L'ANTHOPHORE ET LE MÉGACHILE DES MURS
en dedans de la cavité, les autres en dehors ; par leur pression et au moyen de petits coups répétés, elles contribuent à la perfection de l'ouvrage : si la motte de sable est trop grosse pour la place qu'elle doit remplir, le Mégachile en retranche une partie : nos maçons ne font pas autrement.
Outre la position et l'attitude où l'on vient de voir l'insecte, il en prend beaucoup d'autres; d'ordinaire, il fait entrer sa tête dans la cellule, comme pour voir l'effet produit par la matière employée et pour juger s'il n'y a pas quelque chose à rectifier. Il se montre moins difficile pour l'extérieur du nid, qu'il laisse graveleux, que pour la cellule dont il polit l'intérieur autant que le permettent les matériaux choisi pour sa confection. Remarquons ici que le Mégachile mouille, derechef, la charge de mortier, afin de lier davantage les grains de sable et de les rendre plus aisés à pétrir»
Chaque cellule doit avoir environ trois centimètres de hauteur et près de douze millimètres de diamètre : c'est presque un monument; l'insecte cependant l'achève dans l'espace d'une journée; il est vrai, il n'épargne ni peines ni voyages.
Le travail de bâtir n'est pas le seul auquel le Mégachile doive se livrer. Une cellule n'est pas plus tôt élevée aux deux tiers de sa hauteur, que, par une admirable prévision de l'avenir, la mère songe à garnir le buffet de ses petits* La nourriture qu'ils reclament est, à peu de chose près, la môme bouillie dont se nourrissent les Xylocopes, les Bourdons ; des poussières d'étamines délayées avec du miel eti forment le fond. L'habitation de la future larve est cal- Culée sur la quantité de provision qui lui suffira pen-
dant ce premier état ; avant donc d'avoir achevé la cellule, notre insecte cesse de transporter des matériaux à mortier, il est tout entier à son rôle de mellifère, courtise assidûment les fleurs et butine le plus qu'il peut : enfariné de la tête aux pieds, il gagne sa cellule, et y fait tomber avec sa brosse tous les grains de pollen qui se sont embarrassés entre ses poils.
Tant que le pollen est à l'état pulvérulent, la provision alimentaire n'est qu'ébauchée, il faut qu'elle soit arrosée de miel et qu'elle devienne onctueuse pour posséder toutes ses qualités nutritives : le Mégachile y dégorge la liqueur sucrée renfermée dans son estomac; il la pétrie, la délaye et en compose une pâte homogène; si quelque fente ignorée laisse échapper le miel de la cellule, elle est à l'instant bouchée par du mortier. Lorsque le magasin est rempli à la hauteur jugée nécessaire, le Mégachile y dépose un œuf, sa tâche est achevée : il ne lui reste plus qu'à fermer la cellule avec un couvercle de mortier. C'est donc dans une loge murée de toutes parts et scellée hermétiquement, mais où il entre cependant un peu d'air à travers les parois, que la larve doit éclore ; elle y trouvera tout ce dont elle aura besoin jusqu'à sa transformation en insecte parfait : sa mère a fini son rôle vis-à-vis d'elle.
Dès qu'une première cellule est construite, souvent même avant qu'elle soit entièrement terminée, la maçonne jette les fondements d'une autre loge qu'elle remplit comme la première. Le plus ordinairement, elle en fait entrer sept ou huit dans chaque nid, quelquefois, seulement deux ou trois. Elle les pose les unes auprès des autres sans les aligner avec
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régularité; loin de là, elle leur donne des inclinaisons différentes par rapport au plan où elles sont placées. Telle cellule est couchée sur le mur, tandis que telle autre est appuyée perpendiculairement, et que plusieurs occupent des positions intermédiaires. Des cellules cylindriques, fussent-elles rangées aussi régulièrement et aussi près que possible les unes des autres, fussent-elles, même, toufes parallèles, laisseraient des vides; les différentes inclinaisons qu'elles affectent augmentent considérablement ces vides, et ce n'est pas sans dessein de la part de l'insecte : il sait qu'en les remplissant de mortier, le nid n'en sera que plus solide, il ne manque pas de le fortifier ainsi. Il fait plus encore; non content de garnir de mortier l'intervalle qui sépare les cellules, il enveloppe le tout d'une calotte commune, de sorte que le nid prend la figure d'un massif de mortier trèsdur, percé, dans son intérieur, de plusieurs trous cylindriques, et cachant entièrement les cellules : son contour arrondi est presque toujours oblong.
Que ce soit pour lui donner plus de solidité ou simplement pour économiser le travail, toujours l'enveloppe extérieure du nid est construite avec un sable moins fin que celui des cellules : elle est composée de graviers relativement très-gros, disposés avec beaucoup de symétrie.
Tout en supposant que le mur d'enceinte dont le Mégachile protège son nid serve à lui donner plus de consistance, il se pourrait que cette fortification eût encore un autre but plus essentiel, celui de défendre les petits contre les maraudeurs. La société des animaux, pas plus que celle des hommes, n'est exempte de convoitises; il est des insectes qui aiment
MUSURS PITTOR. DES INSECTES. I l
à jouir sans travail et qui profitent volontiers du bien d'autrui. On a vu, maintes fois, tandis que le Mégachile était en quête de matériaux de construction, certains fureteurs entrer, sans façon, dans une cellule commencée, la visiter en tous sens, et faire mine de la ragréer, comme si elle leur appartenait. La preuve qu'ils étaient poussés par une mauvaise intention, c'est qu'à l'arrivée du propriétaire, ils ne lui cédaient nullement la place; celui-ci était forcé d'user de violence pour reconquérir ses droits : de là, pugilat, coups et blessures.
Duhamel a été souvent témoin de ces luttes; elles sont si opiniâtres,Jqu' elles durent des heures entières. C'est en l'air que se livrent les chocs les plus rudes . En général, les deux adversaires volent l'un vers l'autre, tête contre tête; le plus élevé a ordinairement l'avantage. Attrape-t-il l'ennemi placé au-dessous de lui, il le heurte avec violence pour le précipiter à terre; l'autre cherche à parer le coup en plongeant ou envolant à reculons. Ilarrive parfois, qu'allant à la rencontre l'un de l'autre, ils se choquent si fortement, qu'étourdis de ce coup réciproque, ils tombent tous deux à terre ; ils ne lâchent pas prise pour cela, le combat ne continue que de plus belle. Ils se saisissent par les jambes, cherchent à se renverser, roulent et culbutent l'un sur l'autre. A coup sûr, ce serait le moment de faire usage du dard empoisonné dont ils sont armés; mais soit que la fureur les aveugle au point de n'y pas songer, soit que, d'égale force sur l'escrime et également bien cuirassés, ils sachent éviter toute blessure mortelle, ces combats acharnés se terminent sans que mort s'ensuive; l'insecte dont les forces sont le plus vite épuisées
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lâche pied et prend la faite ; il est rare qu'il soit poursuivi : le vainqueur se contente de prendre possession de la cellule disputée. Les vieux nids abandonnée sont plus souvent l'objet de contestations que les cellules nouvellement construites. Pourquoi? On. l'ignore.
La pâtée destinée à l'alimentation des larves ne dure que le temps nécessaire à leur développement, il n'en reste plus dans la cellule lorsque leur accroissement est complet. Le ver songe alors à se faire un logement spécial pour se métamorphoser en nymphe; il se file une coque de soie d'un tissu extrêmement serré, qui n'adhère, en aucun point, aux parois de l'alvéole et n'en remplit pas la cavité. Pour sortir de prison, il n'a pas grand effort à faire, le réservoir d'eau qu'il possède lui épargne toute difficulté ; il lui suffit d'humecter l'enveloppe pierreuse du nid; à mesure qu'une portion du mortier est détrempée, il la détache avec ses mandibules ; la barrière tombée, l'insecte prend son vol et remplit, à son tour, le rôle qui lui a été assigné.
A voir l'épaisse muraille qui protège le nid du Mégachile, il semble que ses petits n'aient rien à craindre des ennemis du dehors : ils sont pourtant, quelquefois, la proie d'un audacieux brigand. La mère, qui vient de construire une cellule, a beau faire une garde assidue et passer la nuit dans son logis, la tête tournée vers le fond de la cellule, la maison n'est pas à jamais fermée aux rôdeurs. Le Mégachile ne peut rester toujours chez lui ; il est obligé de sortir, de temps à autre, ne serait-ce que pour aller chercher ses matériaux de construction, approvisionner son nid, ou même pour aller en quête de sa
propre nourriture. Ces absences, si courtes qu'elles soient, sont un vrai danger qu'il ne peut éviter. Le Clairon des abeilles est là, dans le voisinage, qui guette tous ses mouvements. Il a vu le Mégachile sortir ; sans perdre de temps , il se glisse dans ses pénates, y pond un œuf et se retire aussitôt. C'en est fait de la postérité de la pauvre maçonne. De retour au logis, elle achève ses cellules , les remplit de pâtée , et , pour plus de sûreté , elle mure ses œufs et ses provisions d'un couvercle ; pauvre mère ! elle ne se doute pas qu'avec sa progéniture elle a enfermé l'œuf de son plus cruel ennemi, et que toutes ses précautions n'ont abouti qu'à mettre le loup dans la bergerie. Loup cruel , en effet , et qui n'y va pas de main morte. Ce n'est rien pour lui que de manger le ver de la cellule où il est né si illégitimement ; à l'aide de ses fortes dents, il perce les cellules voisines, égorge une seconde larve , puis une troisième, puis une quatrième; presque toutes y passent : heureux s'il en échappe quelqu'une pour réparer les infortunes de cette famille ravagée!
LES FRIGANES
La guerre règne souvent au sein des eaux avec la même violence qu'elle éclate sur terre. Les petits, comme chez nous, y deviendraient presque toujours la pâture des grands, si le danger, éveillant la ruse
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et l'industrie, n'enseignait aux faibles d'ingénieux moyens pour se sauver de leurs ennemis. L' histoire des Friganes confirme cette vérité. Peu d'insectes naissent plus débiles et plus exposés qu'elles, pendant le jeune âge, à des périls de toute espèce ; Dytiques, Hydrophiles, Naucores, Nèpes et bien d'autres bêtes carnassières rôdent sans cesse autour d'elles pour les dévorer, sans compter que les Grenouilles et les Tritons ne demanderaient pas mieux que de banqueter à leurs dépens. Et cependant, à travers mille et mille obstacles, elles n'en arrivent pas moins à se développer et à compléter leur existence : tant il est vrai que plus la créature est infime et chétive, plus elle est entourée d'une sollicitude providentielle; ses moyens de salut compensent alors sa faiblesse.
Les Friganes, de l'ordre des Névroptères, sont caractérisées par leurs ailes supérieuses en toit, leurs ailes inférieures transparentes et plissées, de longues antennes sétacées et l'absence de mandibules. Aquatiques à l'état de larves, elles ne s'éloignent guère des ruisseaux, des mares ou des étangs, quand elle sont devenues insectes parfaits. Pendant le jour, elles se tiennent immobiles, comme les Noctuelles, tapies sous les feuilles, dans les buissons et sur le tronc des arbres; dans cette position, elles portent directement en avant leurs antennes ; au moindre danger, ces organes s'agitent d'une vibration rapide : l'insecte prend alors son essor. Il voltige, surtout le soir, vers le coucher du soleil; la lumière artificielle l'attire d'une manière en quelque sorte magique ; il y trouve souvent le sort du téméraire Icare. Ses mœurs ont été l'objet des
recherches de Réaumur et de Pictet, de Genève ; tous deux nous serviront de guides dans cette esquisse biographique.
Les Friganes pondent dans l'eau; leurs œufs, fixés par paquets sur des pierres ou des feuilles,, sont très-petits, arrondis et enfermés dans des boules de gelée, de formes diverses. Ce n'est, d'abord, qu'un tissu spongieux, presque sec, ridé et compacte; mais une fois imprégné d'eau, il se développe et devient transparent ; il est destiné à maintenir l'œuf dans un certain degré d'humidité, et à fournir la première nourriture du jeune animal. Les larves naissent peu de temps après la ponte, éclosent dans la gelée, y vivent plusieurs jours, et passent l'hiver au fond de l'eau, pour devenir insectes ailés dans la belle saison, à des époques variables, mais assez constantes pour chaque espèce. Deux ou trois jours après sa naissance, la jeune larve sort de la gelée, se file un tuyau de soie, et devient ensuite fabricante d'étuis avec les matériaux spéciaux h sa race. Plusieurs genres de Friganes se bâtissent des étuis mobiles ; d'autres, au lieu de fourreaux, se construisent des abris plus ou moins complets, fixés au sol ou à de grosses pierres. Chaque espèce a sa villa de prédilection. Les unes se plaisent dans les eaux courantes, les autres trouvent les eaux stagnantes plus à leur gré ; quelques espèces n'affectionnent que les ruisseaux les plus limpides, et se rencontrent surtout dans les sources. Parmi celles qui choisissent les eaux courantes comme domicile, il y a diversité dans la manière de se gouverner ; les unes restent attachées aux herbes du rivage, d'autres circulent au
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fond de l'eau, plusieurs vivent sous les pierres; certaines espèces ne se montrent que là où le courant est rapide; il en est, enfin, qui habitent les fossés et les étangs constamment tranquilles : elles ont alors moins besoin de s'attacher aux herbes et aux pierres ; aussi en voit-on souvent flotter à la surface ou entre deux eaux ; elles ne font, parfois, que se cramponner avec leurs pattes ; parfois aussi, elles relient avec des ûls de soie leur fourreau aux corps où elles veulent s'attacher.
Dans leur régime ordinaire, les larves des Friganes sont herbivores ; les grandes espèces mangent toute la feuille en commençant par le bord ; les petites se contentent de déguster le parenchyme, elles laissent les nervures intactes. Leur goût pour les végétaux n'est cependant pas si prononcé ni si exclusif, qu'elles ne recherchent, à l'occasion , de meilleurs morceaux ; friandes de petits insectes, elles n'épargnent pas même leur propre espèce quand elles rencontrent des larves dépouillées de leur fourreau ; leurs mâchoires peu tranchantes ne leur permettent d'attaquer que la partie molle, l'abdomen ; elles ne touchent ni à la tête, ni au corselet, ni aux pattes ; malgré leur voracité de circonstance, elles peuvent rester des mois entiers sans manger.
Le fourreau ou l'habit des Friganes est le point le plus intéressant de leur histoire. Le fond en est de soie,, et toujours très-régulier; il consiste en un tuyau cylindrique, plus large à l'avant qu'à l'arrière, souvent un peu arqué , mais toujours parfaitement lisse à l'intérieur. Il n'en est pas de même de sa surface externe : celle-ci est aussi variée de formes,
que le sont les matériaux destinés à la recouvrir et à la fortifier. L'élégance et la grâce ne président pas toujours au choix et à l'emploi de la matière première ; mais la larve s'inquiète peu de ce qu'on pensera de son habit ; elle tient, avant tout, à ce qu'il soit tel que les circonstances l'exigent : il faut convenir, toutefois, que, ehez plusieurs, il ne laisse pas que d'être fort baroque. On en voit de hérissés comme des porcs-épics ; d'autres, tout à fait déprimés, ressemblent à des robes de chambre flottantes ; quelques-uns ont pour étoffe des morceaux de bois diversement contournés, à côté d'autres régulièrement rangés ; plusieurs, véritables costumes d'arlequin, sont fabriqués de brins de paille, de morceaux de feuilles, de débris de coquilles et de brindilles bizarrement entrelardés à travers ce marivaudage. Il est néanmoins des habits plus excentriques encore. Ceux-là portent sur le dos toute une ménagerie vivante, Bulimes, Cyclostomes, Moules, mollusques aquatiques de toute sorte, juchés dans toutes les positions imaginables, qui la tête en bas, qui le corps en travers, qui à cheval sur son voisin, tous amarrés les uns aux autres par des cordages de soie. Règle générale, tout objet plongé dans l'eau est apte à s'ajuster aux vêtements des larves ; le sable et le gravier eux-mêmes entrent dans leur confection. Plus les matériaux sont uniformes, plus les fourreaux sont réguliers ; plus ils sont hétérogènes, plus leur aspect est bizarre : l'insecte , alors, semble fort mal habillé : on dirait souvent qu'il traîne une série de guenilles.
Les fourreaux les plus irréguliers sont ceux formés de substances végétales. La plupart des larves dis-
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posent ces matières longitudinalement avec plus ou moins de symétrie ; certaines espèces emploient des feuilles tout entières ; leur fourreau, nécessairement très-plat, simule un amas de débris de plantes. L'irrégularité qui distingue les étuis de matières végétales pures n'est pas absolue; plusieurs espèces de Friganes coupent des fragments de feuilles égaux entre eux, et les disposent en hélice d'une façon très-régulière; chez d'autres, la forme verticillaire ne laisse rien à désirer. La régularité se retrouve enfin, en général* dans une autre catégorie d'étuis herbacés, tels, par exemple, que ceux provenant de matériaux disposés transversalement; la larve, pour les construire, coupe des brins d'égale longueur, et, les plaçant tangentiellement à l'axe soyeux, forme une espèce de prisme à base octogone ou hexagone ; mais si elle ne trouve pas tous ses matériaux d'un égal diamètre, elle ne les rebute pas pour cela; l'étui, seulement, perd beaucoup de sa régularité : celle-ci est parfaite toutes les fois que le fourreau se compose exclusivement de coquilles.
Parmi les espèces qui fabriquent leurs tuyaux avec des pierres, on observe aussi des formes très-différentes. Les unes se servent de pierres d'une certaine dimension, et les fixent comme en usent les Friganes à l'égard des substances végétales; leurs étuis sont cylindriques. D'autresdonnent la préférence au sable, au gravier; dans ce cas, le tissu soyeux est plus fort ; les matières minérales, par la rigidité qu'elles lui communiquent, l'empêchent simplement de s'infléchir : ces fourreaux sont, en général, les plus uniformes de tous dans la même espèce, parce que les matériaux employés sont partout les mêmes, ou peu
s'en faut : ils sont ordinairement forts, un peu arqués, plus larges à l'extrémité antérieure qu'au bout postérieur; ils rappellent la forme d'une corne.
Tels sont les principaux types des fourreaux de Friganes. A première vue, il semble que les matières qui entrent dans leur composition doivent les rendre bien lourds. La plupart, en effet, seraient de terribles fardeaux pour l'insecte, s'il était obligé de marcher sur terre; mais tantôt il chemine sur le fond de l'eau , tantôt il monte et descend , à travers l'espace liquide, sur les herbes qui y croissent; son étui lui coûte peu à porter, parce que les différentes pièces dont il est formé constituent un tout d'une pesanteur à peu près égale à celle de l'eau : l'instinct de la Frigane se manifeste ici avec éclat, il justifie complètement la bigarrure étrange que présente, parfois, son habit.
Si l'insecte se montre fort indifférent sur la forme des pièces qui composent son vêtement, il a grand soin, en général, de choisir des matériaux qui aient une pesanteur moindre que celle de l'eau. Il ne sait point nager, et toute sa déambulation se borne à marcher soit sur les pierres, soit sur les plantes ou le gravier qui se trouvent dans l'eau : il lui faut des gourdes pour se soutenir. Quand donc il veut marcher, il fait sortir sa tête et la partie antérieure de son corps par l'une des deux ouvertures du fourreau, se cramponne avec ses jambes écailleuses et se tire en avant. On le conçoit, il éprouvera d'autant moins de difficulté à cheminer dans l'eau, que le poids de son corps et celui de son fourreau chargé de diverses pièces', approcheront davantage de celui du milieu où il se trouve. Or, le corps de la larve est plus pesant
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que l'eau; elle doit donc chercher à contre-balancer cet excès de pesanteur : voilà pourquoi elle fait choix de matériaux minces et présentant plus de surface que d'épaisseur; au besoin, elle y ajoute des brins de bois léger pour diminuer leur pesanteur spécifique. Un écueil, ici, est à éviter : il ne faudrait pas que les différentes pièces attachées au fourreau fussent trop légères; l'insecte aurait alors autant de difficulté à vaincre, en marchant, que si l'étui était trop pesant ; il prévient cet inconvénient en lestant partout également son fourreau, de manière qu'il ne prenne dans l'eau que la position qu'il veut lui donner. Quand donc la larve n'a pas assuré, tout d'abord, à toutes les parties de son étui l'équilibre convenable, elle applique de petits fragments de bois ou de feuilles aux endroits jugés trop pesants; de là, sur certains fourreaux, les petits morceaux de bois rapportés qu'on y voit ; de là, ces pièces de bois considérables par rapport aux autres matériaux ; de là, encore, ces longs morceaux de bois qui flanquent parfois, de chaque côté, des fourreaux recouverts de sable, de gravier ou de coquilles : le logis de l'insecte paraît alors suspendu entre deux poutres. La forme cylindrique des étuis les met en état de supporter d'assez fortes pressions; la larve, trop faible pour se défendre, se retire dans sa retraite dès que le danger menace ; dans sa marche, elle traîne son étui derrière elle, le corps à demi découvert ; à la moindre alerte, tête et corselet disparaissent, on ne voit plus rien hors du fourreau.
Sous leur premier état, les Friganes quittent rarement leur étui , il faut une circonstance majeure pour les forcer à sortir momentanément de cet abri
protecteur. Elles n'y rentrent pas, du reste, sans précautions; avant d'en reprendre possession, elles , tournent tout autour et l'examinent attentivement; y flairent-elles quelque embuscade, elles s'en éloignent, toutes prêtes à s'emparer du premier étui vide qu'elles rencontreront, pourvu qu'il ait appartenu à quelqu'un de leur espèce; s'il est d'une autre forme ou d'une dimension autre que celle du fourreau dont elles sont sorties, elles lui tournent le dos et vont s'en construire un nouveau.
La fabrication de l'étui mérite attention ; il est facile d'assister à ce travail ; il suffit, pour cela, de tirer adroitement la larve de son fourreau et de la placer dans un vase avec des matériaux de construction : on la verra bientôt à l'œuvre.
Supposons, dit Pictet, qu'on fasse l'expérience sur une Frigane qui fabrique son étui avec des pierres, les matériaux sont faciles à trouver : voici ce qui va se passer. La larve, dépouillée de son gite et mise ainsi à nu, se promène, tout d'abord, dans le vase pour reconnaître la place et choisir l'endroit propre à la confection de son étui ; elle prend ensuite deux ou trois pierres plates, assez grandes, et en fait une voûte mince, soutenue par des fils de soie; elle se gîte dessous. Ce premier travail accompli, elle prend successivement une pierre avec ses pattes et la présente, à l'instar du maçon , de manière qu'elle entre exactement dans les intervalles que laissent entre eux les premiers matériaux, et que sa surface plane soit à l'intérieur. Sa position lui convient-elle, elle l'attache par des fils de soie aux pierres voisines; ces fils se collent aux pierres et les retiennent ensemble. Même opération
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à l'égard de chaque pierre; pendant ce temps, la larve se tient au dedans de son œuvre, et se tourne successivement pour avoir entre ses pattes la pierre qu'il s'agit de poser. La confection complète de l'étui est une affaire de cinq ou six heures; il est à remarquer que, pendant toute l'opération, la larve sort, le moins possible, de son abri; elle ne fait que s'allonger un peu en avant pour saisir les pierres dont elle a besoin.
Le mode de fabrication ne change pas, si la larve emploie d'autres matériaux ; l'opération seulement est moins longue, en raison de la plus grande surface des matières végétales. La larve commence presque toujours son étui par la partie postérieure, elle avnace ensuite peu à peu; lorsque le fourreau est trop long, ce qui arrive, parfois, avec des substances herbacées, elle y remédie en en coupant une • partie.
Comme toute chose périssable en ce bas monde, l'étui s'use; pendant toute sa vie, la larve est obligée de le réparer. Au fur et à mesure qu'elle grandit, elle s'allonge et coupe la partie postérieure devenue trop étroite; certaines espèces qui, dans le jeune âge, fabriquent des étuis de feuilles, les réparent et les allongent avec des pierres, et finissent par avoir des étuis entièremeut pierreux.
Pendant toute la durée du premier âge, le fourreau suffit pour défendre la larve contre les attaques de l'extérieur; aux approches de sa seconde période, elle a d'autres précautions à prendre; la mollesse de ses organes et son immobilité forcée, comme nymphe, la livreraient à la rapacité de ses ennemis f si elle n'était pas mieux protégée ; aussi, peu de
temps avant de se métamorphoser, elle s'enferme dans son fourreau et le clôt soigneusement. Cette fermeture n'est pas la même dans toutes les espèces de Friganes. Chez quelques-unes, la larve construit aux deux bouts une grille ou tamis de la même dimension que son corps; cette grille, assez régulière, composée de fils peu serrés, laissant entre eux des jours, et dans une position perpendiculaire à Taxe, ferme l'ouverture, sans empêcher l'eau de passer : l'insecte, grâce à cet abri, se transforme en nymphe en toute sécurité.
Quelquefois, dit encore Pictet, la grille n'est pas la seule défense; la larve dispose obliquement des brins de bois, des feuilles et des pierres pour protéger l'entrée, elle se barricade ; l'eau continue de passer à travers les fils de soie peu serrés qui relient entre eux tous les moyens d'obstacles. En dessous de ce premier appareil, on trouve quelquefois la vraie grille, mais souvent il en tient lieu. Certaines espèces ferment leurs étuis avec une seule pierre plate. Outre ces précautions, la larve a encore soin de fixer son fourreau à quelque corps solide ; toutes les espèces qui vivent dans les eaux courantes subissent cette nécessité. Les larves fixent ordinairement leur étui par son bord antérieur à une pierre , à un végétal, quelquefois à d'autres larves : dans cette opération, elles ont soin de ne pas boùcher entièrerement l'ouverture, afin que l'eau puisse se renouveler; aussi les voit-on, le plus souvent, attachées obliquement. Une des manières les plus curieuses de mettre la nymphe à l'abri, est celle qu'emploie la Frigane striée (Friganea striata). Avant de passer à son second état, elle s'enfonce verticalement danâ
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la vase qui forme le fond du ruisseau, jusqu'à ce qu'on ne voie plus que les dernières pierres dont l'étui est formé; à cet effet, elle se retourne dans son fourreau, passe sa tête et ses pattes par le petit bout et creuse un trou : c'ette opération achevée, elle reprend sa position ordinaire.
Pour se préparer à la crise qui doit la transformer en nymphe, la larve reste trois ou quatre jours dans sa prison grillée. La nymphe s'y tient à peu près immobile, son seul mouvement consiste en une oscillation presque constante de l'abdomen. Elle reste en cet état de quinze à vingt jours ; après ce temps, elle rompt son grillage à l'aide de deux petits crochets en forme de bec dont sa tête est armée. Ses membres ont pris alors assez de consistance pour lui permettre de se mouvoir dans l'eau; elle nage à la manière des Notonectes, c'est-à-dire le dos en dessous, et en se servant de ses pattes comme d'avirons. L'insecte, sous cet état, est très-agile, et fuit avec rapidité. En général, il cherche un endroit sec pour s'élever à l'état d'insecte parfait, il y étend ses membres; le ventre et le dos reprennent leur position normale. Au bout de quelques instants, la peau se gonfle et se boursoufle telle qu'une vessie remplie d'air, puis elle se fend sur le dos. L'insecte ailé sort par cette ouverture; le corselet se dégage . le premier, la tête vient ensuite; les antennes se déroulent comme par un ressort; les pattes et les ailes se démaillotent les dernières : à ce moment suprême, la Frigane apparaît munie de tous ses organes ; elle n'a plus d'autre changement à subir que celui qui attend tout être créé : passer de vie à trépas.
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LE HANNETON
Le Hanneton est l'ennemi-né du bien public ; depuis sa naissance jusqu'à sa mort, il ne cesse de nuire. Le vieux dicton populaire qui le suppose très-simple, n'a pas tout à fait tort, ses habitudes, en eïïet, ne sont pas faites pour lui donner beaucoup d'esprit : sa vie entière n'est qu'un sempiternel repas ; il dort tout le long du jour , et il n'exerce aucune industrie qui puisse racheter des mœurs aussi grossières. Le Hanneton ne devrait donc pas figurer ici, à côté de travailleurs illustres, tenant la tôte de l'instinct parmi les insectes. S'il y trouve place, c'est qu'il est nécessaire de le dénoncer comme un malfaiteur dangereux, afin que chacun lui coure sus, et nous débarrasse de sa détestable engeance.
Le régime alimentaire du Hanneton se devine à la simple inspection de sa bouche. Chez lui, point de crocs ni de pièces acérées, comme sont forgées les mâchoires des carnassiers pour déchirer une proie; au lieu de cette forte armure, le Hanneton n'a que de simples dents obtuses, destinées à broyer des substances peu résistantes; aussi, n'est-il qu'un vulgaire mangeur de feuilles. Voulez- vous son signalement? En quelques lignes le voici : antennes à feuillets mobiles, au nombre de six dans la femelle, de sept dans le mâle; corselet noir; corps oblong, voûté, souvent velu , marqué, de chaque côté, de taches
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blanches triangulaires, et caché sous des élytres fauves; jambes de devant bi ou tridentées, les autres armées de petites épines. Si vous apercevez cette livrée, c'est lui ; n'hésitez pas, criez au voleur ! il a commis ou il va commettre quelque méfait, sa race ne vit que de rapines.. Dès la fin d'avril jusqu'à la fin de mai, les Hannetons s'abattent par immenses troupes sur tous les arbres; chênes, bouleaux, peupliers, ormes, surtout, sont par eux envahis et dépouillés si complètement de leurs feuilles, qu'on croirait qu'un second hiver vient de les frapper. Quand les Hannetons sont attablés, leur bruissement ressemble à une forte plaie; ils mangent gloutonnement, bruyamment, comme des gens mal-appris. Pendant le jour, ilsse tiennent immobiles, presque engourdis, suspendus aux branches et à la face inférieure des feuilles. Ainsi que les Crépusculaires, dont ils se rapprochent, ils fuient la lumière, se retirent au plus épais du feuillage, et attendent le coucher du soleil pour prendre leurs ébats. On les voit alors voler d'un arbre à l'autre , en faisant sonner à outrance leur gros bourdon. C'est l'heure de leurs jeux et de leurs poursuites, mais ils s'y livrent sans ordre et sans grâce ; ils donnent contre le premier objet venu, tête baissée, sans crier gare; s'en vont à droite, à gauche, en haut, en bas, se jetant, comme des étourdis, à travers tout promeneur, au risque de payer cher leur témérité; souvent, au beau milieu de ces chassés-croisés, ils s'abattent tout d'un coup , se relèvent, parfois, avec prestesse ; parfois aussi, lorsque le choc a été trop rude , ils tombent les quatre fers en l'air sur le sol, et restent quelque temps dans cette ridicule position avant de
pouvoir reprendre leur allure. Lorsqu'ils veulent s'envoler, ils ont l'habitude de se recueillir et de méditer pendant quelques instants. Leurs élytres alors se soulèvent à diverses reprises pour faire glisser de l'air le long de leur ventre. Les enfants prétendent que, dans cette attitude, ils sont occupes à compter leurs écus.
Les Hannetons suivent, en quelque sorte, les progrès de la charrue . Assez rares dans les landes et les terres en friche, ils sont d'autant plus nombreux, que le sol est plus meuble, plus abondamment fumé et qu'il produit une plus riche végétation; les forêts les voient affluer par milliers sur leurs lisières ; à l'intérieur, elles en sont généralement préservées.
A l'état adulte, le Hanneton vit peu de temps ; dans l'espace de cinq à six semaines, toute la horde mangeante et bourdonnante a disparu. L'accouplement a lieu dans le courant de mai. Les femelles ne tardent guère à s'enfoncer en terre; elles choisissent un sol léger; creusent, h l'aide de leurs pattes antérieures, un trou de quinze à seize centimètres de profondeur, et y déposent leurs œufs, les uns à côté des autres. Leur nombre varie de trente à quarante ; ils sont oblongs , de couleur tirant sur le jaune, et de la grosseur d'un grain de chènevis. La ponte terminée, les mères remontent à la surface et gagnent les arbres, mais pour y prendre à peine de nourriture; leurs instants sont comptés; après avoir langui un ou deux jours, elles périssent; les mâles les ont précédées dans la mort presque aussitôt après l'accouplement.
Les œufs éclosent ordinairement au bout de qua-
LE HANNETON
rante jours; ils donnent naissance à des larves molles, allongées, ridées, d'un blanc sale, et dont le ventre est recourbé en dessous, à son extrémité. Leurs pattes sont courtes, en forme de griffes écailleuses; leur tête est grosse et défendue par une plaque solide; neuf stigmates bordent chacun des flancs; la peau, transparente, laisse voir, dans toute son étendue, un tissu adipeux blanchâtre, sauf le bout du ventre , qu'un dépôt de matières excrémentitielles fait paraître violacé.
Les larves, désignées, généralement, sous le nom de vers blancs, passent trois ans sous cet état rudimentaire. La première année, leur faiblesse les rend presque inoffensives, elles restent en famille dans le trou, qui leur a servi de berceau. A mesure que la mauvaise saison s'avance, elles pénètrent plus profondément en terre, et descendent, parfois, à plus de cinquante centimètres; les plus fortes gelées, comme les pluies abondantes, ne les atteignent pas dans cette retraite, elles s'y tiennent engourdies, immobiles, et sans prendre la moindre nourriture, tant que l'hiver sévit. Ce jeûne forcé cesse aussitôt que le temps doux est revenu ; leur appétit se réveille alors avec une sorte de furie. Pour se mettre en haleine, elles commencent par changer de peau, s'implantent ensuite sur les racines, et en dévorent toute la substance : leurs ravages surpassent de beaucoup ceux des adultes; tandis, en effet, que le hanneton ailé se contente de feuilles, perte passagère que la séve, puissamment excitée par la chaleur et l'humidité, a bientôt réparée, les vers blancs, eux, ne se bornent pas h ce simple délit de chasse ; ils se répandent de tous côtés, bouleversent le sol
Dig
en tous sens, rongent d'abord les racines des céréales et des plantes fourragères, passent énsuite aux racines plus résistantes, et finissent par attaquer celles des arbres. Dans les prairies, leurs ' dégâts sont énormes ; ils coupent souvent toute la partie souterraine, ne laissant plus à la surface que des plaques de gazon sans adhérence avec le sol, et que l'air et le soleil achèvent bientôt de détruire. Dans les jardins, on trouve fréquemmeut des arbustes rongés au pied par des centaines de vers blancs qui s'y sont donné rendez-vous; tant de morsures cruelles arrêtent vite la végétation ; l'arbuste s'en relève difficilement, il jaunit et se flétrit de plus en plus; finalement, on le voit se dessécher et périr. Partout où les larves s'attachent, c'est la mort ou peu s'en faut : le feu ne causerait pas plus de ruines. Ces ravages continuent ainsi pendant toute la belle saison , et d'autant plus désastreux, que l'été est plus sec : la séve, suspendue par la forte chaleur, est alors sans puissance contre le fléau souterrain. L'automne arrivé, les larves s'enfoncent, derechef, à une profondeur considérable en terre : cette profondeur suit toujours l'intensité du froid. Au retour du printemps, mêmes évolutions qu'auparavant. L'insecte, aflriandé par la végétation renaissante, reprend avec plus d'énergie son métier de ravageur. Il a changé une seconde fois de peau, il est en marche vers son accroissement complet, il mange en conséquence. Cette faim terrible a cependant un terme. Au bout de la troisième année, le ver blanc cesse de prendre de la nourriture; il plonge à cinquante centimètres sous terre, se fabrique une coque enduite d'un mucus visqueux que
I. L'IIylotorae du rosier el son nid. — 2. 3. I 5 Larves et chrysalides du Hanneton.
LE HANNETON
fortifient des fils de soie, et se change en nymphe : antennes, pattes, ailes et ventre se dessinent parfaitement sous la mince pellicule qui les emmaillQttent. L'insecte n'a plus que l'hiver à passer sous cet état; au fond de sa retraite, il n'a d'autre ennemi à craindre que la taupe ; cette chercheuse de gibier entomologique en fait une prodigieuse consommation, et nous ne lui en savons pas gré ! Février est à peine venu, que le Hanneton, impatient de liberté, déchire son enveloppe , fait une trouée à travers sa coque, et en sort sous sa dernière forme : sa séquestration n'est pas encore finie. Le Hanneton, il est vrai, a quitté la robe d'enfance pour prendre le vêtement des adultes, mais tous ses organes sont mous et débiles, ils ont besoin de se durcir et de se fortifier. Leur maturation s'achève sous terre : c'est prudence, il fait encore trop froid pour se montrer au dehors. Vient enfin le moment de la délivrance absolue ; la température a tourné, décidément, au beau ; le Hanneton, ressuyé, consolidé, coloré, se laisse influencer par la chaleur qui a pénétré jusqu'à lui ; il gagne, petit à petit, la surface, cette fois, pour ne plus la quitter et y jouir de tous les privilèges de l'insecte ailé : il a faim et né marchande pas son premier repas à l'air libre; on le conçoit sans peine : il l'a attendu trois ans, les feuilles lui payeront l'arriéré de sa consommation.
Dire tous les dégâts occasionnés par les Hannetons, serait chose bien difficile, tant ils sont nombreux et considérables; c'eat par millions qu'on doit les évaluer chaque année. La tête de ces malfaiteurs a été bien des fois mise à prix; aussi, recettes, pour les détruire, ne manquent pas. Les uns ont
Digi
conseillé de faire ramasser les larves, au fur et à mesure que la charrue les déterre et les amène à la surface ; c'est coûteux : néanmoins, on peut aider, dans cette tâche, les pies et les corbeaux , qui s'en acquittent à merveille. D'autres ont recommandé d'asphyxier les Hannetons pendant leur repos, en promenant des flambeaux soufrés sous les arbres où ils stationnent; le gaz délétère se dégage, il est vrai, par la combustion, mais autant en emporte le vent. Il n'est pas jusqu'aux artiateurs de jardinage qui, pour sauver leurs espaliers, n'aient aussi préconisé un remède infaillible : ils conseillent de semer des salades au pied des arbres, sous prétexte que les vers blancs en sont très-friands. Ces animaux les aiment beaucoup, en effet, mais ils ne dédaignent pas la variété dans leurs repas; ils font d'une pierre deux coups, ils attaquent la salade et ne ménagent pas plus la racine des arbres : on ne gagne donc pas grand'chose à ce procédé empirique. Toutes les panacées, du reste, prônées dans ces derniers temps, ne sont, en définitive, que des moyens ou trop dispendieux, ou peu praticables, et, dans tous les cas, de mince réussite. Un seul, jusqu'à présent, est réellement efficace : c'est le hannetonnage général, ordonné et rendu obligatoire dans la saison où s'accouplent les Hannetons. On réglemente tant en France sur toutes choses, qu'un arrêté de plus ne coûterait guère; espérons que, tôt ou tard, on le prendra, et, surtout, qu'on le fera exécuter : nous pourrions, enfin, nous débarrasser du fléau des Hannetons, au grand profit de l'agriculture.
LA COLLETTE A CEINTURE, ETC. 2l5
LA COLLETTE A CEINTURE, LE MÉGA- CHILE COUPEUR DE FEUILLES ET L'OSMIE UU COQUELICOT.
Jusqu'ici, dans cette revue pittoresque des mœurs des insectes , nous avons fait défiler glorieusement ceux dont l'industrie avait pour cachet principal Futilité. C'était justice. Honneur, avant tout, au travail sérieux 1 c'est une des grandes lois de ce monde. Mais après avoir payé à l'énergie patiente et courageuse le tribut qui lui est dû, serait-il défendu de consacrer quelques lignes aux insectes fantaisistes, auprès desquels la forme emporte le fond, à ces artistes ingénieux, plus citoyens d'Athènes que de Sparte, qui, animés d'une flamme poétique, ne suivent pas les sentiers battus de la foule , et, sans négliger le soin de leurs petits, se montrent plus exigeants, plus recherchés dans l'arrangement de leurs nids? Ils les veulent ornés de tentures , tapissés comme la demeure des rois; que dis-je? la soie , les étoffes moelleuses ne leur suffisent plus, il leur faut la membrane délicate des feuilles, le velours des pétales empourprés pour l'ornement de leurs berceaux ; luxe asiatique, luxe effréné, s'il en fut, et dont le nôtre, si raffiné qu'on le suppose, ne saurait approcher. Mais tout luxe, chez les insectes, du moins, n'est pas un cas pendable, et d'ailleurs il ne faut pas
être exclusif : à côté des utilitaires, ne sied-il pas d'admettre les êtres privilégiés qui ont reçu en partage le culte de l'art et du beau? Leur industrie fastueuse est un diamant de plus dans l'écrin splendide de la création; donnons donc, sans plus de scrupule, droit de bourgeoisie à la Collette à ceinture, au Mégachile coupeur de feuilles et à TOsmie du coquelicot : leurs travaux en tapisserie passent, à bon droit, pour les chefs-d'œuvre du genre.
Le nid de la Collette à ceinture se compose de plusieurs cellules en forme de dés, enchâssées les unes dans les autres, et sans enveloppe commune : la première donne entrée à la seconde, celle-ci sert de fond à la troisième , qui en reçoit elle-même une quatrième ; toutes n'ont pas la même longueur: Finsecte les loge sous terre. Leur nombre n'est pas invariable. Si la Collette, en fouillant le sol, rencontre un obstacle qu'elle ne puisse surmonter, elle borne son nid à deux loges; quelquefois, cependant, elle tourne cette difficulté par un ingénieux stratagème, elle prolonge son trou en y pratiquant une courbure ; les cellules sont alors coudées en un point, l'un des dés fait angle avec celui dans lequel il s'emboîte.
La réunion des cellules constitue un cylindre orné de bandes transversales de deux couleurs; les plus étroites se trouvent à la jonction de deux cellules et sont blanches ; les plus larges résultent du corps même de chaque cellule et tirent plus ou moins sur le rouge ou le brun, selon que la pâtée d'étamines et de miel qu'elles renferment et reflètent, est plus ou moins vivement colorée. Leurs parois, fabriquées de plusieurs membranes, d'un tissu très-
serré , sont d'une finesse inexprimable ; à côté d'elles, la soie la plus délicate et la plus lustrée n'est qu'une étoffe grossière; elles sont si transparentes, qu'elles laissent voir les matières alimentaires de l'intérieur, comme si rien ne les enveloppait. La Collette n'est point filandière, elle se contenté d'être mellifère, comme tous les insectes de sa tribu : d'où provient donc la matière de cette sorte de gaze impalpable qui constitue son nid? Il ne faut pas lui chercher d'autre origine que le corps de l'insecte, elle est transsudée exactement comme la bave visqueuse que la limace et les colimaçons laissent échapper sur leur passage ; elle sert encore d'enduit pour garnir l'intérieur du trou où gît le nid, et préserver la cavité de tout éboulement; elle rend, en outre, le logement plus propre.
Malgré leur extrême ténuité , les membranes pariétales ne laissent pas d'avoir une certaine consistance , on peut les toucher sans les déformer; la pâtée qui se trouve comme moulée dans les petits magasins, contribue à soutenir les parois de l'édifice.
Les larves habitent solitairement chaque cellule; leurs provisions sont à leur portée aussitôt qu'elles sortent de l'oeuf, mais elles n'y touchent qu'avec circonspection : l'instinct ici se manifeste avec éclat. Au lieu de se nourrir à l'aventure de leur pâtée comme le font les autres insectes, elles l'entament perpendiculairement; à mesure qu'elles la consomment, elles s'y pratiquent une espèce de tuyau vertical qui ménage les parois du nid. Ce tuyau croît en proportion du développement de la larve. Vient un moment où il disparaît avec la pâtée ; les cloisons sont alors ré-
duites à leur plus simple expression, c'est une baudruche presque idéale; mais aussi la Collette est arrivée à l'époque de son changement en nymphe, elle n'a plus besoin de nourriture, elle vit de l'air du temps pendant cette métamorphose ; quand elle sera parvenue à l'état d'insecte parfait, la fragilité des cellules lui sera d'un secours précieux, il lui suffira d'un seul coup de dent pour s'en échapper.
Laissons maintenant les insectes qui, à l'exemple de la Xylocope et des Collettes , travaillent dans les murailles, arrivons à ceux qui creusent perpendiculairement au bord des chemins; la série des Coupeuses va nous apparaître avec sa curieuse industrie. Voici, d'abord, le Mégachile enrôlé dans cette troupe d'élite. Il ne se borne pas à creuser en terre un trou cylindrique, il bâtit le nid de ses petits avec des fragments de feuilles dont l'arrangement ferait honneur à un véritable artiste. Les champs, les jardins sont les endroits qu'il préfère pour ses constructions. Un tuyau cylindrique, sous forme d'étui, composé de plusieurs morceaux de feuilles légèrement ovalaires, courbés et ajustés les uns sur les autres, réprésente l'extérieur du nid. Si l'on détache ses premières enveloppes, on voit qu'il se divise en divers étuis, très-courts, quelquefois au nombre de six ou sept, égaux entre eux, assez semblables à des dés à coudre, sans rebord à leur ouverture, et s'emboîtant les uns dans les autres. Chacun d'eux constitue l'appartement du ver, qui l'occupera depuis l'instant de sa naissance, jusqu'à son accroissement complet et sa transformation en insecte ailé, après avoir passé par le masque d'une chrysalide. La loge a encore une autre destination, elle sert de magasin pour
renfermer la pâtée mielleuse des larves; c'est un vase fabriqué avec des fragments de feuilles, dont tous les morceaux sont si bien ajustés, qu'ils ne laissent échapper aucune goutte de miel.
Mais, pour se faire une idée plus nette de la précision et de l'adresse avec lesquelles notre Goupeuse est obligée de travailler, il faut examiner les pièces dont chaque dé est formé. Elles ont toutes une figure à peu près semblable. Chacune d'elles, avant d'être mise en œuvre, était plate, comme tout morceau qui vient d'être taillé dans une feuille. Elles sont environ une fois plus longues que larges; leur plus grande largeur se trouve près d'un de leurs bouts, et, de là jusqu'à l'autre extrémité, elles vont en se rétrécissant et prennent une légère courbure. C'est avec ces morceaux plans qu'est fabriquée la cellule en forme de dé , dont le diamètre intérieur mesure environ deux millimètres; sa longueur n'est que de deux millimètres plus courte qu'un des morceaux de feuilles, parce que chacun d'eux se trouve diminué de cette portion en se repliant en dessous pour contribuer au fond de la loge; le reste est plié en gouttière. Trois morceaux semblables et égaux suffisent, et au delà, pour constituer un tuyau de six millimètres de diamètre ; aussi, les feuilles sont-elles en recouvrement. Un dé qui n'aurait que l'épaisseur d'une feuille pourrait donc être fait de trois morceaux disposés ainsi qu'il vient d'être dit, mais il n'aurait pas grande consistance ; les feuilles ne sont pas collées les unes contre les autres, elles ne sont retenues que par leur position, le ressort qu'elles ont acquis en se séchant, et le pli qui a ramené leur petit bout en dessous; leurs jonctions
pourraient ne pas tenir contre le miel faisant effort contre elles. L'insecte le sait, et agit en conséquence. Pour soutenir les feuilles aux endroits où elles se croisent, il applique trois nouvelles feuilles courbées en gouttières, comme les premières, et pliées de même près de leur bout. Cette seconde couche forme un second tuyau dans lequel le premier est logé, trois autres feuilles forment une troisième enveloppe ; ainsi neuf pièces sont employées à composer le dé : sa solidité ne court plus aucun risque.
La cellule, on ne Tapas oublié, a pour but de loger un œuf ainsi que la pâtée dont le ver fera sa nourriture. Le petit pot qui la soutient est souvent couché horizontalement , mais, ne fût-il posé qu'obliquement à l'horizon, c'en serait assez pour que son ouverture, plus large que le reste, demandât à être exactement bouchée; dès que le Mégachile l'a rempli de provisions presque jusqu'au bord et qu'il y a pondu un œuf, il songe à le bien fermer, avant d'ébaucher une nouvelle cellule. La manière dont il y procède est la plus simple et la meilleure qu'on pût choisir; il emploie des matériaux semblables à ceux dont il a déjà fait usage, coupe un fragment de feuille en rondelle et l'applique sur la pâtée en guise de couvercle : celui-ci s'applique parfaitement contre les parois de la cellule. L'habile Coupeuse, cependant, ne s'y fie pas; elle semble craindre que ce couvercle ne soit pas suffisant, quand bien même il ne laisserait aucun vide entre sa circonférence et les parois de la cellule ; elle en use donc comme pour les pièces du corps de sa loge, elle met trois ou quatre plaques circulaires les unes au-dessus des autres; elles n'ont pas besoin d'être collées, l'exacte
application de leur contour contre celui de la cellule suffit pour les retenir. Depuis la dernière des pièces qui composent le couvercle, jusqu'au bord de l'ouverture de la cellule, il reste un vide d'un millimètre de profondeur, c'est dans ce vide que le Mégachile engrène le fond de la cellule suivante, il porte immédiatement sur le couvercle de la cellule qui vient d'être bouchée; six ou sept loges s'enfilent ainsi à la suite les unes des autres; leur ensemble revêt la forme d'un couteau presque cylindrique, renfermé dans un étui qui aide à maintenir toutes les cellules dans leur position . Les morceaux de feuilles dont ce dernier est fabriqué, sont plus grands que les fragments qui entrent dans le corps de chaque cellule ; leur figure approche plus de l'ovale ; leurs extrémités sont arrondies et presque d'égale largeur; rien ne les retient que la courbure qui leur a été imprimée.
Mais, dit Réaumur, comment des insectes viennent-ils à bout de couper des morceaux de feuilles, et de leur donner à chacun les dimensions et les contours nécessaires? où sont les ateliers où ils taillent leurs pièces? Une ancienne observation, à laquelle je n'avais pas d'abord attaché d'importance, me mit sur la voie de ce que je cherchais. J'avais remarqué de nombreuses échancrures sur les feuilles de plusieurs de mes rosiers. Les ayant examinées, une autre fois, avec plus d'attention, je vis que ces échancrures étaient tantôt ovales , tantôt demi-ovalaires, et qu'un certain nombre, circonstance plus décisive, avaient leur contour exactement circulaire; il ne me fut pas difficile d'en conclure que ces vides provenaient de l'enlèvement des pièces qui avaient servi à composer le corps des cellules, leurs
couvercles et l'enveloppe générale du nid. Quand on sait ce qu'on doit chercher à découvrir, et l'endroit où on le peut voir, on est bien près d'atteindre son but. line s'agissait que de se mettre à l'affût, à différentes heures du jour, près d'un rosier, et d'épier ce qui s'y passerait. Je fis donc le guet. Vers le milieu du jour, une espèce d'abeille sur qui mes soupçons étaient tombés, vint s'abattre sur un rosier. J'étais déjà sûr de l'intention qui l'y amenait ; elle m'ôta bientôt toute incertitude. Elle se posa audessous d'une feuille, et saisit aussitôt avec ses deux dents l'endroit du bord dont elle était le plus proche : elle coupa la feuille, et continua de la couper en avançant vers la principale nervure. A chaque instant, une nouvelle partie de l'épaisseur de la feuille se trouvait entre ses dents, et celles-ci, sur-le-champ, lui donnaient un coup aussi efficace que celui des meilleurs ciseaux; enfin elle conduisit ses coups et sa marche de façon qu'arrivée près de la nervure de la feuille, elle retourna vers le bord en coupant toujours ; bref, elle acheva de couper près de l'endroit où elle avait commencé à entailler, et, chargée de la pièce qu'elle venait de détacher, elle prit son vol. Tout cela fut fait en bien moins de temps qu'on ne pourrait se l'imaginer; avec de bons ciseaux, nous ne couperions pas plus vite dans une feuille de papier.
Pour l'ordinaire, le Mégachile qui arrive volant près d'un rosier, ne s'y pose pas tout de suite ; il voltige au-dessus, en fait plusieurs fois le tour en divers sens, comme s'il voulait reconnaître la feuille qui lui convient le mieux; son choix n'est pas long; il se pose sur celle qu'il a préférée et, au moment même Où il
s'y appuie, il lui donne un premier coup de dent. Toutes les Goupeuses ne se placent pas de la même manière sur la feuille. Les unes s'y attachent par dessous, les autres se mettent dessus, d'autres ne saisissent la feuille que par son tranchant, de sorte que le bord se trouve entre les jambes. Le plus souvent elles la saisissent près du pétiole, la tête tournée vers la pointe de la feuille ; d'autres fois, elles prennent la position inverse. Quelle que soit, du reste, leur première position, toutes opèrent ensuite delà même façon. Dès que le premier coup de dent a été donné, des coups semblables se succèdent sans intervalle; l'entaille s'approfondit; le Mégachile fait passer entre ses jambes le bord du fragment qu'il a commencé à détacher; les jambes, d'un côté, sont au-dessus de cette portion, et les jambes, de l'autre côté, au-dessous. La direction de la coupe est toujours en ligne courbe. Supposons que le trait en a été tracé sur la feuille, que la route à suivre par les dents y a été marquée, ce trait s'approche de la principale nervure jusqu'à un certain point ; arrivé là , il retourne vers le bord d'où il est parti , et s'y termine. Quoique notre Coupeuse soit absolument sans guide d'aucune sorte, elle n'hésite pas; rien ne l'arrête, encore que la pièce même qu'elle coupe semble devoir l'embarrasser, lorsque l'entaille commence à devenir profonde et surtout lorsque l'insecte, après s'être approché très-près de la nervure principale, s'en éloigne, car la pièce, son seul soutien, devient alors pendante. Aussi, ne se tient-il plus précisément sur la tranche de cette pièce; il oblige à se courber et à se plier en deux la portion placée entre ses jambes ; à l'instant où les coups de dent qui vont achever
de détacher la pièce seront donnés au fragment qui tient encore, la pièce est toute pliée en deux et située perpendiculairement au corps de l'insecte qui la serre avec ses six jambes. Le dernier coup de dent est enfin donné ; le support, tout d'un coup, manque à l'animal ; la pièce quf lui en tenait lieu ne tenant plus à rien, il tomberait à terre, s'il n'était pourvu d'ailes ; il prend son vol chargé des morceaux de feuilles dont il s'est emparé avec tant d'adresse et de célérité.
C'est ainsi que le Mégachile coupe et transporte successivement toutes les pièces dont il a besoin : les ovales, les demi-ovales et les rondes. Quelque régulier que soit le contour de ces dernières, leur façon ne lui coûte ni plus d'attention, ni plus de temps que les autres. La facilité et la précision avec lesquelles il taille les pièces circulaires, ne nous paraîtront-t-elles pas bien surprenantes à nous qui ne saurions en couper de semblables sans le secours d'un compas? Si, du moins, la bête se plaçait en dedans de la circonférence de la pièce qu'elle veut détacher, et si , pendant que ses dents agissent , elle tournait sur quelque partie de son corps comme sur un pivôt, elle aurait là, pour se guider , quelque chose équivalant à un compas ; mais non ; elle est dans la position la plus désavantageuse ; par la circonférence même de la pièce, elle n'en peut voir que la portion qu'elle coupe et, au plus, celle qui lui reste à couper, puisque la portion tranchée est passée entre ses jambes; cependant elle ne tâtonne nullement : avec ses dents elle coupe aussi vite, en suivant une courbure circulaire, que nous pourrions couper en ligne droite avec des ciseaux plus grands que les siens. Et ce
n'est pas là tout ce qu'il faut admirer chez le Mégachile : la petite pièce ronde, destinée à servir de couvercle, doit entrer dans le bout d'un tuyau cylindrique , elle doit s'appliquer assez exactement contre ses parois pour empêcher le miel de s'écouler, elle doit donc avoir un diamètre égal à celui du tuyau. Tandis que la Goupeuse visite le rosier, le tuyau sur lequel elle veut placer un bouchon, est loin de ses yeux, il est caché sous terre ; elle agit donc comme si l'idée du diamètre de çe tuyau lui était présente, puisqu'elle le donne à la pièce circulaire, sans se tromper d'un seul iota. Assurément, nous essayerions en vain de tailler une pièce propre à s'ajuster exactement à un moule, placé même devant nous, s'il ne nous était pas permis d'en prendre le diamètre et de le rapporter sur la feuille : ici, toute la science de l'homme est vaincue par celle d'un faible insecte qui n'a pour lui que son instinct : quelle matière à réflexions!
Et ce n'est pas tout, vraiment, pour humilier notre orgueil. Les morceaux de feuilles qui composent le corps de chaque petit dé, ont besoin aussi d'exactes mesures dans leurs dimensions; il leur faut une longueur déterminée, plus de largeur à un bout qu'à l'autre, des contours mathématiquement calculés; parmi ces pièces, enfin, les unes demandent plus d'ampleur que les autres. Les idées de toutes ces mesures existeraient- elles dans la tête du Mégachile? qui le sait ? Mais , que ce soit machinalement ou par combinaisons réfléchies qu'il vienne à bout de ce difficile problème , la gloire n'en revient pas moins à l'Intelligence supérieure qui lui a donné l'être, ainsi qu'à nous.
MŒUUS l'ITTOn. DES INSECTES. lh
Digi
Le reste des mœurs de notre insecte n'a rien de particulier à nous offrir. De l'œuf sort une larve qui se nourrit de la pâtée dont la mère a approvisionné sa cellule. Quand elle a pris tout son accroissement, elle se file une coque de soie extérieurement épaisse, solide et brunâtre, mais fine, blanche et luisante sur ses parois intérieures : sa délivrance a lieu au printemps.
L'Osmie, dont il nous reste à parler pour terminer le chapitre des Coupeuses, n'est pas moins curieuse à étudier que son émule, le Mégachile; elle va nous apprendre que l'homme n'a pas seul le privilège d'orner ses appartements, et que ses tentures les plus riches de damas cramoisi ne surpassent pas, si même elles égalent, les tapisseries rouge feu, du plus beau velouté, qu'un frêle insecte sait appliquer aux berceaux de ses petits.
L'Osmie du coquelicot se montre vers le même temps que cette fleur, et disparaît avec elle. Elle creuse en terre un trou perpendiculaire de dix centimètres environ de longueur, cylindrique à son entrée, évasé et ventru dans le fond, semblable à une sorte de bouteille. Le terrier préparé, l'insecte songe à le tapisser; il le couvre de tentures, nonseulement sur ses parois intérieures, mais jusque par-dessus son orifice; la fleur du coquelicot en fait les frais : de là, son nom spécifique. C'èst une Coupeuse émérite ; elle taille ses pièces dans les pétales avec une adresse égale à celle que déploie le Mégachile en découpant les feuilles du rosier, et leur donne la forme d'une moitié d'ovale. Son manège est très-curieux à observer. En transportant son butin à son trou, elle tient la pièce de coquelicot
pliéë en deux : c'est le moyen de lui faire occuper moins de place pendant le vol, et de préserver son tissu frêle et délicat, très-facile à se déchirer en passant dans une cavité raboteuse et étroite. L'Os-
mie ne l'a pas plus tôt introduite, qu'elle la déploie, Tétend, et en tapisse les parois de son logis. Les premières pièces^ qu'elle applique sont mises sur le fond du terrier; au-dessus d'elles, elle en tend plusieurs autres, et successivement, jusqu'à ce qu'elle ait couvert tout- l'intérieur, et qu'elle ait fait déborder sa tapisserie un peu au delà de l'entrée. Chaque pièce ne peut tendre plus du tiers de la circonférence du trou ; la hauteur totale en contient cinq ou six, les unes au-dessus des autres. Le peu d'épaisseur des pétales de coquelicot, on le conçoit, fournirait une bien mince cloison, s'il n'était pas doublé; l'insecte ne se contente pas d'une seule application, il fortifie le fond de son nid par quatre couches de fleurs, et consolide les parois par une double ou une triple tenture.
Les fragments de pétales qui tapissent en dehors les bords du trou, font partie d'une grande pièce appliquée sur l'intérieur de la muraille ; elle y a été ajustée de façon à s'élever de quelques millimètres au-dess,us de l'orifice ; la portion excédante est repliée sur le bord et étendue à plat sur le terrain.
r La tapisserie qui recouvre les parois internes du
trou, n'est, à proprement parler, qu'un étui de fleur assez solide pour lui conserver sa forme, indépendamment de l'appui que lui prête le terrier ; sa surface intérieure a tout le poli qu'on peut souhaiter ; il n'en est pas de même de l'extérieure; on y re-
marque des inégalités produites, la plupart, par la surface graveleuse des parois du trou.
Ce n'est qu'après que le terrier a été revêtu d'un nombre suffisant de couches florales, que l'Osmie porte dans le fond la pâtée de poussières polliniques et de miel préparée pour sa progéniture ; elle l'y entasse jusqu'à douze ou quatorze millimètres de hauteur; il n'en faut pas davantage pour la larve qui doit éclore de l'œuf unique déposé dans le nid.
Dès que celui-ci est suffisamment approvisionné, et que l'œuf a été pondu, l'insecte détend toute sa tapisserie qui décore et déborde l'entrée jusqu'à la pâtée, et à mesure qu'il la détache des parois, il la pousse vers le fond du trou et l'y plie, de manière que la partie supérieure des provisions, jusqu'alors demeurée à nu, se trouve bien mieux enveloppée que tout le reste de pétales de coquelicot. L'Osmie procède à cette opération de la même façon dont nous plions et replions les ailes supérieures d'une enveloppe sur l'objet qu'elle renferme dans son centra; tout ce qui constituait la partie supérieure du cornet de fleurs de coquelicot est refoulé dans le bas, pressé et empilé sur le sommet de la pâtée ; une portion de ces légères membranes est même forcée d'entrer dans le tuyau de fleur et se trouve façonnée en bouchon. Cette œuvre achevée, l'étui qui, à l'origine, avait dix centimètres de hauteur, est réduit à vingt-quatre millimètres. La pâtée et le ver se trouvent renfermés dans un sac formé d'un grand nombre de pièces florales. Tout n'est pas fini cependant. Si bien clos que soit le berceau de pourpre, s'il restait en cet état, il serait exposé au pillage de plus d'un maraudeur; les fourmis surtout, si friandes
de toute matière sucrée, en feraient leur profit. L'Osrnie n'a garde de l'abandonner à un si grand danger; elle n'ignore pas qu'une seule rôdeuse qui aurait découvert son nid, y attirerait bientôt une légion de voleuses qui, en un rien de temps, mettraient à sac ce cher trésor; elle remplit de terre le vide qui termine le dessus du berceau. Ce n'est rien moins qu'un grand trou de sept centimètres de hauteur à combler; mais, une fois la tranchée fermée, bien habile qui découvrirait la place du nid : le terrain est redevenu uni, il ne reste plus trace de l'endroit où il avait été fouillé.