‹ Mœurs pittoresques des insectesChapitre 24 sur 26 · XX Y I · texte numérisé non relu

XX Y I

De tous les insectes buveurs, de sang, il en est peu qui soient plus incommodes que les Cousins parleur acharnement à nous poursuivre et les démangeaisons cuisantes qu'ils nous causent. Quelles campagnes, pendant la belle saison, sont à l'abri de leurs invasions, et, jusque dans les villes, est-on bien en sûreté contre leurs piqûres ? Entre eux et nous, il y a guerre ouverte, guerre de jour et guerre de nuit, sans trêve aucune. Non contents de nous attaquer à la face du soleil, ils nous relancent encore jusque dans notre repos; toujours leur trompette insupportable nous harcèle, toujours elle sonne la charge : à tout prix, il leur faut notre sang. Les Cousins sont donc nos ennemis déclarés ; ne nous plaignons pas

trop cependant. Il est des contrées chaudes et humides où ils se montrent bien plus terribles que dans nos climats tempérés; moustiques et maringouins, sous les tropiques, sont un véritable fléau, tandis que, chez nous, ils ne nous infligent qu'un peu de patience, rendue plus facile par l'habitude ; d'ailleurs, ils sont bons à connaître, car, pour peu qu'on les examine avec attention, on en vient à admirer leur structure, l'instrument dont ils nous blessent, et les péripéties curieuses de leur fragile existence.

Le Cousin, tout chétif qu'il paraît, n'est pas un Paria déshérité de la nature; son habillement est très-confortable. Ne nous arrêtons pasà son dos bossu et à ses pattes de derrière d'une longueur démesurée; la bosse n'ôte rien à l'intelligence, et de longues échasses ne sauraient être des appendices inutiles quand on passe sa vie dans les marais ; le Cousin en fait un excellent usage. Voyez ses ailes transparentes, se croisant à leur extrémité, comme elles sont artistement fortifiées par un système complet de côtes et de nervures ! Leurs ramifications, observées au microscope, s'embellissent d'arborisations pittoresques; on les dirait tapissées de feuillages, sur un fond parsemé de points et bordé d'une frange d'écaillés en leur contour. Une cuirasse de même nature protège leur corps, et se hérisse, en outre, de longs poils extrêmement fins. Leur tête n'est pas moins somptueusement parée; elle s'ombrage de deux panaches, en guise d'antennes, et leurs yeux à facettes, suivant le point d'où on les regarde, passent, tour à tour, du plus beau vertd'émeraude à la couleur éclatante du rubis. Mais c'est surtout dans leur arsenal de guerre que l'habileté du grand Ouvrier se dé-

ploie avec magnificence; la trompe du Cousin est tout simplement un chef-d'œuvre auprès duquel pâlissent nos meilleurs instruments de chirurgie; c'est un aiguillon composé de plusieurs pièces extrêmement fines. Réaumur Va parfaitement décrit : « Il est de ceux, nous dit cet incomparable observateur, qui sont renfermés dans un fourreau. Ce qui s'en voit ordinairement, n'est que l'étui des pièces destinées à percer notre peau et à sucer notre sang, pièces renfermées comme les lancettes dans leur gaine. Cherchant à me rendre compte de ce qui se passe pendant que le Cousin nous pique, bien loin de vouloir le chasser ou le tuer, je n'avais d'autre crainte que de le troubler dans son opération. Plus d'une fois, j'ai invité ces insectes à venir sur ma main; plus d'une fois, je l'ai offerte à ceux qui volaient, la mettant tout doucement à leur portée; pendant ce temps, je tenais une lampe de l'autre main, pour m' aider à mieux voir le jeu de leur trompe. On croira sans peine que j'ai réussi à me faire piquer ; je n'ai pourtant pas -été piqué toujours, ni aussi souvent que je l'aurais voulu. Il y a plaisir, je vous l'assure, à voir le Cousin à l'œuvre, on oublie bien vite la légère blessure qu'il vous fait; sur la main, elle n'est ni très-douleureuse, ni de longue durée. Un jour donc, qu'un Cousin m'avait fait la grâce de se poser sur ma main, je suivis attentivement son manège. Il faisait sortir de sa trompe une pointe très-fine, et avec le bout de cette pointe, il tàtait successivement quatre ou cinq endroits de ma peau. Il sait apparemment choisir le point le plus aisé à percer et celui au-dessous duquel on peut puiser à souhait dans un vaisseau sanguin. Son choix n'est

pas long; on en est averti par la petite douleur que vous cause, sur-le-champ, la piqûre. La pointe de l'aiguillon s'introduit dans la peau par l'ex4;rémité du bouton qui couronne l'étui. Cet étui, quoique solide, a une sorte de flexibilité, il se courbe à mesure que l'aiguillon pénètre dans la chair ; il s'éloigne de l'aiguillon qui doit toujours rester tendu et droit. Celui-ci a besoin d'être soutenu immédiatement audessus du bord du trou; aussi l'étui, ne fait-il que se courber; il devient, d'abord, un arc dont l'aiguillon est la corde. Le bouton de l'étui doit toujours rester sur le bord du trou pour aider à y maintenir un instrument très-délicat et Fempêcher de vaciller. C'est par un expédient semblable que les ouvriers qui ont à percer de petits trous dans un corps dur, parviennent à maintenir la pointe du foret. A mesure que l'aiguillon pénètre, l'étui se courbe de plus en plus ; il finit par prendre la figure d'un angle tellement aigu, qu'il est plié en deux lorsque l'aiguillon s'est enfoncé aussi avant que possible, c'est-à-dire lorsque la tête du Cousin est près de toucher la peau. »

Ordinairement, lorsque l'insecte suce à son aise, et sans être troublé, il ne quitte point l'endroit où il s'est fixé, il se gorge de tout le sang que son estomac et ses intestins peuvent contenir : au préalable, les intestins se vident de ce qu'ils renferment, afin de faire plus de place au liquide aspiré. Tel Cousin, dont le ventre était plat, flasque et gris avant la piqûre, présente cet organe très-tendu, arrondi et rougeâtre après la succion; le sang dont il s'est rempli, se laisse apercevoir à travers la peau : l'insecte repu s'envole.

La piqûre faite par une pointe aussi fine que l'est

celle de l'aiguillon d'un Cousin, devrait être presque insensible; une si légère blessure semblerait devoir se fermer sur-le-champ et n'être suivie d'aucun accident fâcheux; cependant des tumeurs plus ou moins fortes s'élèvent, parfois, à l'endroit piqué : la cause en est fort simple; à l'exemple de l'Abeille, le Cousin a versé dans la plaie une gouttelette empoisonnée qui irrite les chairs, y fait affluer le sang, et lui communiquant plus de fluidité, le rend plus facile à être absorbé et digéré.

C'est par millions de millions que les Cousins pullulent dans certaines contrées chaudes et marécageuses ; leur nombre est si prodigieux , par rapport à celui des grands animaux qui fréquentent leurs parages, qu'il paraît difficile que tous puissent trouver à satisfaire leur soif de sang. Bien peu, dans le cours de leur vie, ont chance de- s'en régaler. Tous les autres sont-ils donc condammésà un jeûne cruel ou à périr de faim ? Point du tout ; ils font de nécessité vertu; faute de chair, ils sucent le nectar des plantes. Dans les jours chauds et dans les lieux éclairés du soleil, ils se tiennent en repos jusque vers le soir, fixés au revers des feuilles qui leur servent ainsi de tentes et de parasols. Ils restent dans cette position plusieurs heures de suite sans changer de place, mais non pas absolument tranquilles : ils s'y meuvent même d'une façon singulière . Quoique T extrémité de leurs pattes soit fixe et cramponnée, tout le reste de leur corps est souvent en mouvement; les trois paires de jambes se plient et se redressent successivement et avec assez de promptitude, de sorte que le corps est tantôt porté vers la feuille, tantôt reporté dans sa première situation.

Quelquefois les jambes semblent se contourner d'un côté, puis se redresser et revenir, l'instant d'après, vers le côté opposé ; le Cousin éprouve alors un mouvement de libration latérale et antérieure, il se trémousse ainsi d'une façon fort originale, comme s'il avait des inquiétudes aux jambes.

S'il n'est que trop facile de rencontrer des Cousins avides de notre sang, il n'est guère plus difficile de les observer sous leur première forme, alors qu'ils sont tout à fait inoffensifs. C'est dans les eaux qu'il faut les chercher , mais seulement dans les eaux stagnantes ; on ne les trouve ni dans les rivières ni dans les ruisseaux d'eau courante; en revanche, les mares en fourmillent, depuis le mois de mai jusqu'au commencement de l'hiver. C'est ce qui explique pourquoi on est si tourmenté par les Cousins dans les pays marécageux; de là vient aussi que les années pluvieuses , pendant lesquelles les mares ne sont point à sec, donnent beaucoup plus de Cousins que les années sèches : par les vents chauds du sud , les insectes piquent bien plus que lorsque souffle le vent du nord ou tout autre vent frais. Leur fécondité est prodigieuse : chaque femelle donne naissance à 300 individus, et il se produit jusqu'.àsept générations par an; leur nombre prend donc, en très-peu de temps, des proportions effrayantes; il rendrait bientôt la terre inhabitable, si, d'une part, il ne périssait beaucoup de Cousins pendant le premier âge, et si, de l'autre, une foule d'insectes et d'oiseaux n'en faisaient, à chaque instant, une ample consommation : les libellules et les hirondelles, principalement, ne contribuent pas peu à empêcher leurs légions de déborder.

L'instinct porte les Cousins femelles à pondre dans les endroits humides. Placées sur le bord des étangs ou sur quelque brin d'herbe flottant à la surface de l'eau, elles se posent sur leurs quatre pattes antérieures, de manière que leur ventre plonge dans l'eau, les deux pattes postérieures restant libres : le dernier anneau de l'abdomen se recourbe vers le dos; de. son extrémité sort un œuf d'une forme peu commune. C'est une espèce de quille ou de cône terminé par un col court, rebordé, et muni d'un petit renflement en forme de bouchon. L'insecte doit pondre, ses œufs de telle sorte, qu'ils soient perpendiculaires à la surface de l'eau et se tiennent les uns aux autres : pour cela, il croise ses jambes postérieures en les rapprochant de son ventre. Les œufs fraîchement pondus sont tout blancs; peu à peu, ils prennent un aspect verdâtre, et passent ensuite au gris, leur couleur définitive; ces divers changements de teinte s'opèrent -en moins d'une demi-journée. Les œufs sont enduits d'une matière visqueuse; à mesure qu'ils viennent au dehors, ils sont reçus sur les jambes postérieures qui les maintiennent dans la position obligée ; ^chaque œuf adhère à celui qui le précède ; tous sont agglutinés les uns aux autres ; leur masse augmente successivement, et prend la forme d'un petit bateau, plus élevé à ses deux extrémités. Quand le paquet a acquis un certain volume, le Cousin écarte ses pattes postérieures, elles se rangent alors s,ur deux lignes parallèles, sans cesser de soutenir les œufs. Sa ponte finie, l'insecte lance son bateau; il flotte au-dessus de l'eau, tous les œufs y plongent par leur col. La ponte a lieu ordinairement le matin entre cinq et six heures ;

si la température est favorable, l'éclosion s'effectue en deux ou trois jours. Les larves se tiennent le plus souvent à la surface de Peau, parallèlement les unes aux autres, la tête en bas; elles sont très-vives et très-inquiètes : pour peu qu'on imprime de mouvement à l'eau, elles gagent le fond, mais pour revenir bientôt se placer comme elles étaient auparavant. Leur corps, privé de pattes, allongé, transparent, se compose de trois parties : la tête, le corselet et l'abdomen. La tête, plus brune que le reste du corps, tient au corselet par une espèce de cou ; elle présente, de chaque côté, l'apparence d'un œil noirâtre et une antenne en faucille avec deux aigrettes de poils. Autour de la bouche pendent de petits barbillons garnis de poils ; la larve les fait jouer avec vitesse, ils produisent de petits courants à l'aide desquels les animaux microscopiques qui font sa nourriture sont portés vers l'orifice buccal; de l'extrémité de l'abdomen prolongé en cône, partent deux tuyaux : l'un supérieur, destiné à la respiration et susceptible de contraction et de dilatation ; son ouverture figure une étoile à cinq rayons; l'autre, inférieur, plus gros et plus court, presque perpendiculaire à la longueur du corps, est bordé de longs poils se contournant en entonnoir quand ils flottent dans l'eau : son ouverture donne passage aux excréments; quatre petites lames transparentes, disposées par paires et pouvant s'écarter les unes des autres, représentent les nageoires. •

La larve est sujette à plusieurs mues; elle en subit au moins trois dans l'espace de quinze à vingt jours. Quand le moment est venu de changer une enveloppe devenue trop étroite, elle se place à la surface

de l'eau, mais non plus cette fois pour mettre l'air en contact avec Fextrémité de son tube respiratoire, comme elle le faisait naguère à chaque instant, elle se recourbe, replie sa tête et sa queue, et présente à l'atmosphère une partie de son dos : la peau alors se dessèche et se fend sur toute la longueur du corps; l'insecte n'a plus qu'un léger effort à faire pour achever de se débarrasser de sa dépouille : il l'abandonne aux vents. Pour passer à l'état de nymphe, le Cousin revêt une forme tout à fait extraordinaire. Son corps est tellement contourné, qu'il s'applique au-dessous de la tête; l'insecte, sous ce déguisement, ressemble à une lentille dont les bords seraient d'une épaisseur inégale, et au heu du tube respiratoire qui a disparu, il porte sur le dos deux petites cornes destinées à remplacer le tube dans ses communications avec l'air extérieur; toujours elles dépassent le niveau de l'eau, quand la nymphe se tient en repos à la surface. Ainsi que la larve, elle n'y reste pas constamment , elle est même douée de la faculté de sê mouvoir rapidement. Veut elle nager, elle se débande tout à coup, -et s'allonge; l'extrémité de son corps, garni de palettes, lui sert de nageoires; elle avance à l'aide de coups de queue : lorsqu'elle cesse d'agir , sa pesanteur spécifique , très-inférieure à celle de l'eau , la ramène instantanément à la surface.

La nymphe ne passe pas plus de huit à dix jours sous cet état transitoire. Le moment de sa dernière métamorphose est plein de dangers pour elle ; d'insecte aquatique elle va devenir habitante de l'air; c'est l'instant le plus critique de sa vie : peu de phénomènes sont aussi curieux que cette transforma-

tion. La mue finale s'opère d'une manière analogue à celle dont la larve change de peau. Immobile à la surface* de Feau, la nymphe déroule sa queue et se présente à l'air; aussitôt un gonflement se manifeste vers les deux cornes respiratoires; la peau qui, en cet endroit, cache le corselet du Cousin, se fend rapidement et met à découvert les parties intérieures de l'insecte : ce moment critique décide de son sort. Tout à l'heure, il ne pouvait vivre hors de l'eau ; maintenant il vient de passer à un état où le moindre séjour dans l'eau lui serait fatal; aussi, de quel merveilleux instinct n'est-il pas doué pour franchir cette terrible situation ! A peine la tête et le corselet sontils dégagés, que le Cousin les élève, autant que possible, au-dessus de l'ouverture qui leur a livré passage ; à l'aide de la contraction et de l'allongement alternatifs de ses anneaux, il s'efforce de tirer ses parties postérieures de leurs entraves; une portion du corps apparaît au dehors ; la tôte s'avance davantage vers l'extrémité antérieure de la dépouille tégumentaire, mais, en même temps, elle se redresse et s'élève de plus en plus ; la vieille peau a pris la forme d'un bateau dont les deux bouts sont vides : au milieu, le Cousin, semblable au grand mât d'un navire, se dresse dans une position à peu près verticale. Le moment de sa délivrance approche, mais tout péril n'est pas encore écarté. L'insecte, il est vrai, n'est plus retenu dans sa tunique que par une faible portion de l'abdomen, il faut néanmoins l'en dégager; ce n'est pas tout; ses ailes et ses pattes sont encore emmaillottées le long de son corps; ses efforts, partant, sont à demi paralysés ; en cette extrémité, que va-t-il devenir? Si le vent venait à souffler en tem-

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pôte, il serait infailliblement chaviré. Il est à remarquer que l'avant du bateau, par suite de la position du Cousin, se trouve plus chargé que l'arrière ; ses bords dépassent de bien peu la surface de l'eau, mais celle-ci, pourtant, n'y entre pas encore. Un souffle léger se lève-t-il, l'embarcation obéit à son impulsion, elle glisse rapidement sur ce vaste océan. Sera-t-elle portée en pleine mer? Peut-être. Dans ce cas, nui doute que la traversée ne soit trèspérilleuse ; tout ne serait pas désespéré cependant. Il suffit, pour tirer le Cousin de ce mauvais pas, que le vent tombe ou qu'il pousse la barque dans une crique où règne un calme profond. Cette chance se produit-elle, aussitôt l'insecte en profite pour se dresser perpendiculairement ; il dégage du fourreau ses quatre pattes antérieures, se penche sur l'eau, y pose ses jambes de derrière, lesquelles sont démaillotées , laisse un instant ses ailes sécher au soleil , et prend, enfin, son essor : son salut est assuré, il n'a plus à craindre de naufrage.

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C'est vers la fin de juillet que lè Sphex flavipenrte déchire le cocon qui l'enveloppait à l'état de nymphe, et s'envole de sa demeure souterraine. Pendant tout le mois d'août, on le voit communément voltiger à

(1) Fabre, Annules des sciences naturelles.

la recherche de quelque gouttelette mielleuse, autour des capitules épineux de YEryngium campestre, la plus commune des plantes robustes qui bravent impunément les feux caniculaires de ce mois. Mais cette vie insouciante est de courte durée ; la conservation de sa race exige le sacrifice du petit nombre de jours qu'il a encore à vivre, et dès les premiers jours de septembre, le Sphex est à sa rude tâche de pionnier et de chasseur. C'est ordinairement quelque plateau de peu d'étendue, sur les berges élevées des chemins, qu'il choisit pour l'établissement de son domicile, pourvu qu'il y trouve deux choses indispensables : un sol aréneux facile à creuser, et du soleil. Du reste, aucune précaution n'est prise, pour abriter le berceau qu'il va peupler, contre les pluies de l'automne et les frimas de l'hiver. Un emplacement horizontal, sans abri, battu par la pluie et les vents, lui convient à merveille, sous la condition , cependant, d'être exposé au midi. Aussi, lorsqu'au milieu de ses travaux de mineur, une pluie abondante survient, c'est pitié de voir, le lendemain, les galeries en construction bouleversées, obstruées de sab}e et finalement abandonnées. Rarement le Sphei |teVipenne se livre solitairement à son industrie ; c'est par petites peuplades de dix, vingt pionniers, ou davantage, que l'emplacement élu est exploité. Il faut avoir passé quelques journées en contemplation devant une de ces bourgades, par un temps parfaitement calme et un soleil brûlant, pour se faire une idée de l'activité fiévreuse, de la prestesse saccadée, de la brusquerie de mouvements de ces laborieux mineurs. Le sol est rapidement attaqué avec les râteaux des pattes postérieures, à la

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manière des chiens. En même temps, chaque ouvrier entame sa joyeuse chanson qui se compose d'un bruit strident, aigu, interrompu à de très-courts intervalles, et modulé par les vibrations du thorax et des ailes. On dirait une troupe de gais compagnons se stimulant au travail par un rhythme monotone, mais cadencé. Cependant le sable vole , retombant en fine poussière surleurs ailes frémissantes, et le gravier trop volumineux, arraché grain à grain, roule loin du chantier. Sous les efforts redoublés des tarses et des mandibules, l'entrée ne tarde pas à se dessiner; l'animal peut déjà y plonger en entier. C'est alors une vive alternative de mouvements en avant pour détacher de nouveaux matériaux, et de mouvements de recul pour balayer au dehors les déblais. Dans ce va-et-vient précipité , le Sphex ne marche pas; il s'élance comme poussé par un ressort ; il bondit, l'abdomen palpitant, les antennes vibrantes, tout le corps, enfin, animé d'une sonore trépidation. Voilà le mineur dérobé aux regards; on entend encore sous terre son infatigable chanson , tandis qu'on entrevoit par intervalles ses jambes postérieures, poussant à reculons une ondée de sable jusqu'à l'orifice du terrier. De temps à autre, le Sphex interrompt son travail souterrain, soit pour venir s'épousseter au soleil, se débarrasser des grains de poussière qui, en s'introduisant dans ses fines articulations, gênent la liberté de ses mouvements , soit pour opérer dans les alentours de son établissement une ronde de reconnaissance. Malgré ces interruptions qui, d'ailleurs, sont de courte durée, dans l'intervalle de quelques heures, la galerie est creusée, et le Sphex vient sur le seuil de la porte chan-

ter son triomphe et donner le dernier poli au travail, en effaçant quelques inégalités, en enlevant quelques parcelles raboteuses que son coup d'oeil clairvoyant peut seul distinguer : cela fait, la chasse commence.

Mettons à profit ses courses lointaines à la recherche du gibier, pour examiner la structure interne de son terrier.

L'emplacement général d'une colonie de Sphex est, comme on le sait, un terrain horizontal. Cependant le sol n'y est pas tellement uni, qu'on n'y trouve quelques mamelons couronnés d'une touffe de gramen ou d'armoise, quelques plis consolidés par les ruines de la maigre végétation qui les recouvre; c'est sur le flanc de ces rides insignifiantes que s'ouvre la galerie du Sphex. Cette galerie se compose donc, dlabord, d'une portion horizontale de deux ou trois pouces de profondeur et servant d'avenue à la retraite cachée , destinée aux provisions et aux larves. C'est dans ce corridor que le Sphex s'abrite pendant le mauvais temps; c'est là qu'il se retire la nuit, et qu'il se repose le jour quelques instants, montrant seulement au dehors sa face expressive, ses gros yeux effrontés. A la suite de l'avenue survient un coude brusque, plongeant plus ou moins obliquementà-une profondeur de deux ou trois pouces environ, et terminé par une cellule ovalaire d'un diamètre un peu plus grand, et dont le grand axe est dirigé horizontalement. Les parois de la cellule ne sont revêtues d'aucun ciment particulier, mais malgré leur nudité, on voit qu'elles ont été l'objet d'un travail plus fini. Le sable y est tassé, égalisé avec soin sur le plancher, sur le plafond et les côtés, pour éviter les éboulements et pour effacer les aspérités

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qui pourraient blesser la peau délicate de la larve; enfin, cette cellule communique avec le couloir par une entrée étroite, juste suffisante pour laisser passer le Sphex chargé de sa proie. Quand cette première cellule est munie d'un œuf et des provisions nécessaires, le Sphex en mure l'entrée , mais il n'abandonne pas encore son terrier. Une seconde cellule est creusée à côté de la première et approvisionnée de la -même manière, puis une troisième, et quelquefois, enfin, une quatrième. C'est seulement alors que le Sphex rejette dans le terrier tous les déblais amassés devant la porte, et qu'il efface complètement les traces extérieures de son travail. Ainsi, à chaque terrier correspondent ordinairement trois cellules, rarement deux, et plus rarement encore quatre; on peut évaluer à une trentaine le nombre des œufs pondus par une femelle, ce qui porte à dix le nombre des terriers nécessaires. D'autre part, les travaux ne commencent guère avant septembre et sont achevés avant la fin de ce mois. L'active bestiole n'a pas un moment à perdre, puisque, en si peu de temps, elle a à creuser le gîte, à se procurer une douzaine de Grillons, à les transporter quelquefois de loin à travers mille difficultés, à les emmagasiner, et à. boucher enfin le terrier, surtout si Ton tient compte des journées où le vent rend la chasse impossible, et des jours pluvieux ou môme seulement sombres, qui suspendent tout travail. On conçoit, d'après cela, que le Sphex ne peut donner à ses constructions la solidité de celles des Cerceris. Ces derniers se transmettent, d'une

génération àl'autre, ces demeures résistantes, chaque année plus profondément excavées. Le Sphex n'hé-

rite pas du travail de ses devanciers, il a tout à faire, et rapidement. Sa demeure est la tente d'un jour qu'on dresse à la hâte pour la lever le lendemain . Mais, ô ressources infinies de la Providence! les larves recouvertes seulement d'une mince couche de sable savent elles-mêmes suppléer à l'abri que leur mère n'a pu leur créer, elles savent se revêtir d'une triple et quadruple enveloppe imperméable , grâce à l'incroyable luxe de glandes sérifiques dont elles sont pourvues.

Lorsque le terrier est préparé, le Sphex se borne à parcourir, dans un rayon de peu d'étendue, le voisinage de son gîte, et il ne tarde pas à trouver à sa portée quelque Criquet pâturant au soleil. Fondre sur lui, esquiver ses ruades et s'en rendre définitivement le maître à l'aide de son aiguillon, tel est le but du Sphex ; c'est au moment d'immoler le Grillon que l'hyménoptère déploie ses plus savantes ressources. La proie à attaquer est armée de mandibules redoutables, capables d'éventrer l'agresseur si elles parviennent à le saisir; elle est pourvue de deux pattes vigoureuses, véritables massues hérissées d'un double rang d'épines acérées qui peuvent, tour à tour, servir au Grillon pour bondir loin de son ennemi, ou pour le culbuter sous leurs ruades brutales ; aussi, quelle habile tactique de la part du Sphex, avec quelles précautions il manœuvre pour s'assurer de sa victime ! Le Grillon, poursuivi à outrance, est bientôt serré de près ; le Sphex fond sur lui; la lutte s'engage. Les deux champions , tour à tour vainqueurs et vaincus, roulent dans la poussière, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous l'un de l'autre. Malgré ses efforts désespérés, ses ruades furieuses

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