longtemps, mais il sait mettra le temps à profit; la maternité lui révèle toutes ses ressources. Un rosier l'a nourri pendant qu'il . était fausse chenille, un rosier nourrira encore sa postérité. Il est facile de découvrir son nid; les branches sur lesquelles il est placé sont ordinairement renflées en certains endroits, elles portent de petites cicatrices d'un aspect noirâtre et comme desséché. L'Hylotome, près de pondre, ne se détermine pas à la légère pour l'emplacement de ses œufs ; il se promène de branche en branche sur l'arbuste, et, après une inspection minutieuse, choisit avec raison celle qui est plus voisine de l'extrémité du rameau que de son origine : l'écorce, plus verte et plus tendre sur ce point* lui offrira moins de résistance qu'ailleurs. Une fois le rameau désigné, l'insecte s'y cramponne, la tête tournée en bas, et se met en devoir d'attaquer sa besogne. Attention I c'est le moment d'étudier ses manœuvres et de surprendre son secret. Pour bien comprendre ce qu'il va faire, voyons d'abord ses outils. C'est une véritable scie,' ne différant de
L'HYLOTOME DU ROSIER
la nôtre que par sa perfection ; elle est double et ses dents sont elles-mêmes dentelées. L'instrument, renfermé entre deux lames écailleuses ou coulisses, agit à la fois comme scie et comme lime , c'est-àdire que, en même temps qu'il entaille, il aplanit et polit les surfaces raboteuses ; rien de plus ingénieux. L'Hylotome est à l'œuvre, suivons-le. Il a recourbé son corps en dessous ; la pointe de la double scie paraît, elle sort bientôt de sa gaîne, se redresse et se place perpendiculairement à la branche où elle doit pénétrer. La pointe n'a pas • plus tôt touché l'écorce, qu'elle s'y enfonce. La bête, cramponnée sur ses jambes, appuie son ventre sur la base de l'instrument et la presse de toutes ses forces. Dans ce premier instant, elle n'agit sur l'instrument que pour le piquer dans le bois, pour y engager sa pointe et le mettre en l'état où il doit être pour que les dents des scies trouvent prise ; bientôt, celles-ci peuvent opérer avec succès; une plus longue partie de l'instrument se cache dans le bois, il s'y enfonce de plus en plus; en moins d'une» minute, il y disparait tout entier : le ventre de l'insecte, d'abord éloigné de l'écorce de toute la longueur de la scie, s'en approche au point de s'appliquer contre le rameau.
L'Hylotome n'introduit pas son instrument dans la tige du rosier simplement pour la fendre , mais bien pour y pratiquer une cavité propre à loger l'œuf assez gros qu'elle y déposera. L'entaille ne doit pas être partout également large et également profonde, il faut qu'elle serve à loger l'œuf et à l'abriter. Pour cela, l'insecte dirige son instrument à peu près comme le chirurgien conduit sa lancette, il
l'enfonce d'abord presque perpendiculairement et le retire ensuite dans une direction oblique ; ses deux scies ont donc besoin d'être pointues par le bout; il faut, de plus, que leurs extrémités puissent pénétrer dans l'écorce et les fibres ligneuses, comme y pénètrent des instruments tranchants; mais, en cet état, bien qu'elles soient en mesure de couper les fibres qu'elles rencontrent, elles ne pourraient , à cause de leur voie extrêmement étroite , ouvrir une cavité suffisante, c'est pourquoi la face extérieure de chaque scie est façonnée en lime pour suppléer à ce qui manque à la voie et à l'épaisseur des deux scies : lorsqu'une des deux scies est retirée vers l'éeorce, les dents déchirent les fibres qui se trouvent sur leur passage.
A un certain moment, le jeu des scies cesse , tout mouvement semble s'arrêter dans leurs tendons, tout paraît en repos; le travail, en effet, n'a plus lieu de continuer; l'entaille est assez grande pour recevoir l'œuf, l'Hylotome l'y glisse, et reste ensuite immobile pendant quelques minutes, ayant toujours sa tarière engagée dans la branche du rosier. Tout à coup, il en retire brusquement la plus grande partie et répand, en même temps, une liqueur mousseuse qui s'élève jusqu'au bord extérieur de l'entaille, parfois même au delà. Vallisnieri croit que cette liqueur a pour but d'empêcher l'entaille de se fermer; Réaumur, lui, pense qu'elle sert à conserver l'œuf. Quoi qu'il en soit, peu de temps après l'apparition de la liqueur, l'Hylotome achève de retirer sa double scie de l'entaille, et la replace dans sa gaine, mais non pour longtemps. Bientôt il fait un pas audessous de l'endroit entamé, et recommence son jeu
L'HYLOTOME DU ROSIER
de scie ; il le continue tant que la branche lui paraît propre à recevoir des entailles : celles-ci s'échelonnent à la file les unes des autres. On en compte quelquefois jusqu'à vingt-quatre , mais , généralement, il y en a moins ; quand une branche est épuisée, Tinsecte passe à une autre, mais non sans l'avoir d'abord visitée scrupuleusement.
L'ouverture de chaque entaille récente se manifeste par une petite fente un peu courbe, analogue à celle d'une saignée; elle a environ deux millimètres de longueur. En enlevant l'écorce qui avoisine l'une de ces fentes et une petite portion de la partie ligneuse, on met à découvert l'intérieur du nid : l'œuf qui le remplit est oblong, et plus menu à l'une de ses extrémités.
L'endroit de la branche à laquelle l'Hylotome a confié ses œufs ne se distingue, le premier jour, des autres parties que par de petites fentes dont les lèvres, comme celles des saignées, se sont rapprochées. Mais dès le lendemaûn, cet endroit se signale par sa couleur; de vert, il est devenu brun, surtout aux abords des entailles; peu à peu, le changement s'accuse davantage ; chaque endroit entaillé se relève et prend, de jour en jour, plus de convexité ; la file d'entailles finit par ressembler à une série de grains de chapelet qui , ayant toute leur longueur, auraient perdu une partie de leur circonférence. Ces élévations successives ne sont pas occasionnées , comme on serait tenté de le croire, par le boursouflement des plaies faites au rosier, elles résultent du développement des œufs : rien de plus sûr, quoique la chose paraisse étrange. Lesœufs,en général, nechangent pas de volume depuis la ponte jusqu'à l'éclosion ;
il y a exception- pour ceux de PHylotome ; ils croissent journellement, et, à mesure qu'ils grossissent, ils obligent les parois de la cellule où ils sont renfermés à s'élever et à s'agrandir en tous sens. Son ouverture devient chaque jour plus accentuée ; au moment de la maturité de l'œuf, elle est assez large pour laisser passer la larve récemment éclose; celle-ci en profite pour aller en quête de sa nourriture sur les feuilles du rosier, à la fois son berceau et son arbre à pain.
LES GUÊPES
Le nom de Guêpe éveille, tput d'abord, une idée désagréable; il rappelle le souvenir d'un visiteur effronté, toujours grondant, menaçant , l'arme sans cesse au poing, de mœurs pillardes et sanguinaires, et d'un caractère tellement irritable, qu'il n'y a jamais à plaisanter avec lui. Son poignard le rend féroce. Tout cependant n'est pas détestable chez les Guêpes. Architectes habiles, elles le disputent même aux abeilles dans l'art d'élever des palais; mères dé- ' vouées, elles ont la plusgrande tendresse pour leurs petits ; elles vivent, enfin, pacifiquement entre elles; malgré de graves défauts, elles ont donc aussi leurs bons côtés.
Leurs sociétés,presque aussi nombreuses que celles des abeilles, se composent également de trois classes de citoyens : de femelles, d'ouvrières et de mâles,
LES GUÊPES
mais avec des différences bien tranchées. Leur république repousse tout privilège. Chez elles, la mission de propager l'espèce n'est pas confiée à une seule mère, elle se trouve répartie entre un grand nombre de femelles, et ce n'est pas là leur unique occupation; elles bâtissent, chassent et picorent, en certains temps, comme la grande armée des travailleurs; chacune d'elles contribue à la prospérité de l'Etat. Les ouvrières forment la majorité de la nation. Maçonnes de leur métier, la tâche la plus importante et la plus lourde leur incombe commTe aux plus courageuses; tous les travaux publics leur sont dévolus; elles veillent, en outre, au respect de la cité, remplissent les fonctions de nourrices, et, de plus, vont en courses et sont chargées de l'approvisionnement des petits. Les mâles, à leur tour, ne se croisent par les bras. Ce ne sont plus des satrapes oisifs, s' engraissant aux dépens de la société, comme les faux bourdons des abeilles ; ils ont d'abord leur rôle principal à remplir; puis, ils gagnent honnêtement leur vie par un travail utile; les soins de propreté générale les regardent ; ils ne doivent laisser traîner ni cadavres ni immondices dans la maison commune ; en un mot, tout ce qui concerne l'hygiène publique rentre dans leurs attributions. Les emplois civils des mâles et leur séjour prolongé à l'intérieur les dispensaient d'être armés, aussi, ne portent-ils point l'épée; les femelles et les ouvrières, au contraire, appelées à vivre presque toujours au dehors, obligées souvent de s'assurer de leur proie par la force ouverte, devaient être sur le grand pied de guerre, elles sont pourvues d'armes formidables ; leur; poignard envenimé donne rapidement la mort aux insectes,
et les rend audacieuses et redoutables même vis-àvis de nous : il suffit d'avoir fait une seule fois l'épreuve de leur colère, pour savoir combien leur piqûre est douloureuse.
Les Guêpes ont la taille fine, qui ne le sait? Nos coquettes ne prennent- elles pas modèle sur elles? Mais elles ont beau faire, elles n'égaleront jamais l'élégance de ce joli corsage suspendu à l'abdomen par un simple fil. Cette beauté, du reste, n'est que de convention; elle ne vaut pas, à beaucoup près, la vigoureuse structure de l'appareil buccal de l'insecte. Sa lèvre est façonnée de manière à faire, à la fois, l'office d'une langue pour lécher et conduire les aliments , et d'une main propre à détacher, écraser et broyer des parcelles de corps solides ; la résistance est-elle trop forte pour cet organe, deux mandibules presque aussi larges que longues et garnies de dentelures, sont mises alors en jeu, l'obstacle disparaît.
Sans dédaigner la chair fraîche, la Guêpe serait volontiers butineuse et pastorale comme les abeilles, si les fleurs duraient toujours, et si la nécessité, dans certains temps, ne la forçait à devenir carnassière. Elle se montre, en effet, très-friande de toutes choses sucrées ; elle suce sans déplaisir le nectar des plantes; surtout, elle déguste avidement les fruits; poires, pêches, prunes et raisins sont, pour elle, autant de primeurs fort appréciées : avec sagacité elle s'attaque aux plus mûrs et aux plus succulents. A l'époque des petits, son appétit devient extrême; toute proie vivante lui est bonne; insectes de toutes sortes, abeilles surtout, tombent sous ses coups; elle en fait des hécatombes. Sa manière de chasser rappelle celle de
LES GUÊPES
l'oiseau de proie. Elle attaque toujours au vol, fond résolument sur le gibier, le tue sur place, et lui coupe immédiatement téte, ailes et pattes, s'il est trop lourd ou trop volumineux pour être transporté, à tire d'ailes, au nid; là, chose étrange pour un voleur 1 elle fait part généreusement de son butin à ses compagnes.... à charge, bien entendu, de réciprocité.
Aimant passionnément leur progéniture, à l'abri de tout danger dans des appartements élégants et commodes, accoutumées à la vie én commun, et très-sociables pour ceux de leur espèce, les Guêpes, avec leurs vertus domestiques, seraient certainement plus casanières, si la faim et l'absence totale de provisions pour la satisfaire, ne les jetaient dans une vie de hasards et d'aventures; le soin extrême qu'elles apportent dans leurs construction» attesterait au besoin leur disposition à rester au logis : elles n'épargnent rien pour le rendre confortable.
Toutes les espèces de Guêpes vivant en sociétés placent leur habitation selon leur fantaisie. Les unes la suspendent comme un hamac aux branches d'un arbre; les autres l'abritent sous un toit; quelquesunes la cachent dans de vieilles murailles ou l'enfouissent sous terre ; mais toutes emploient à peu près les mêmes matériaux. Elles rejettent absolument les bois verts, et pour cause; les vieux treillages, les vieux châssis, les vieilles portes et les vieux contrevents, en un mot, tous bois vieux et secs, qui ont essuyé les outrages de l'air et du temps, sont ce qu'elles préfèrent. Elles en détachent les fibres, les divisent en charpie, les pétrissent en pâte d'un gris cendré, semblable à celle du papier, et en font des
boules qu'elles apportent, entre leurs jambes, à leur domicile. Voilà le fond sur lequel elles travaillent. Pour se faire une idée exacte de leur procédé de bâtir, suivons de près l'espèce la plus répandue chez nous, la Guêpe germanique ; toutes les constructions des guêpes sont calquées, en quelque sorte, sur le même patron.
Et d'abord, notre insecte est un mineur de première force ; sans autre instrument que ses pattes et ses mandibules, il creuse le sol dans une profondeur de trente à quarante centimètres, déblaye une cavité d'un diamètre encore plus grand, et, après avoir pratiqué le trou destiné à recevoir le nid, il le complète par une galerie oblique et de nombreuses voies de communication : il sait qu'une cité populeuse ne saurait avoir trop de portes pour l'entrée et la sortie de ses habitants.
Le nid a généralement la forme d'une boule plus ou moins régulière, suivant que le terrain excavé a présenté plus ou moins d'obstacles naturels difficiles à surmonte*, c$r la Guêpe, ménagère de ses forces et de son temps, ne s'amuse pas à lutter contre les blocs de pierre ou les grosses racines qui se trouvent dans le terrier, elle les contourne ; de là, les variantes qui altèrent la configuration sphéroïde du guêpier : celui-ci se moule sur les contours de la cavité où il gît, il en reproduit nécessairement les accidents. Trois ouvrages principaux constituent l'architecture de notre guêpe : une enveloppe générale, des gâteaux à cellules hexagones, et des liens ou pilastres, en guise de supports.
Vue dans son ensemble, l'enveloppe a l'aspect d'une surface moutonnée, grisâtre, percée de deux
LES GUÊPES
trous pour l'entrée et la sortie des Guêpes. Quoique formant un tout compacte, elle est composée de plusieurs couches cintrées, extrêmement minces, séparées entre elles par des vides, et figurant un amas de coquilles convexes, appliquées en recouvrement les unes sur les autres. Sa construction s'effectue dans tous les sens à la fois; tandis qu'un certain nombre de Guêpes sont occupées à lui donner plus de développement, d'autres la fortifient en ajoutant couches sur couches; on en compte souvent plus de quinze dans une épaisseur de quatre centimètres. L'ouvrage est poussé avec la plus grande activité, sans qu'il y ait jamais confusion. Rien de plus amusant que d'assister à ce travail. Une seule Guêpe entreprend une bande d'un cintre, et mène, seule, près de deux centimètres à la fois. Supposons une voûte commencée qu'il s'agit de prolonger. L'insecte se place à l'une des extrémités, y applique sa pelote de pâte et se met à marcher à reculons ; à mesure qu'il chemine, il laisse devant lui une portion de sa boule, et tout en retenant le reste entre ses deux jambes antérieures, il étend et aplatit avec ses mandibules ce qu'il se propose d'employer, et le colle, à chaque pas, contre le bord de la bande. Celle-ci, dans son application récente, n'est qu'ébauchée ; elle est trop épaisse et mal unie, elle a besoin d'être amincie et aplanie : la Guêpe reprend son travail au point où elle l'a commencé; elle met l'épaisseur de la nouvelle bande entre ses dents, et répète son premier manège, c'est-à-dire qu'elle s'en retourne à reculons, avec vitesse, en frappant de coups répétés la nouvelle bande engagée entre ses dents, mais sans y rien ajouter : ordi-
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nairement, toute la matière a été employée de prime abord. Les mandibules remplissent les fonctions des palettes des potiers à creuset ; en frappant la matière molle, elles rétendent. La Guêpe reprend ainsi son œuvre cinq ou six fois de suite ; après le dernier coup de main, elle donne à la bande son épaisseur définitive. Il est à remarquer que c'est avec une extrême vitesse que la Guêpe travaille toujours à reculons ; elle est ainsi à même de se rendre compte, à chaque instant, du résultat de son opération : le jeu de ses dents est encore plus rapide que celui de ses jambes. Les bandes n'ont pas toutes la même couleur; les plus récentes, encore mouillées, sont brunes; on les distingue facilement des plus anciennes qui, suivant les matières employées, varient du blanc au gris jaunâtre ou au gris cendré. «
Le nid proprement dit des Guêpes se trouve audessous de renveloppe qui l'enferme comme dans une boîte; on y voit quinze ou seize gâteaux, de même substance papyracée que la muraille de ceinture, parallèles les uns aux autres et à peu près horizontaux. Ils forment comme autant de planchers distribués par étages, soutenus, dans l'intervalle qui les sépare, par des piliers et portant de nombreuses cellules semblables à celles des abeilles, et destinées à servir de berceaux aux Guêpes naissantes. L'épaisseur des gâteaux est proportionnée à la profondeur des cellules et au volume des trois sortes d'individus logés dans le nid ; leur diamètre diffère peu de celui de l'enveloppe, non compris cependant le vide qui les sépare; ce dernier sert de chemin de ronde. Le premier gâteau qui pend à la voûte n'a souvent qu'un diamètre de quatre à cinq centimètres;
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les gâteaux du milieu sont les plus considérables de tous par leur diamètre ; les derniers vont diminuant progressivement de largeur. Tous sont supportés par un grand nombre de liens massifs, fabriqués avec la même pâte que le reste du guêpier; ils ressemblent à de petites colonnes arrondies, évasées à leur base et aux chapiteaux ; chacun d'eux tient, d'un côté, au rayon supérieur, de Vautre, au rayon inférieur; sur quelques points, les gâteaux sont fixés aux parois de l'enveloppe, à l'aide de prolongements; l'assiette du guêpier n'en est que plus solide.
Contrairement aux règles de notre architecture, les Guêpes commencent toujours leurs maisons par le toit ; les fondements de l'édifice occupent la partie la plus élevée du nid, et c'est en descendant que la construction s'achève. Le plus petit des gâteaux ou le gâteau supérieur est bâti le premier, et est attaché au haut de l'enveloppe du nid; le second gâteau est suspendu en l'air par les liens qui le relient au premier rayon; les liens qui soutiennent le troisième gâteau s'appuient contrôle second, et ainsi de suite jusqu'au dernier rayon, de sorte que le premier gâteau supporte, en grande partie, le poids de tous les autres. Les grands gâteaux sont suspendus par plus de cinquante liens : notre colonnade du Louvre ne compte pas autant de supports.
Le nid est à peine en voie de construction, que la mère Guêpe s'occupe de sa ponte; chaque cellule reçoit un œuf; les œufs qui doivent produire l'armée des travailleurs sont logés dans un quartier à part, ceux des mâles et des femelles se trouvent souvent entremêlés sur le même rayon, mais toujours dans des cellules distinctes.
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L'été est l'époque de la grande ponte; dans cette saison, les mères cessent de battre la campagne et gardent le logis, la besogne n'y manque pas; on comprend facilement cette réclusion. Elles ont nonseulement à se débarrasser de leurs œufs , mais les soins de la famille les occupent presque exclusivement : il s'agit de nourrir quinze ou seize mille affamés, rude tâche, assurément, bien que les mères soient assistées dans cette opération par le dévouement des ouvrières.
L'œuf, blanc , transparent et allongé , est collé par son bout le plus pointu contre les parois de la cellule, et vers le fond.
Huit jours après la ponte, il donne passage à une larve sans pieds, beaucoup plus grosse que l'enveloppe où elle était renfermée; on distingue déjà les mandibules dentelées de sa bouche. Elle est très-vorace et ne se contente pas d'un seul repas par jour, il lui en faut plusieurs; elle les prend à la becquée, comme les oiseaux. L'activité avec laquelle une mère Guêpe parcourt, les unes après les autres, toutes les cellules d'un gâteau, est chose vraiment merveilleuse ; elle fait entrer sa tête assez avant dans les cellules dont les vers sont petits; ce qui s'y passe n'est pas facile à observer, mais on le devine aisément par ce qui se fait dans les loges habitées par des larves près de se métamorphoser. Ces dernières , plus fortes , sont moins tranquilles; elles mettent souvent leur tête hors de leur berceau, et, par des bâillements répétés, réclament leur pitance ; la mère la leur apporte avec empressement; le ver alors se calme, et se renfonce pour quelques instants dans sa cellule. Avec d'aussi
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bonnes nourrices, les larves croissent vite et deviennent bientôt assez grosses pour remplir entièrement leurs cellules; leur tête, alors, se dessine plus nettement, les mandibules prennent une couleur brune plus foncée, et les appendices de la bouche commencent à se montrer; leur corps est tout blanc et revêtu d'une mince pellicule. Quand elles ont acquis tout leur développement, la nourriture ne leur est plus nécessaire , elles se l'interdisent , ainsi que toute relation avec les Guêpes qui les ont élevées : elles se mettent en clôture. Bien qu'on ne leur ait point appris le métier de filandière , elles y sont fort habiles, elles tapissent leur logis d'une membrane soyeuse, et ferment l'orifice de leur cellule par une calotte sphérique, faisant corps avec le tissu même dont elles se sont doublées, et qui déborde un peu à l'une de ses extrémités ; trois ou quatre heures suffisent pour la confection du couvercle : il est bombé dans les cellules de femelles et d'ouvrières, et simplement plan dans celles où sont renfermées les larves mâles.
Peu de temps après que le ver s'est ainsi cloîtré, il se change en nymphe ; il ne reste pas longtemps sous cet état qui le condamne à une immobilité presque absolue. L'heure de sa dernière métamorphose arrivée, il se débarrasse, comme les abeilles, de la tunique dont ses organes sont emmaillottés, et se revêt delà robe virile : il a maintenant toutes les allures de l'insecte parfait. La liberté cependant ne lui est pas encore octroyée ; il lui reste à surmonter une crise dangereuse, celle de son dernier dépouillement; ses membres ne trouvent plus d'entraves, mais les portes de la prison cellulaire ne sont pas ouvertes,
il faut les briser; à cette condition seule, l'insecte sera réellement affranchi ; il se met à l'œuvre. Selon l'espèce à laquelle la Guêpe appartient, elle ronge avec ses mandibules les bords du couvercle de la cellule, et fait sauter la calotte d'un coup de tête; tantôt, comme les frelons, elle lime le couvercle par le milieu, y fait un trou et l'élargit, jusqu'à ce que tout son corps y puisse passer : cette fois, l'insecte est entièrement libre.
La Guêpe, échappée de sa cellule, ne diffère de ses compagnes que par ses couleurs plus pâles ; For et le velours dont son vêtement est chamarré n'ont pas encore l'éclat qu'ils prendront sous l'influence de l'air, de la lumière et d'un bon exercice ; peu d'heures suffiront à leur consistance définitive. La jeune Guêpe ne s'expose pas au danger du grand air aussitôt après être arrivée à la vie complète; son instinct l'avertit de rester d'abord au logis; ses organes doivent s'y fortifier par degrés ; pendant ce temps, les ouvrières lui apportent du dehors le produit de leur chasse, chair ou fruits, ces derniers à l'état de conserve sucrée, qu'elles font sortir de leur bouche, sous forme de gouttelettes transparentes. La jouvencelle, on le devine, fait honneur à ses hôtesses ; elle mange avec avidité la chair et savoure la liqueur offerte : ainsi fortifiée par ce premier repas, elle est en état d'affronter la température extérieure ; ses ailes sont ressuyées, lustrées ; d'un bond énergique, elle se lance dans la vie active : la société possède un citoyen de plus, travailleur et chasseur comme ceux qui l'ont précédé dans la vie.
Les cellules d'où sont sorties les générations nouvelles, ne sont jamais à l'état d'appartements
LES GUÊPES
vacants, les nymphes ne les ont pas plus tôt quittées, qu'une escouade d'ouvrières les visite, balaye à fond tous les débris , et leur fait toilette complète , afin qu'elles puissent recevoir de nouveaux habitants : les mères Guêpes y pondent dès que le berceau est prêt.
Tandis qu'elles s'occupent sans relâchô de la propagation de leur espèce, les travaux de construction se continuent avec activité ; huit ou dix mille ouvrières ne cessent d'apporter, du matin au soir, les matériaux nécessaires et de les débiter; l'ardeur qui les anime enfante des prodiges : des milliers de cellules sont promptement bâties ; les étages succèdent comme par enchantement aux étages, la cité ne tarde pas à être achevée ; sa position souterraine, qui défend les abords de la place, est entourée d'un vaste mur d'enceinte gardé par des légions guerrières : elle n'a guère à craindre du côté de l'ennemi. L'ordre le plus parfait règne dans son intérieur, bien qu'au dehors la guerre éclate avec fureur contre tout étranger ; point de querelles, point de combats entre les Guêpes; rarement elles se chamaillent sérieusement ; jamais elles ne se livrent à ces attaques violentes, de tribus à tribus, ainsi que cela se voit, parfois, chez les abeilles en proie à la disette ; en temps de famine , la Guêpe meurt avec courage et résignation, elle ne pille jamais ses semblables.
Du reste, le gouvernement des Guêpes explique très-bien la douceur de leurs mœurs publiques : point de disputes parmi elles; personne ne règne ni ne gouverne; chacun^Vit librement dans une cité libre, sous la seule condition de n'être pas à charge à l'Etat et de travailler à sa prospérité. Tous agissent de concert, et sous l'inspiration puissante du salut public, sans
Dig
monopole ni favoritisme d'aucune sorte : quel gouvernement humain pourrait être comparé à cette république modèle?
Et cependant, comme tous les Etats , môme les mieux constitués et les plus prospères, la république des Guêpes doit finir; sa décadence suit de près son apogée. Florissante et dans toute sa gloire pendant la belle saison, elle est rapidement précipitée à son déclin vers le milieu de l'automne. A peine les premiers froids se sont-ils fait sentir, une révolution complète s'opère chez les Guêpes, leur tempérament moral en est tout bouleversé. Plus de cœur à l'ouvrage , adieu l'énergie qui brave les situations les plus désespérées et sait en triompher; la république s'abandonne, elle périra bientôt. On ne songe plus à nourrir les petits; toutes les larves qui, dans la première quinzaine de novembre , n'ont pas encore fermé leurs cellules, sont vouées à l'extermination ; les ouvrières, les mâles, érigés en grands justiciers, les arrachent de leurs berceaux ; ni le sexe ni l'âge ne sont épargnés, on tue jusqu'aux nymphes ellesmêmes. On dirait que les Guêpes, pressentant que bientôt l'hiver ne leur permettra plus de nourrir leur progéniture , s'en défont pour que les petits n'aient pas à périr de misère et de faim. Elles-mêmes, du reste, n'ont plus que peu de jours à vivre. Confinées dans leur gîte par le mauvais temps, sans provision aucune au logis, sans ressource au dehors où il n'y a plus un seul petit morceau de mouclie ou de vermisseau, elles sont d'abord obligées de faire diète ; bientôt la diète devient jeûne et jeûne atroce ; elle épargne à peine quelques estomacs; la gelée leur évite une longue et cruelle agonie.