LE PERCE-OREILLE
L'ignorance ou quelque préjugé a fait à cet humble insecte un mauvais renom qu'il n'a pas mérité. On croit vulgairement qu'à l'aide de l'espèce de pince dont l'extrémité de son corps est pourvue, il s'introduit dans l'oreille des gens endormis, pour pénétrer dans leur cerveau, et leur donner ainsi la mort. Cette supposition purement gratuite ne. repose sur aucun fait; elle tombe, d'ailleurs, devant cette simple objection, qu'entre le conduit auditif et la boîte osseuse du crâne, il n'existe qu'une communication imperceptible; le sobriquet ridicule dont on affuble généralement la Forficule auriculaire ne proviendrait-il pas plutôt de la ressemblance des pinces de l'insecte avec l'instrument dont on se servait autrefois pour percer les oreilles auxquelles on voulait attacher des pendants? Admettons cette dernière explication pour sauver l'honneur du bon sens populaire, si souvent en défaut, soit dit en passant.
La Forficule auriculaire est si peu un foudre de guerre ou un animal dangereux, qu'elle n'ose sortir de sa retraite pendant le jour ; tant que le soleil est sur l'horizon, elle se tient presque constamment blottie dans son logis, et ne s'aventure au dehors
qu'à la nuit close ou tombante, à l'exemple des Nocturnes et des Crépusculaires dont elle partage les habitudes. Quoiqu'il y ait une paire de pinces dans sa garde-robe, elle n'en fait et n'en saurait faire un mauvais usage ; elle a beau en menacer l'importun qui l'inquiète, on ne la prendra jamais pour une arme sérieuse, car elle n'est apte ni à saisir, ni à percer une proie ; on serait bien plutôt tenté de la regarder comme un simple ornement, ou, mieux encore, comme un appendice d'exploration ; faute de bien connaître ses fonctions, on lui a attribué des propriétés malfaisantes : ainsi se font souvent les réputations chez les insectes.... et aussi ailleurs.
Les mœurs de la Forficule, loin d'être féroces, sont un emblème touchant de la vie de famille. La mère se tient constamment sur ses œufs, chose trèsrare parmi les insectes ; elle ne les quitte que pour aller chercher de quoi vivre. Sont-ils enlevés par quelque accident de leur gîte habituel, l'insecte les cherche avec anxiété; il tourne et court de tous côtés à leur rencontre, les recueille, un à un, les rapporte entre ses mandibules sous le toit maternel, et ne cesse ses démarches, que lorsqu'il les a tous retrouvés et réunis en paquet.
En France, ils éclosent ordinairement dans les premiers jours de mai. Les larves qui en proviennent sont d'une blancheur transparente; leurs pattes les supportent à peine; leur corselet n'est qu'ébauché, sans élytres et sans ailes. Laissées à elles-mêmes, elles ne seraient pas en état de pourvoir à leur nourriture, encore moins de se défendre contre leurs ennemis. Mais leur mère est là qui veille sans cesse, butine pour elles, etne les abandonne jamais;
LA PORPICULE AURICULAIRE 175
elle les guide sur les plantes du voisinage, et, au retour de leurs excursions, elle a soin de leur faire gagner la fraîche retraite que réclament leurs organes débiles.
Les petits savent bien à quelle bonne mère ils ont affaire; ils ne s'écartent point, ils courent sans cesse autour d'elle, comme les poussins autour de la poule. De môme que celle-ci, la Forficule se tient sur eux pendant des heures entières; elle a aussi un signe de ralliement pour les rappeler. Au moindre danger, elle les rassemble, les fait passer derrière elle, se place un peu en avant dans une attitude menaçante , agitant ses pinces : elle ne songe à prendre la fuite, que lorsque l'ennemi est décidément le plus fort et qu'elle a mis ses petits en sûreté. La troupe, en promenade, s'est-elle laissée surprendre par l'éclat subit d'un soleil brûlant, vite, elle la conduit sous une pierre, une mousse ou une écorce soulevée : sa sollicitude est de tous les instants, comme celle de la mère la plus tendre et la plus dévouée.
Les endroits frais sont ceux où les Forflcules se tiennent de préférence, elles s'y assemblent souvent en grandes sociétés. Les jeunes changent plusieurs fois de peau ; à chaque mue, ils deviennent plus complets, plus forts et plus agiles; leur mère ne les Abandonne à eux-mêmes, que lorsqu'ils peuvent se passer entièrement de ses soins. Leur nourriture est essentiellement végétale ; les fruits, surtout, sont de leur goût; cependant ils ne méprisent pas les matières animales en décomposition : après tout, ils y ont bien droit ; ne sont-elles pas la propriété légitime du premier occupant, lorsque nos seigneurs
les Nécrophores, Boucliers et Staphylins ne s'en sont pas encore emparés?
Les ailes ne viennent que très-tard aux Forfîcules ; elles se montrent, d'abord, sous l'aspect de simples moignons rudimentaires; peu à peu, l'organe acquiert de la consistance; quand l'insecte a pris tout son accroissement, l'appareil du vol, non-seulement se complète d'élytres et de membranes légères, mais les ailes postérieures deviennent trèspuissantes; après s'être développées dans tout leur luxe, elles se plient en éventail et se replient une seconde fois transversalement pour se loger sous les étuis : les adultes en font usage dans les grandes occasions pour se transporter rapidement d'un endroit à un autre, ou pour échapper aux poursuites trop vives d'un ennemi redoutable.
De tout l'essaim bourdonnant des mouches, de cette nuée de parasites qui, bon gré mal gré, s'introduisent dans nos demeures, dégustent tous nos mets, souillent nos appartements et nous harcèlent, à chaque instant, de leurs importunités, nulle espèce n'a été mieux étudiée que la Mouche bleue de la viande, quoique beaucoup de personnes ne la connaissent encore que de nom. L'insecte ne brille pas par ses couleurs; sa livrée tire même sur le sombre, et, à l'état de larve, il inspire, tout d'abord,
une répugnance justifiée par son odeur fétide. Mais lorsqu'on surmonte cette première impression, et qu'on suit les évolutions variées par lesquelles la mouche arrive à son état parfait, on oublie bien vite un instant de dégoût pour admirer une organisation singulière, qu'on était loin de soupçonner.
Entendez-vous voler cette grosse mouche gris-bleu foncé, à corselet noirâtre, dont le ventre est bordé de poils noirs? Elle s'agite, bourdonne, décrit de rapides circuits; elle est en quête de quelque chose. Fermez avec soin votre garde-manger ; pour peu qu'elle y trouve accès, adieu votre gibier et vos viandes succulentes, ils seront bientôt gâtés. Ce n'est pas par caprice que la mouche furette ainsi ; l'instinct maternel qui la porte à pondre sur les matières destinées à servir d'alimentation à ses petits, la dirige sur vos provisions de bouche; son odorat l'avertit qu'une chair appétissante pend à votre croc, elle y vole. Elle ne se trompera pas, croyez-le bien ; elle ne s'attaquera pas à une viande trop mince et, partant, sujette à se dessécher sans profit pour le but qu'elle poursuit; elle va droit au morceau épais et humide, capable de se corrompre ; c'est là ce qu'il lui faut pour la nourriture première de sa lignée ; sans perdre de temps, elle y dépose ses œufs : l'ennemi est, désormais, au cœur de la place.
La ponte a lieu par tas irréguliers, plus ou moins gros; les uns se composent d'une centaine d'œufs, les autres d'une cinquantaine, parfois d'une douzaine seulement, tous couchés les uns à côté des ' autres dans chaque tas ; leur chiffre total s'élève à deux cents environ; s'il s'en trouve quelques-uns en dehors du morceau de viande, c'est pur accident ;
troublée dans ses fonctions par une cause quelconque, la mouche mère a fait comme la poule inquiétée dans sa ponte, elle a laissé tomber son œuf, n'importe où, pressée qu'elle était par la nécessité : sa prévoyance, en général, est si peu en défaut, qu'elle place ses plus gros tas d'œufs sur les parties intérieures de la viande, plus humide là qu'ailleurs, et ainsi plus à la convenance des jeunes larves premières écloses.
L'œuf est blanc, irisé comme celui de la nacre, quatre ou cinq fois plus long que large, arrondi à ses deux bouts, mais un peu courbe. Sur l'un de ses côtés, légèrement concave, règne une languette cannelée en son bord, et qui s'entr'ouve près de Tune des extrémités de l'œuf lorsque la larve se prépare à sortir de prison. Cette larve fait ordinairement son apparition au jour vingt-quatre heures après la ponte; on dirait l'œuf cerclé d'anneaux au moment où la larve se dispose à le quitter; quand il est vide, il ressemble à une membrane chiffonnée.
Les larves présentent l'aspect de vers charnus et blancs ; leur corps, composé de onze anneaux, peut prendre successivement diverses figures : il s'allonge ou se raccourcit, à la volonté de l'animal, et paraît, en conséquence, tantôt plus, tantôt moins gonflé ; il lui suffit, pour produire ce double effet, de faire rentrer ses deux ou trois premiers anneaux les uns dans les autres, et, vice versa, de les en retirer. Quoique privées de pattes, les larves marchent, et ' môme assez vite, à l'aide de deux crochets écailleux, parallèles l'un à l'autre et placés au-devant de la bouche : c'est sur eux que tombe le principal effort du ver dans la progression ; ils s'implantent dans la
viande comme des crampons ; le corps, ensuite, se raccourcit , pour se porter en avant. Les crochets remplissent encore une autre fonction, ils servent à l'animal de pioche pour détacher et dépecer les fibres charnues dont le ver doit faire sa nourriture ; au repos, ils sont entièrement cach^ et rentrent chacun dans une sorte d'étui; la bouche s'ouvre immédiatement au-dessous de ces appendices.
Les vers ne sont pas plus tôt nés, qu'ils cherchent à manger. Ils se traînent d'abord sur le morceau de chair, puis s'y enfoncent en partie ; là commence l'œuvre de destruction . Ils se servent de leurs crochets et du dard dont ils sont pourvus pour déchiqueter leur proie. A mesure qu'ils en ont détaché un fragment, ils le divisent et l'avalent; ils raclent et sillonnent ainsi toute la pièce, jusqu'à ce que la matière succulente soit entièrement absorbée; à la fin, le morceau de viande est criblé de toutes parts, il n'y reste plus que les fibres les plus tendineuses : il ressemble alors aux mailles d'un réseau informe. Pendant ce travail, les vers sont toujours enveloppés d'une liqueur gluante , qui sert à entretenir une certaine humidité sur la viande, facilite sa fermentation, et tend à la faire corrompre rapidement : c'est dans cet état qu'elle leur convient le mieux. Us mangent beaucoup, mais jamais ne rejettent d'excréments solides. Leur croissance s'opère avec une promptitude étonnante. Dès le lendemain de leur naissance, par une température favorable, ils ont déjà une grosseur double de celle qu'ils avaient en sortant de l'œuf; l'accroissement est bien plus prodigieux encore le troisième jour, les vers pèsent deux cents foisplur que dans les vingt-quatre
heures précédentes; en moins de six à sept jours, et, quelquefois, en quatre ou cinq, si la saison est trèschaude, ils acquièrent tout leur développement et arrivent à cet état où ils n'ont plus besoin de nourriture jusqu'à leur transformation en mouches.
Quand les vers de la viande ont pris tout leur accroissement , il ne leur convient plus de rester sur la chair corrompue, où, jusque-là, ils se trouvaient fort à Taise ; ils la quittent ; chacun va, de son côté, chercher une retraite où il puisse se métamorphoser ; ils s'enfoncent en terre, et s'y blotissent jusqu'à leur changement en insectes ailés. La transformation ne s'opère pas aussitôt que le ver a gagné son nouveau gîte, il y garde sa forme, et s'y tient immobile pendant deux ou trois jours, quelquefois plus, suivant l'état de la saison. Le temps de sa métamorphose arrivé, de blanc transparent et charnu qu'il était, il prend la figure d'un œuf, de couleur rougeâtre ou marron; son enveloppe est opaque et cassante. Incapable de mouvement, il ne peut ni s'allonger, ni se raccourcir, ni se gonfler, ni se contracter ; il est totalement raide, à la différence des chrysalides dont l'extrémité postérieure est mobile et se meut quelquefois ; il n'a plus l'air d'un ver, c'est une espèce de barillet rougeâtre, privé de tout mouvement, et sans apparence de vie.
L'insecte vit pourtant, et les changements qui viennent de s'opérer en lui en préparent de plus considérables : voyons d'abord comment les premiers ont lieu. Le ver de la viande ne sait point se filer de coque soyeuse, comme certaines chenilles qui se renferment dans de somptueuses cellules
pour se transformer en chrysalides, mais il a d'autres ressources. D'abord, il se défait de sa peau et s'en fabrique une demeure hermétiquement fermée, assez solide pour le mettre à l'abri des injures de l'air et des attaques de ses ennemis ; après avoir détaché sa peau de toutes les parties auxquelles elle était adhérente, il s* abrite sous cette tente pendant tout le temps de sa métamorphose, v et lui fait prendre la figure d'une coque qui, bien que formée d'un tissu mince et transparent, acquiert cependant assez de consistance pour ne pas céder à la pression des doigts. Le ver, logé sous terre, fait rentrer sa tête et ses premiers anneaux sous les anneaux subséquents; il se met en raccourci et dispose toutes les parties de son corps à prendre le pli qu'elles devront avoir plus tard. Quand le changement est près de se faire, il s'achève vite, en quelques minutes. Le blanc de la peau prend, d'abord, de légères teintes rouges, puis le rouge s'accentue davantage, et se fond enfin en couleur marron; la peau est devenue coque en se séparant, couches par couches, et en brisant successivement toutes les fibres et tous les vaisseaux qui les unissaient : elle a cessé d'être partie intégrante du ver, sans cesser, pour cela, de l'envelopper.
Dès que cette peau est ainsi façonnée, elle a déjà de la solidité. A la différence de certaines larves qui changent plusieurs fois de peau avant de se transformer, le ver de la viande, sous cette forme, ne se défait d'aucune peau, d'aucune dépouille; selon toute probabilité, il fait, d'un seul coup, l'opération que les chenilles accomplissent quatre ou cinq fois dans leur vie; il conserve sa peau jusqu'à ce qu'elle ait le temps
d'acquérir l'épaisseur nécessaire ; peut-être celle dont il se débarasse a-t-elle, à elle seule, l'épaisseur des quatre ou cinq téguments que les chenilles abandonnent successivement.
L'insecte, en subissant son premier changement de ver, passe à l'état de boule ellipsoïde, mais il n'est pas encore chrysalide achevée ; pendant plusieurs jours, il lui faut garder sa forme grossière, il semble alors privé de vie ; ce n'est que peu à peu et par une sorte d'élaboration graduée, qu'il parvient à l'état de nymphe parfaite.
Si Ton ouvre une coque cinq ou six jours après que le ver s'est transformé, on la voit occupée par une nymphe blanche, pourvue de toutes les parties qui constituent une mouche. Les jambes et les ailes, quoique contenues dans des fourreaux, sont très-distinctes; la trompe est couchée sur le corselet; on distingue les lèvres et l'étui de l'aiguillon ; la tête est grosse et bien façonnée, ses yeux à réseaux sont très-reconnaissables.
La chaleur et le froid, la sécheresse et l'humidité sont les principales circonstances qui contribuent à avancer ou à retarder chacune des métamorphoses des vers de la viande; ceux qui ne se mettent en coques qu'à la fin de l'automne, ne deviennent mouches qu'au printemps suivant.
Les nymphes, dont les parties extérieures se sont développées et fortifiées, peu à peu, dans les coques, y sont devenues, avec le temps, de véritables mouches emmaillottées dans une membrane si mince et si transparente, qu'elle laisse voir les parties qu'elle couvre; les ailes semblent pourtant encore informes, parce qu'elles sont plissées et comme empa-
quetées. Mais ce qui parait le plus manquer à chaque nymphe, c'est d'être animée ; elle ne le devient, en réalité, que lorsque tous ses organes ont acquis la consistance nécessaire.
Le moment de la délivrance arrivée, la mouche sort constamment par le haut de la coque où se trouve sa tête et où s'abritait auparavant celle du ver. Sa tête n'est pourvue d'aucun instrument propre à percer une grande ouverture ; l'aiguillon de la trompe est encore très-mou; fût- il même plus ferme, il ne pourrait faire que d'imperceptibles trous dans une coque résistante. Mais à défaut de scie, de lime ou de tarière propre à percer, il a été donné à la mouche d'agir avec succès contre le bout de la coque ; chose remarquable, quoiqu'il paraisse aussi épais, aussi solide que le reste, il est construit de façon à s'ouvrir aisément. C'est une calotte composée de deux pièces, appliquées lune contre l'autre, qui peuvent facilement se détacher en deux demi-calottes : qu'une des deux soit séparée, c'en est assez, la mouche a une porte suffisante pour sortir.
La manière dont elle s'échappe de sa prison ne laisse pas que d'être originale. Lorsqu'elle est sur le point de terminer sa dernière métamorphose, elle appelle l'air à son aide; elle fait sortir de sa tête une vessie qu'elle y rengage presque aussitôt, pour l'en retirer plus grande un instant après, sous l'a figure, tantôt d'une boule, tantôt d'un museau allongé. La vessie et la tête, en se gonflant et se contractant tour à tour, poussent les deux demi-calottes du bout de la coque; celles-ci ne tiennent pas longtemps contre les coups redoublés de cet étrange bélier : l'insecte a fait un premier pas vers sa liberté, mais il n'en jouit pas
encore, il doit la conquérir par de nouveaux efforts.
Dès que la mouche a forcé tout ou moitié de la calotte, elle présente sa tête à l'ouverture, l'avance ensuite au dehors, et bientôt exhibe une partie de son corselet. Ses anneaux lui sont alors de plus de secours que ses jambes empaquetées. Le corselet n'est pas longtemps à se montrer; lorsqu'il se trouve en entier au delà des bords de la coque, les jambes achèvent de se tirer de leur enveloppe ; la mouche commence par mettre les deux premières hors de la coque, les quatre autres ne tardent pas à les suivre. Les premières jambes ne sont pas plus tôt délivrées de leurs entraves, que le plus difficile est fait; la mouche s'en sert pour se tirer en avant et pour achever de dégager les autres jambes, ainsi que son corps : elle laisse en arrière la membrane légère qui l'emmaillottait.
La mouche, au sortir de la coque, diffère notablement de ce qu elle sera bientôt. Elle doit être bleue ; mais sa couleur actuelle tire sur le gris ; encore ne paraît-elle sous cet aspect qu'à la faveur de ses poils noirs; le fond de son corselet, de son corps, et même de ses jambes est blanchâtre. Mais, peu à pçu, le blanc s'altère, et de telle sorte, qu'en moins de trois heures, toutes les parties deviennent aussi colorées, aussi bleues qu'elles le seront le reste de la vie de l'insecte; pendant ce temps, tout achève de prendre de la consistance ; les anneaux, le corselet et les jambes s'affermissent; de membraneux qu'ils semblaient être, ils deviennent comme écailleux.
Ce n'est pas seulement par sa couleur et sa consistance que la mouche, à sa dernière métamorphose,
diffère de ce qu'elle sera dans la suite. On ne lui voit alors que des moignons d'ailes, et si courts, qu'on ne saurait les considérer comme de véritables ailes, propres à fendre l'air et à porter l'insecte partout où bon lui semblera. Mais leur transformation s'opère sans retard; ils s'étendent, s'allongent en zigzags multipliés , appliqués les uns contre les autres, et finissent par s'étaler en une surface plane.
L'air joue un grand rôle dans la forme suprême que doit prendre l'insecte au moment de se lancer dans l'espace. Au sortir de l'état de chrysalide, la mouche, débarrassée de sa coque, paraît grosse relativement à la capacité de sa prison ; elle semble cependant encore bien plus petite que la mouche qui lui a donné naissance. Les insectes, on le sait, n'ont plus à croître après leur dernière métamorphose ; on serait donc tenté, tout d'abord, de s'imaginer qu'on a affaire, ici, à un animal rabougri, dégénéré. Il n'en est rien : donnez à l'air le temps d'agir, et vous ne tarderez pas à voir la mouche acquérir plus de volume dans toutes ses parties , et devenir même plus grosse que les mouches de son espèce. Cet accroissement subit n'est qu'apparent. Il ne faut pas oublier que l'animal est resté emmaillotté pendant un certain temps ; toutes ses parties, serrées les unes contre les autres, s'écartent, peu à peu, sous l'influence de l'air; la mouche aspire cet air avec force, il s'introduit dans son corps; la tête, le corselet, le ventre se gonflent; le fluide pénètre aussi dans les ailes; elles se déchiffonnent, se développent, s'étendent : l'œuvre dernière est accomplie. La mouche, en quelques heures, est passée, de l'enfance, à la plénitude
de ses facultés ; c'est un être complet, il va s'ébattre au grand jour et propager son espèce : ménagères , attention au garde-manger!