LE SPHEX FLAV1PENNE
Mo
et les coups de tenailles de ses mandibules, le Grillon est terrassé, étendu sur le dos. Les dispositions de son meurtrier sont bientôt prises. Il se met, ventre à ventre, avec son adversaire, mais en sens inverse, saisit avec ses mandibules l'un ou l'autre des deux filets abdominaux du Grillon et maîtrise avec ses pattes de devant les efforts convulsifs des grosses cuisses postérieures. En même temps , ses pattes intermédiaires étreignent les flancs pantelants du vaincu, et ses pattes postérieures, s' appuyant comme deux leviers sur sa face , font largement bâiller l'articulation du cou. Le Sphex recourbe alors verticalement l'abdomen, de manière à ne présenter aux mandibules du Grillon qu'une surface insaisissable; son stylet empoisonné plonge une première fois dans le cou de la victime, puis une seconde fois dans l'articulation des deux segments antérieurs du thorax. En bien moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, le meurtre est consommé, et le Sphex, après avoir réparé lés désordres de sa toilette, s'apprête à charrier au logis la victime dont les membres sont encore animés des frémissements de l'agonie. Non, si une imagination féconde s était donné le champ libre pour inventer à plaisir un plan d'attaque, elle n'aurait pas trouvé mieux ; il est douteux que les athlètes de l'antiquité, en se prenant corps à corps avec leur adversaire, aient eu des attitudes calculées avec plus de science.
C'est dans ce double et peut-être triple coup de poignard du Sphex que se montrent dans toute leur magnificence l'infaillibilité , la science infuse de l'instinct. On le sait déjà, les victimes des hyménoptères, dont les larves vivent de proie, ne sont pas
de vrais cadavres, malgré leur immobilité parfois complète. Chez elles, il y a simple paralysie, totale ou partielle, des mouvements; il y a anéantissement plus ou moins complet de la vie animale , mais la vie végétative, la vie des organes de la nutrition , se maintient longtemps encore, et préserve de la décomposition la proie que la larve ne doit dévorer qu'à une époque assez reculée. Pour produire cette paralysie, les hyménoptères déprédateurs emploient précisément les procédés qu'une science avancée pourrait suggérer aux physiologistes, c'est-à-dire la lésion, au moyen de leur dard vénénifère, des centres nerveux qui animent les organes locomoteurs. On sait, en outre, que les divers centres médullaires de la chaîne nerveuse des animaux articulés sont, dans une certaine limite, indépendants les uns des autres dans leur action, de telle sorte, que la lésion de l'un d'entre eux n'entraîne, immédiatement du moins, que la paralysie du segment correspondant; et ceci est d'autant plus exact, que les divers ganglions sont plus séparés , plus distants l'un de l'autre ; c'est le cas du Grillon. Qu'y trouve-ton pour animer les trois paires de pattes? On y trouve ce que le Sphex savait fort bien avant tous les anatomîstes, trois centres nerveux largement distants l'un de l'autre ; de là lasublime logique de ses coups d'aiguillon réitérés : science superbe, humiliez-vous !
La chasse est terminée; il s'agit de porter les victimes au logis. Le Sphex s'arrête sur un buisson voisin, et soutient par une antenne, avec ses mandibules, un volumineux Grillon plusieurs fois aussi pesant que lui. Accablé sous le poids de son gibier, il se repose un instant , puis il reprend sa capture
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entre ses pattes, et, par un suprême effort, franchit d'un seul trait la largeur du ravin qui le sépare de son domicile, et s'abat lourdement au milieu d'une bourgade de Sphex ; le reste du trajet s'effectue à pied. L'hyménoptère est à califourchon sur sa victime-, et s'avance la tête haute; tirant par une antenne, à l'aide de ses mandibules, le Grillon qui traîne entre ses pattes. Si le sol est nu, ce transport s'effectue sans encombre ; mais si quelque touffe de gramen étend, en travers de la route à parcourir , le réseau de ses stolons, le Sphex lutte d'efforts et d'adresse pour contourner et vaincre les difficultés. Le Grillon est enfin amené à sa destination, et se trouve placé de manière que ses antennes touchent l'orifice du terrier. Le Sphex abandonne alors sa proie, et descend précipitamment au fond du souterrain. Cette visite domiciliaire précède inévitablement l'introduction du gibier; il semble que le Sphex juge prudent de s'assurer, par un coup d'œilaufond du logis, que tout s'y passe bien, sauf à chasser, au besoin, tout parasite effronté qui aurait pu s'y glisser pendant son absence. Quelques secondes après cette investigation, on le voit reparaître, montrant sa tète au dehors, et jetant un petit cri allègre ; les antennes du Grillon sont à sa portée, il les saisit, et le gibier est prestement emmagasiné.
Les quatre Grillons qui forment l'approvisionnement d'une cellule du Sphex flavipenne sont méthodiquement empilés, couchés sur le dos, la tête au fond de la cellule, et les pieds à son entrée. Il reste à clore le terrier; l'insecte y procède de la manière suivante. Le sable provenant de l'excavation et amassé devant la porte du logis est rapidement ba-
layé à reculons dans le couloir. De temps en temps, des grains de gravier assez volumineux sont choisis un à un, en grattant le tas de déblais avec les pattes de devant, et transportés avec les mandibules pour consolider la masse pulvérulente. S'il n'en trouve pas de convenable à sa portée, l'hymémoptère va à leur recherche dans le voisinage, et paraît en faire un choix scrupuleux; des débris végétaux, des fragments de feuilles sèches sont également employés. En peu d'instants, toute trace extérieure de l'édifice souterrain a disparu, et il est impossible à l'œil le plus attentif de le découvrir. Cela fait, un nouveau terrier est creusé, approvisionné et muré. La ponte achevée, l'animal recommence sa vie insouciante et vagabonde, jusqu'à ce que les premiers froids viennent mettre fin à une vie si bien remplie.
La tâche maternelle du Sphex est terminée, voyons maintenant ce qui se passe au fond du terrier. Les œufs ne tardent pas à éclore, il en sort une jeune larve. Le premier Grillon est attaqué au point où le dard du chasseur s'est porté en second lieu, c'est-à-dire entre la première et la seconde paire de pattes. En peu de jours la larve a creusé dans le thorax de sa victime un puits suffisant pour y plonger à demi. Il n'est pas rare de voir alors le Grillon mordu au vif agiter vainement quelquesunes de ses pattes, ses antennes ou ses filets abdominaux, et même entr'ouvrir et fermer à vide ses mandibules. Mais l'ennemi est en sûreté et fouille impunément ses entrailles. Quel épouvantable cauchemar pour le Grillon paralysé ! Cette première ration est épuisée dans six à sept jours; il n'en reste que la carcasse tégumentaire dont toutes les pièces
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sont à peu près en place. La larve, dont la longueur est alors de treize millimètres, sort du corps du Grillon par le trou qu'elle a pratiqué au début dans le thorax. Pendant cette opération, elle subit une mue, et sa dépouille reste souvent engagée dans l'ouverture par où elle est sortie.
Après le repos de la mue, une seconde ration est entamée. Fortifiée maintenant, la larve n'a rien à craindre des faibles mouvements du Grillon, dont la torpeur, chaque jour croissante, a eu le temps d'éteindre ses velléités de résistance, depuis plus d'une semaine que le dard l'a atteint. Aussi l'attaque-t-elle sans précaution, et ordinairement par l'abdomen, plus succulent et plus tendre. Bientôt vient le tour du troisième Grillon, et enfin celui du quatrième, qui est dévoré dans l'intervalle d'une dizaine d'heures. De ces trois dernières victimes il ne reste que les téguments coriaces, dont les diverses pièces sont démembrées, une à une, et soigneusement vidées : la larve est définitivement repue, elle ne songe plus désormais qu'à tapisser de soie sa demeure; en tout, son repas a duré de dix à douze jours, presque sans discontinuer. Après vingt-quatre jours passés à l'état de nymphe, l'animal a atteint sa perfection; il déchire le cocon qui le retient captif, s'ouvre un passage à travers le sable, et apparaît un beau matin, sans en être ébloui, à la lumière qui lui est encore inconnue. Inondé de soleil, le Sphex brosse ses antennes et ses ailes, passe et repasse ses pattes sur l'abdomen, se lave les yeux avec les tarses antérieurs préalablement humectés avec la bouche, comme le font les chats, et, sa toilette finie, il s'envole joyeux : il a deux mois à vivre.
LES TEIGNES
On ne connaît que trop, par leurs dégâts, ces insectes si funestes aux ouvrages de laine et aux pelleteries. Pour peu qu'on les laisse s'installer sur les étoffes ou sur les ameublements, ils y font d'incroyables ravages; ils les hachent, les rongent et les découpent; leurs redoutables ciseaux détruisent aussi rapidement les tapisseries, qu'ils dépouillent promptement les fourrures de leurs poils précieux. Les Teignes sont donc des animaux nuisibles au premier chef. Cependant, si on laisse un instant de côté les dommages qu'elles nous causent, pour observer la manière ingénieuse dont elles savent se vêtir, on ne peut s'empêcher d'admirer leur adresse, et de les ranger parmi les animaux les plus industrieux.
Venant au monde comme nous, toutes nues, et nullement protégées par la peau délicate qui couvre leur corps, les Teignes n'ont rien de plus pressé, au sortir de l'œuf, que de se procurer un habit. La mode régnante les préoccupe peu ; leur corps cylindrique se contente d'un simple tuyau ouvert par les deux bouts. Deux tissus le composent : à l'extérieur, c'est une simple étoffe de laine, verte, bleue, rouge, suivant la couleur de la pièce à laquelle l'insecte s'est attaché, et qu'il a dépouillée; tout son luxe est réservé pour l'intérieur du fourreau, doublé d'un fine soie gris-blanc. Ce vêtement du pre-
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mier âge lui suffira pour toute sa vie. Mais la Teigne ne grandit donc pas, dira peut-être quelque jeune dandy choqué de cette sévère économie? Pardonnez-moi ; comme tout être animé, avant d'arriver à Fâge adulte, la Teigne passe par l'enfance et la jeunesse; elle se développe, mais, en grandissant, elle ne change rien à ses principes; lorsque son habit devient trop court, elle rallonge à mesure qu'elle prend plus de taille, et comme elle a eu tout d'abord la précaution de le faire très-large et très-long^ elle n'a pas autant de besogne qu'on serait tenté -de le supposer. Pour ce travail d'allongement, sa tête sort par l'un des bouts du fourreau, et cherche, à droite et à gauche, les brins de laine dont elle a besoin. Ne lui conviennent-ils pas, elle va plus loin à la découverte, le corps à demi nu ; l'exercice ne lui coûte pas, elle change à chaque moment de place, emportant toujours sa maison avec elle. Lorsqu'elle a trouvé son affaire, sa tête se fixe, un instant, immobile; bientôt, elle saisit avec ses dents écailleuses le brin de laine, le tire, l'arrache avec force et l'attache aussitôt au bout du tuyau. Cette manoeuvre se répète plusieurs fois de suite; chaque nouveau brin de laine est collé, à son tour, contre un des bords du tuyau ; .dès qu'un bout est suffisamment allongé, la Teigne fait volte-face, elle se retourne, passe à l'autre bout, et opère de la même façon : le tout est expédié en deux minutes, parfois même en quelques secondes.
Ce n'est là, toutefois, que la moitié de la besogne à faire. En même temps que l'insecte s'allonge, il grossit; son vêtement ne tarderait pas à le serrer et à le gêner dans ses mouvements, s'il n'y apportait
remède. La Teigne, on le sait déjà, n'abandonne jamais son habit, quelque usé et quelque vieux qu'il soit; pour prolonger son service, elle l'allonge, elle l'élargit chaque fois que le besoin se fait sentir de lui donner plus d'ampleur. La manière dont elle s'y prend, quoique très-simple, suppose presque de la réflexion; elle ne peut espérer que son habit s'élargisse de lui-même par la pression d'un corps devenu plus volumineux; elle y met donc la main, et si bien, que le tailleur le plus expert ne ferait pas mieux. Jugez-en vous-même. Si l'artiste patenté avait à élargir un fourreau d'étoffe trop étroit, il le fendrait tout du long, et y rapporterait une pièce de grandeur convenable, pour l'ajuster de chaque côté aux parties séparées. C'est précisément ce que fait la Teigne, mais avec un supplément de prévoyance et de précaution, pour ne point rester à nu tandis qu'elle travaillera à ajuster son vêtement. Au lieu de deux pièces qui auraient chacune la longueur du tuyau, elle en met quatre dont chacune n'a pas plus de longueur que la moitié d'une des pièces précédentes; ainsi, elle ne fend jamais que la moitié de la longueur du fourreau; il a assez de soutien pendant que la fente est à fermer.
Ses outils pour cette opération ne sont autres que les dents qui lui servent à arracher les brins de laine, c'est avec cette paire de ciseaux qu'elle fend le fourreau; elle le coupe si exactement en ligne droite, et les bords de la coupure sont si peu éraillés, qu'un rasoir ne trancherait pas plus net : la fente ne présente pas la plus petite trace de bavure ; pas un brin de laine ne dépasse les autres. Entre les deux bords de cette fente doit s'ajuster la pièce destinée à élar-
LES TEIGNES
gir l'un des côtés; la Teigne la fabrique de la même manière qu'elle confectionne les bandes qui allongent le fourreau ; elle arrache les brins de laine, les porte contre un des bords de la fenle et les y attache. Elle commence toujours par le fond de la fente, c'està-dire par le morceau le plus proche du milieu du fourreau; cette fente estplusou moins large, selon que l'insecte est plus ou moins avancé dans son développement. Pour achever d'élargir son tuyau, il lui reste à effectuer trois opérations semblables à la précédente; elle y travaille sans désemparer, et toujours d'après le même procédé; il n'offre de variantes que dans l'ordre qui préside au travail d'élargissement. Certaines espèces, après avoir appliqué la première pièce d'élargissement, fendent le fourreau, depuis l'origine de la première pièce jusqu'à l'autre bout, pour ajuster la seconde ; d'autres effectuent le second élargissement immédiatement en face du premier, de sorte que toute une moitié du tuyau est augmentée, tandis que l'autre reste étroite; sous ce rapport, les Teignes ne s'assujettissent à aucune règle uniforme. Le temps qu'elles emploient pour fendre l'étoffe n'est pas, non plus, le même chez toutes; il en est qui poussent activement ce travail, et l'achèvent en deux heures ; d'autres le mènent plus lentement, mais toujours la pièce qui doit remplir la fente est mise dans l'espace d'un jour.
Les brins de laine constituent la matière principale de Thabit extérieur des Teignes, mais ils n'entrent pas seuls dans sa composition; à ce vêtement est associée une petite portion de soie tout à fait indépendante de la doublure, formée exclusivement de soie; l'insecte tire les fils soyeux de la filière
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placée au-dessous de sa tête, et s'en sert pour lier tous les brins de laine. La tunique de soie est fabriquée la première, et il en devait être ainsi pour mettre son propriétaire à l'abri; quand elle est terminée, la Teigne y attache, vers le milieu, un anneau de laine dont tous les brins sont couchés parallèlement les uns aux autres, dans le sens de la longueur du fourreau; c'est le point de départ ou l'origine du vêtement extérieur; sur les bords de cet anneau, l'insecte colle une nouvelle rangée de brins de laine, et ainsi de suite jusqu'aux deux bouts circulaires de la tunique.
Le fourreau a ordinairement la forme d'un fuseau ; mais lorsqu'il a été plusieurs fois élargi, son ouverture prend une forme évasée, dont le diamètre est moins grand que celui du milieu du tuyau.
Les brins de laine ne servent pas seulement à vêtir la Teigne, ils lui fournissent encore sa nourriture, elle vit de la matière même dont elle confectionne 'son habit ; la digestion n'altère en rien sa couleur.
Pendant toute la saison d'hiver, les Teignes sont plongées dans une immobilité complète; elles ont aussi d'autres temps d'inaction, mais plus courts en été et en automne ; elles profitent de ce repos pour fixer leur fourreau sur l'étoffe qu'elles ont rongée, de manière qu'il ne coure aucun risque d'être projeté à terre; elles attachent à chacun de ses bouts plusieurs paquets de fils, tous collés par leur extrémité ainsi amarré par de solides cordages , le fourreau se tient à l'ancre et défie les tempêtes.
Après plusieurs mues semblables à celles que subissent les chenilles, les larves ont pris tout leur
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accroissement, grâce aux brins de laine qui ne leur font jamais défaut; aux approches de la métamorphose, elles abandonnent ordinairement l'étoffe qui leur a fourni de quoi se vêtir et se nourrir, et cherchent des endroits plus fixes que ne le peuvent être des tissus faciles à déplacer. Il en est alors qui vont s'établir dans les angles des murs ; d'autres grimpent aux plafonds; celles qui, dans le cours de Tannée, ont ravagé les fauteuils, se nichent volontiers dans les petites fentes qui séparent l'étoffe et le bois. Quel que soit le point choisi, elles y attachent leur fourreau, tantôt par les deux bouts, tantôt par un seul; certaines larves le fixent parallèlement à l'horizon, d'autres sous différents angles d'inclinaison; à cet égard, elles n'affectent aucune position précise ; seulement , toutes ont bien soin de clore avec un tissu de soie les ouvertures des deux bouts du fourreau.
L'insecte, ainsi renfermé, change bientôt de forme, et prend celle d'une chrysalide qui, d'abord, d'un blanc jaunâtre, passe successivement par des nuances plus foncées, et finit par devenir d'un jaune roussàtre. Trois semaines environ après cette prison volontaire, l'insecte se dégage de son enveloppe et apparaît sous la figure-d'un papillon. A peine a-t-il extrait sa tête, qu'il perce le bout du fourreau vers lequel il était tourné, il avance en traînant après lui la dépouille dont il n'a pu encore se défaire complètement; il la fait sortir, à plus de moitié, du fourreau et s'en délivre, enfin, entièrement. Il se montre alors au grand complet, sous les traits de l'insecte adulte : papillon gris-blanc argenté, à filets coniques pour antennes; trois semaines après la ponte, de nou-
velles larves recommencent de nouveaux désordres dans nos ameublements.
L'histoire de la Teigne de la laine ou Teigne frir pière (Tinea farcitella) est, à peu de chose près, celle de la Teigne des pelleteries (Tinea pellionella). Leur industrie de tailleurs est semblable; mêmes façons de travailler, mêmes formes de fourreaux ; la matière première, seule, diffère. L'habit des Teignes fripières approche plus de la qualité de nos draps; celui de la Teigne des fourrures est une espèce de feutre qui rappelle l'étoffe de nos chapeaux.
Il n'est pas facile de voir travailler les Teignes des pelleteries, enfoncées qu'elles sont dans une épaisse forêt de poils, immédiatement contre la peau. Elles y font bien d'autres .dégâts que leurs voisines. Tandis que celles-ci ne détachent des étoffes que ce qu'il leur en faut pour se vêtir et se nourrir, travail assez difficile par suite de l'entrelacement des brins plus ou moins grossiers, la Teigne des pelleteries n'a affaire qu'à des poils ordinairement très-fins, et nullement entremêlés; elle les coupe à fleur de peau et presque pour le seul plaisir du mal, car ce qui lui est nécessaire pour ses besoins n'est rien, en comparaison des gros flocons de poils qui tombent d'une peau où elle s'est établie. Il y a là évidemment abus, et abus révoltant, puisqu'il n'est motivé par aucune fin avouable. La maudite bête coupe si ras, qu'il ne reste pas le plus petit poil sur la peau qu'elle a labourée ; on suit facilement ses dégâts; à mesure qu'elle chemine, elle fait table rase, et détruit tout sur son passage.
La Teigne de la laine et celle des pelleteries fuient le grand jour, ainsi que tous les Lépidoptères noc-
LES TEIGNES
turnes auxquels elles appartiennent, mais elles travaillent fort à Taise dans un demi-jour, et encore mieux en pleine obscurité.
Certaines espèces de Tinéines, dédaignant les étoffes de laine, les tapisseries et les fourrures, n'habitent pas nos maisons ; elles leur préfèrent la vie au grand air, dans les bois, les champs et les jardins. Leur nourriture est exclusivement végétale. Leur habillement ne nous coûte aucun sacrifice, il est pris sur les feuilles; l'art avec lequel elles le confectionnent en fait des industriels d'élite. On les reconnaît sans peine aux ailes longues, étroites, presque pointues et frangées du papillon. La larve marche peu; elle se tient ordinairement suspendue contre le revers d'une feuille, enveloppée dans un fourreau de couleur feuille morte qui lui tient lieu de cellule. Sa partie antérieure est terminée par une ouverture arrondie, coudée et rebordée; sa partie postérieure, au contraire, formée par la rencontre de trois plans angulaires, est close, mais non pas si hermétiquement, que les divisions ne puissent s'écarter pour donner passage aux résidus de la digestion. Le dessus du fourreau est tout uni; ses dimensions surpassent de beaucoup celles de l'insecte et lui permettent de se retourner, de bout en bout, et d'èxécuter d'autres mouvements. Le modèle du genre se voit chez le Goléophore de l'orme (Coleophora fuscedinella), petite Teigne aux habitudes nocturnes, qui se cache le jour sous les feuilles de cet arbre; ses industries et ses mœurs sont tout à fait dignes d'être étudiées.
Commençons par la description générale de son vêtement. Coupe élégante et originale, ornée de
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dentelures sur le dos, renflée et arrondie du côté du ventre , s'amincissant vers le bas et terminée en queue de poisson ; rien n'y manque pour en faire un joli habit de fantaisie. Veut-on connaître sa structure, il faut passer par l'estomac du Goléophore : sa manière de se nourrir nous dira facilement comment il s'habille. LMnsecte vit de substances végétales, mais non d'après le système grossier du Hanneton et de ses semblables, qui rongent brutalement, en totalité ou en grande partie, les feuilles auxquelles ils se sont attachés ; arrière cette vulgarité ! Le Coléophore s'y prend plus délicatement. Domicilié sur le revers de la feuille, il élève son fourreau, attache avec des fils les bords de son ouverture contre la feuille, et ne l'y fait adhérer que par ce point seul ; dans cette position verticale, la tête en bas, les jambes en l'air, il se met à table.
L'épicurien commence par percer la partie membraneuse de la feuille qui correspond à l'ouverture de son fourreau; il ronge ensuite tout ce qui se trouve de parenchyme jusqu'à l'autre membrane, mais sans percer la feuille de part en part : la substance verte constitue sa nourriture. Le premier coup de dent est donné; si la Teigne s'en contentait, elle ferait un repas bien léger, il lui faut quelque chose de plus ; sa tête alors d'avancer et de se recourber; elle mine entre les deux membranes, et successivement dans tout le contour du trou; elle détache la matière succulente, la dévore à mesure, et écarte en même temps les deux membranes Tune de l'autre pour y loger la portion de son corps qui doit y entrer. La feuille, aux endroits attaqués, devient transparente et laisse apercevoir tous les
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mouvements de la Teigne ; partout où celle-ci peut atteindre avec sa tête, l'opacité et le vert de la feuille disparaissent; elle se porte, de plus en plus, au large, et sort, de plus en plus, de son fourreau; quand elle a rongé pendant quelques heures, Pextrémité seule de son corps y reste ; il est donc alors nécessaire que le fourreau se soutienne de luimême, voilà pourquoi l'insecte a pris la précaution de le coller et de border le contour du trou fait à la feuille avec un cordon de soie qui tient au contour de l'ouverture du fourreau : là, il est toujours prêt à recevoir le Coiéophore quand il lui prend envie d'y rentrer. Il y rentre, en effet, de temps en temps, motu proprio, soit qu'en vertu d'une sage hygiène, il veuille faire un peu de sieste après dîner, soit qu'il se propose de pousser une reconnaissance dans F épaisseur de la feuille, sur l'un des côtés opposés'à celui où il a déjàpénétré. C'est ainsi que, dans l'inaction comme dans ses repas, il se trouve toujours à couvert; quelque mouvement extraordinaire se fait-il sentir à la surface de la feuille, vite, il se retire dans son fourreau: il y rentre toujours à reculons.
Maintenant que nous venons d'être admis au grand et petit couvert du Coiéophore, il ne nous sera pas difficile d'aborder les mystères de son vêtement; plutôt que de rapiécer de vieilles hardes, il préfère les abandonner et se faire une nouvelle tunique; pour le voir à l'œuvre, il suffit d'enlever son fourreau, il s'habillera bientôt de neuf, sans souci des regards indiscrets.
La Teigne, qu'on vient de dépouiller, sort d'abord son extrémité anale par le trou percé dans une des membranes de la feuille; elle tâte à droite et à
gauche, et se montre presque entièrement à découvert pour chercher son habit. Ne le trouvant pas, elle prend le parti de rentrer dans la feuille aussi avant que possible. Gomme l'espace qu'elle y avait creusé pour puiser sa nourriture est trop petit et serait incapable de recevoir son corps , s'il s'y étendait tout de son long, elle travaille à agrandir la brèche. Qu'elle ait ou non appétit, elle continue de ronger le parenchyme, et, à force de ronger, elle parvient à se faire une place où elle sera fort à l'aise. En attendant l'habit, elle a déjà le logement; elle est couchée entre les deux membranes de la feuille comme entre deux couvenures, et, de plus, sa table est toujours dressée. Forte est la tentation de banqueter, mais l'insecte n'y cède pas, il a toute autre chose à faire pour le moment. Il se remet à miner avec une nouvelle ardeur. Les décombres ne l'inquiètent guère ; nouveau Polyphème, il les envoie au fond de son estomac. En agrandissant son trou, le Coléophore se procure un logement plus vaste, mais, chose plus essentielle, il prépare en même temps l'étoffe de son habit : les deux membranes de la feuille en représenteront le drap. Les pièces n'ont pas besoin d'être bien grandes, elles le sont, cependant, par rapport à l'insecte, car un fourreau neuf a au moins le double de longueur du corps de la Teigne ; en les préparant, elle a eu grand soin de les conserver intactes, sans la moindre petite fente ; la seule ouverture qui s'y trouve, est celle qui lui a d'abord servi de porte d'entrée, mais ce trou occupe alors l'un des bouts de la membrane préparée, et dans une partie qui sera inutile. " t ff$H'l < En cet état, chacune des deux membranes est pour
LES TEIGNES
la Teigne ce qu'est, pour un tailleur, une pièce de drap : elle ne procède pas autrement que l'artiste lui-même. L'habit qu'elle veut se tailler doit être composé de deux morceaux égaux et semblables qu'il s'agit de réunir au-dessus du dos et au-dessous du ventre; elle va couper, sur chacune des membranes, une pièce de figure et de grandeur telles, qu'elle formera la moitié de l'habit; ses dents la détachent aussi régulièrement que si elle se guidait sur un patron. La besogne marche lestement; un habit peut être commencé et fini en moins de douze heures, à partir du moment où l'insecte a percé une feuille jusqu'à celui où il a mis l'habit en état d'être emporté ; notez que dans le temps même où il le confectionnait, il en préparait aussi l'étoffe.
Si chacun des morceaux qui doivent composer l'habit avait une figure régulière, dit Réaumur, s'ils étaient ronds ou carrés, par exemple, leur coupe n'aurait pas de quoi nous surprendre si fort ; les fibres entre lesquelles les membranes se trouvent renfermées pourraient déterminer nécessairement l'insecte à les tailler carrément; de même, certains mouvements nécessaires de son corpspourraient aussi le forcer Ix les couper en rond ; mais quel n'est pas l'étonnement de voir que ces pièces sont contournées avec une sorte d'irrégularité réclamée par la forme du fourreau. Ces morceaux de membranes doivent être coupés à un bout du double plus larges qu'ils ne le sont à l'autre ; en venant du bout large au plus étroit, ils se courbent doucement, mais différemment de chaque côté ; le bord d'un des côtés est un peu concave, et celui de l'autre côté convexe. Le petit bout est l'endroit où doit être le trou par lequel
sortira la tête de l'insecte; il faut qu'il y ait une échancrure près de ce bout, afin que cette partie étant appliquée sur la feuille, le reste du tuyau en soit distant. Enfin, cette figure est tellement irrégulière, qu'on ne saurait la décrire. Quoique l'insecte n'ait rien qui le guide pour couper des morceaux de feuilles d'après de tels coutours, il n'en arrive pas moins à son but, comme s'il avait réellement l'idée de leur figure.
Il n'a pas de peine à tailler les deux pièces, de façon qu'elles aient chacune la môme figure et les mêmes contours , puisqu'elles sont toujours vis-àvis l'une de l'autre, et que lui-même se trouve placé entre elles; de peur de se tromper, après avoir coupé une portion d'une des pièces, il coupe la portion correspondante de l'autre . Bien que détachées, celles-ci ne laissent pas détenir au morceau dont elles ont été coupées; elles y restent comme encadrées : les petites dentelures que l'insecte y a pratiqués pendant qu'il les séparait, les y tiennent engrenées.
L'habit taillé, il faut le finir. Les deux pièces qui le doivent composer sont comme flottantes l'une vis-à-vis et au-dessus de l'autre, il s'agit de les assembler : la Teigne tire des fils de sa filière et s'en sert pour attacher leurs deux bords; elle y procède avec une telle perfection, que lorsque l'habit est terminé, on a peine à reconnaître, même avec le secours d'une loupe, les endroits où les deux bords ont été ajustés l'un contre l'autre. Cette opération ne se fait pas sans quelques dispositions préliminaires. Avant d'assembler les deux pièces sur toute leur longueur, la Teigne les attache d'abord en dififé-
LES TEIGNES
rente endroits, assez éloignés les uns des autres. Pour les assujettir partout fixement, elle attend qu'elle leur ait fait prendre la véritable courbure, le rond de bosse qu'elles doivent avoir; l'insecte se tourne, se retourne, prend toutes les positions qui lui seront nécessaires plus tard ; il écarte les pièces l'une de l'autre autant qu'il le peut, et leur donne ainsi la convexité voulue.
La partie du fourreau par laquelle sort la tête de l'insecte est comme une petite portion de cylindre creux faisant coude avec le reste ; elle est arrondie, tandis que l'autre bout est plat. Quand la Teigne achève d'assembler les deux pièces, elle n'attache pas la portion qui se termine en queue. Les parties dont cette dernière est composée doivent être en état de se séparer l'une de l'autre toutes les fois qu'il y a certaines matières à expulser ; l'opération terminée, l'ouverture de la queue du fourreau se referme par son élasticité. Après l'assemblage, tout n'est pas encore fini ; on voit la Teigne aller et revenir d'un bout à l'autre de l'habit, et frotter, en même temps, avec sa tête la surface intérieure des deux membranes dont il est fabriqué, pour aplanir leurs inégalités et les lisser; elle achève ensuite de fortifier son vêtement aux endroits que son corps devra le plus occuper, c'est-à-dire depuis l'ouverture où passe la tête jusqu'à la moitié de sa longueur : elle les double de soie, et ses fils sont si parfaitement collés et réunis, qu'ils forment une espèce d'enduit opaque.
Pour le coup, l'habit est complètement achevé, la Teigne n'a plus qu'à le retirer de l'établi où il était resté engrené dans les bords des pièces de la
feuille; elle a plus besoin ici de force que d'adresse. Elle fait sortir sa tête et ses premières paires de jambes par l'ouverture du nouveau fourreau; ses pattes s'accrochent à quelque portion de la feuille sur laquelle elle se tire, et elle amène, en même temps, son fourreau en avant. Le nouvel habit ne cède pas aux premiers efforts; quoiqu'il ne tienne à rien, il n'en est pas moins une lourde charge pour la petite bête qui le porte ; la Teigne s'y reprend donc à plusieurs fois; enfin, à force de se cramponner et de tirer en divers sens, elle débarrasse le fourreau de l'espèce de cadre qui le retenait : elle se met alors en marche, emporte son habit et va planter sa tente, soit sur un coin de la feuille qui lui a fourni le vêtement et la nourriture, soit sur une autre feuille; elle y vivra, comme précédemment, au détriment du parenchyme.
Ainsi travaillent lés Teignes auxquelles on a enlevé leur vêtement; mais quand il n'y a pas eu de violence, quand il leur a pris fantaisie de se faire un habit neuf, leur manière de procéder présente, indépendamment de la confection principale qui ne varie guère, certaines particularités bonnes à connaître. Elles commencent toujours, ainsi qu'on l'a vu, par attacher le bord de l'ouverture du fourreau contre la feuille , comme toutes leurs sœurs ont coutume de le faire pour prendre leurs repas. Leur principal travail est alors de bien manger; c'est en mangeant qu'elles vont creuser dans l'épaisseur de la feuille, séparer les deux membranes l'une de l'autre et les dégager de tout parenchyme, en un mot, préparer l'étoffe nécessaire. Il est seulement à remarquer que l'endroit où elles ont fixé le bout de
LES TEIGNES 265
leur fourreau est peu éloigné du bord de la feuille et de son pétiole. Elles la percent et la minent ensuite, non pas tout autour du trou, mais en allant en avant, de sorte que lorsqu'elles ont creusé assez loin pour pouvoir se loger entre les deux membranes, elles se retirent entièrement de l'habit qui ne leur convient plus, elles le laissent en arrière et achèvent de préparer rétendue de membranes nécessaires pour se tailler un habit ; pendant leur travail, elles ont besoin de se vider, on sait comment; elles rentrent, de temps à autre, dans le vieux fourreau; il s'ouvre par son extrémité caudale; un petit grain noir est dardé à quelque distance ; l'insecte, soulagé, retourne dans la feuille pour y continuer son œuvre.
La partie de la feuille à laquelle a été attaché l'ancien habit n'est jamais comprise dans Pétendue des pièces que coupent les Teignes pour s'en faire un nouveau ; par conséquent, lorsque ce dernier est fini et que l'insecte l'emporte, il laisse l'autre collé et appliqué contre la feuille, à la place où il l'avait d'abord assujetti. Cet ancien fourreau est posé comme il le serait s'il renfermait une Teigne, mais il est toujours facile de reconnaître qu'il a été abandonné et qu'il est vide ; on en a une preuve presque certaine s'il touche à un endroit dont une portion de la feuille a été ôtée.
Un autre signe du même genre peut aider à faire découvrir la Teigne de Porme dans son domicile, et à s'assurer, du premier coup d'œil, si cet arbre en loge ou n'en loge pas. Aperçoit -on des feuilles dont certaines portions sont sèches, tandis que tout ce qui les environne a gardé sa fraîcheur naturelle, point de doute ; l'intérieur des endroits flétris a été
rongé par les Goléophores; si la face inférieure de ces feuilles n'en porte pas, examinez le dessous des feuilles a voisinantes , vous les y découvrirez; si l'orme qu'on observe a beaucoup de feuilles desséchées, les Teignes y seront abondantes ; rares, au contraire . si peu de feuilles ont été attaquées : on rencontre les Coléophores de Forme sur cet arbre, dès que commence la feuillaison.
Au premier abord, les Pucerons semblent privilégiés. Pour eux, point de travail d'aucune sorte, point de luttes à soutenir pour défendre leur vie contre les difficultés du premier âge ; à peine ont-ils vu le jour, ils trouvent le vivre et le couvert tout prêts. Que d'insectes seraient tentés d'envier leur fortune et de troquer contre un sort, en apparence si fortuné, leur rude existence, toujours agitée, tourmentée, contestée! Ils pourraient bien se faire illusion, les pauvres rêveurs! Cette vie si molle, si comblée de bien-être, a son revers, et revers accablant. D'ailleurs, jouit-on autant de la richesse venue en dormant, que de l'aisance énergiquement conquise? Qui ne sait que l'esprit est absorbé par le corps auquel tout est sacrifié, et que l'abondance, au début de la vie, aboutit souvent à la misère? tôt ou tard il faut expier ce bonheur prématuré, immérité, en quelque sorte. Les Pucerons n'échappent pas à
cette loi d'équité : millionnaires dès leur naissance, ils finissent par le. froid, la misère, la faim, ou par la dent de nombreux ennemis; l'énergie leur manquant, ils doivent nécessairement succomber : ils succombent.
Les Pucerons ne donnent pas l'idée d'une vive intelligence. On s'étonne que de longues pattes grêles puissent porter leur gros corps dodu, pansu, surmonté le plus souvent de deux cornicules. Leur petite tête, couronnée de belles antennes qui, tantôt se portent en avant, tantôt sont rejetées élégamment sur le dos, est percée de deux yeux saillants arrondis, pleins de mansuétude; ils marchent peu et lentement, se remuent à peine, si ce n'est pour changer de table; leur aspect, en un mot, est celui de béats satisfaits de leur position, et n'ayant d'autre ambition que d'amener doucement à bon port leur tranquille destinée. Leur histoire ne sera donc pas celle de conquérants farouches ou de brillants chevaliers; c'est tout au plus une modeste idylle, peu mêlée d'aventures; mais, si humble qu'elle soit, elle n'en offre pas moins des particularités curieuses, sans exemple chez les autres insectes, et mémo dans tout le règne animal.
Les Pucerons sont très-répandus dans le monde ; il n'est guère de plantes qu'ils ne visitent; on les rencontre partout, sur les arbres comme sur les végétaux herbacés ; ils fréquentent les bois, les prés, les champs, les jardins, tout ce qui tient au royaume des fleurs. Ils aiment la société ; aussi, vivent- ils généralement en compagnies plus ou moins nombreuses. Leur costume le plus ordinaire est l'habit vert-pomme, mais il varie suivant les espèces et
d'après la saison. Certains d'entre eux sont habillés vert-clair, vert-brun, citron, orangé; d'autres, de la tête aux pieds, sont noirs ou bronzés; quelques muscadins, tels par exemple que le Puceron du rosier, laissent leur habit vert de printemps pour en prendre un couleur de chair vers le mois d'août ; le Puceron du sycomore revêt la camisole rouge en novembre; il est vert le reste de l'année; les plus frileux de la troupe, le Puceron lanigère, le Puceron du hêtre, s'enveloppent de longues fourrures blanches; les Pucerons du sureau, de la fève, du pavot, ne portent que du velours noir ou brun ; ceux de l'abricotier ne quittent jamais l'habit noir de cérémonie, il est toujours du plus beau vernis. Moins sévères dans leur tenue, les Pucerons de l'absinthe se permettent des bigarrures, du blanc et du brun ; ceux du bouleau et du saule sont coquettement chamarrés de vert et de noir ; mais les plus élégants de tous sont, sans contredit, les Pucerons du groseillier : ils ne mettent, pour tous les jours, que des habits couleur nacre de perle, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus délicat et de plus salissant, après le blanc pur.
Par une exception dont on ne connaît pas encore la cause, les deux sexes, tantôt portent des ailes, tantôt sont aptères ; après leur métamorphose, les mâles prennent toujours ces organes du vol ; les femelles n'en sont pas toutes pourvues, ce qui ne les prive nullement de leur rôle de mères ; à leur exemple, les petits deviennent ailés, ou bien n'ont jamais d'ailes. Les individus destinés à en être munis sont faciles à reconnaître, dès l'état de larve ou de nymphe : ils portent, de chaque côté du corselet, une
espèce de bouton ou de paquet membraneux ; les ailes y sont renfermées, elles ne font que se développer au moment de la dernière transformation. Les ailes sont disposées en toit. Chez quelques Pucerons, celui du pêcher, entre autres, elles sont très-lisses, et si glabres, qu'elles réfléchissent une vive lumière ; les deux membranes qui entrent dans leur composition, en emmagasinant une certaine portion d'air, décomposent le fluide lumineux et renvoient ses rayons colorés.
L'absence d'ailes ou leur présence sur les individus de même sexe, n'est pas la seule singularité qu'on observe parmi la gent Puceronne, les femelles sont à la fois ovipares et vivipares. Les larves, parvenues à une certaine grosseur, donnent naissance, pendant tout l'été, à des petits qui sortent vivants de leur corps, sans que cet enfantement ait été précédé d'aucun mariage; ces petits ne tardent pas euxmêmes à produire, dans les mêmes conditions anomales, une nouvelle génération; il se fait ainsi, dans le cours de six mois, de neuf à onze générations successives, dont la dernière seule donne des femelles qui cessent d'être vivipares; elles pondent, après un accouplement automnal, des œufs chargés de perpétuer l'espèce : les petits qui en sortiront, profiteront, pendant toute la belle saison, du bénéfice de propager leur race.
La fécondité des mères est extrême. Il en est qui produisent jusqu'à cent Pucerons par jour; or, comme chacune d'elles compte, par année, dix générations vivipares et une ovipare, il en résulte, qu'après la dixième génération, la femelle a donné naissance à plus de cinq millions d'individus : à quel chiffre
prodigieux n'arriverait- on pas, si Ton calculait ce que peut donner une tribu tout entière de Pucerons, vivant par centaines et par milliers sur la même plante, puisqu'une seule femelle s'entoure déjàd'une population si nombreuse ?
Dès que la ponte a commencé, elle semble ne devoir jamais finir. Les mères, la peau tendue, le ventre et le dos renflés, laissent échapper des myriades d'animalcules faisant leur apparition au monde à reculons , et filant les uns après les autres comme des grains de chapelets. Le Puceron nouveau-né est toujours moins foncé en couleur que sa mère; quelquefois, sa livrée originelle est toute différente de celle qu'il aura un jour ; ainsi, les Pucerons noirs du sureau naissent verts; les Pucerons jaunâtres du noisetier et du troène viennent au jour tout blancs ; tous, au début, ont le corps légèrement aplati.
Ils ne gardent pas longtemps cette dépression. Aussitôt nés, ils se mettent en marche, et vont chercher, sur la plante qui leur a servi de berceau, un emplacement favorable, et s'y fixent. N'allez pas croire qu'ils prennent position à l'aventure. Ont-ils vu le jour sur un pied de sureau, ils montent ou descendent le long de la tige, passent sur le corps de ceux qui l'occupent déjà, et, une fois parvenus à l'extrémité de la foule (au haut ou au bas), ils se mettent à la file des autres Pucerons : la couche s'allonge ainsi journellement. Elle se partage comme en deux camps : les Pucerons logés au premier étage ont tous la tête tournée vers le bas de la plante ; ceux du rez-de-chaussée regardent le ciel : on dirait deux bataillons vis-à-vis l'un de l'autre et près d'en venir aux mains. Chaque Puceron, en se mettant
en serre-file, s'arrange de façon que sa tête soit voisine de l'extrémité postérieure du Puceron qui le précède. Les Pucerons campés sur les feuilles, comme le Puceron du sycomore, se groupent à peu près de même ; seulement, ils forment des couches concentriques, toutes les têtes convergent vers une espèce d'axe central; à l'instar des moutons des champs serrés les uns contre les autres au plus fort de la chaleur, ils inclinent leurs têtes contre la surface de la plante : les bêtes à laine se posent ainsi pour se soustraire à l'ardeur du soleil, et surtout pour éviter que la mouche bourdonnante vienne pondre dans leur nez ; le Puceron a d'autres raisons non moins graves pour courber sa tête, c'est afin d'enfoncer plus profondément sa trompe dans la plante, de s'y fixer et de la sucer plus à son aise.
Cette trompe ou bec joue un grand rôle dans la vie de l'insecte ; elle remplit une double fonction : celle d'une amarre, et celle d'un piston qui pompe les sucs de l'alimentation. Le Puceron ne saurait s'en passer avec ses habitudes sédentaires et son goût prononcé pour la table. En effet, une fois en place, il n'en bouge presque plus, il a donc besoin d'être solidement ancré. Avec la nourriture, il lui faut encore un bon gite qui le protège contre les intempéries. Les feuilles ont beau lui fournir et parapluie et parasol, elles ne le défendent pas aussi bien que les retraites qu'il sait se construire au moyen de sa trompe; elle lui est on ne peut plus précieuse pour ce but spécial. Tout le monde connaît les tubérosités variées dont beaucoup de plantes sont chargées ; leurs feuillas se contournent, se crispent, se tortillent et prennent les formes les plus bizarres; ici, elles se moulent en
pommes, là, en petites tétines ; ailleurs, elles se gonflent en vessies ou se dressent en cornes ; en un mot, elles prennent l'aspect de galles de toutes grosseurs et de figures très- bizarres. Ces monstruosités sont le résultat des piqûres multipliées des Pucerons. A force de pomper les sucs du végétal à ses endroits les plus tendres, ils déterminent un afflux de séve considérable. Les feuilles attaquées sont gorgées , inondées du suc nourricier ; elles se distendent, s'épaississent et se développent contre nature : leur surface supérieure, au lieu de rester plane et unie, se couvre de ronds de bosse, de callosités et de protubérances fantastiques ; qu'on observe la face inférieure, on y trouvera, en creux, ce que le dessus présente en relief; ces creux sont autant de cavernes peuplées de Pucerons.
Généralement parlant, les Pucerons se logent audessous des feuilles, ils y sont plus à l'abri de la pluie que tant ils détestent, et du soleil qu'ils n'aiment guère; de plus, ils y trouvent une pellicule plus facile à percer et moins sujette à se dessécher. Quand ils s'appliquent sur les jeunes pousses des arbres, sur le tilleul, par exemple, ils ne l'entourent pas d'un anneau, ainsi que font les Pucerons du sureau, ils s'échelonnent en file, simple, double ou triple, sur l'un des côtés de la tige ; celle-ci ne tarde pas à se courber. Une mère Puceronne s'y est-elle établie avec ses petits, la tige alors ne s'infléchit pas seulement du côté des insectes, elle se contourne encore en tire-bourre : les petits sont toujours logés dans la concavité des spires, rarement en trouve-t-onsur la convexité; ces contours leur sont très-avantageux : les feuilles, partant de ces points, sont plus
rapprochées les unes des autres, et forment une cachette excellente qui dérobe la nichée à tous les yeux. Lorsque les Pucerons se gitent près des bords d'une feuille de pommier , la feuille se gonfle et se recourbe vers le dessous ; quand ils occupent le milieu de la feuille, il n'y a plus d'inflexion , mais production de tubérosités ; les plus curieuses de ce genre sont , assurément, celles qu'on observe sur l'orme et sur le peuplier.
Dans certaines années, les ormes sont couverts de galles souvent plus grosses que des noix ; la feuille, dans ce cas, a presque entièrement disparu pour faire place à ces monstruosités qu'habite toujours une mère Puceronne avec sa lignée. Plus les vessies sont grosses, plus nombreuses sont les familles des Pucerons. Les jeunes vessies sont entièrement fermées, on n'aperçoit même pas l'endroit par lequel la mère est entrée; la manière dont elles se forment explique très-bien cette clôture absolue. Une femelle, dit Réaumur, enfonce sa trompe dans une feuille d'orme; l'endroit piqué se développe avec excès; il se boursoufle au-dessus de la face supérieure de la feuille , et forme, en même temps , une cavité du côté où se trouve l'insecte. Que le Puceron avance dans cette cavité, et qu'il continue à' la piquer vers l'endroit le plus enfoncé, cet endroit s'étendra en s' allongeant, il se formera une cavité un peu oblongue , laquelle continuera de s'allonger tant que l'insecte la piquera et la sucera vers son fond. A mesure que la cavité croît, le Puceron va toujours en avant; dès que la vessie se sera élevée à une certaine hauteur au-dessus de la face supérieure de la feuille, l'insecte, qui l'a toujours suivie par dedans,
ne sera plus dans le plan de la face inférieure de la feuille où se trouve l'ouverture qui a donné entrée dans la vessie naissante. Cette ouverture n'est qu'un enfoncement de la feuille ; dès que le Puceron s'en éloigne, rien ne contribue à la conserver, les parties repliées qui la constituent se rapprochent et la ferment. A un moment donné, la mère Puceronne se trouve donc renfermée dans une vessie oblongue ; elle y donne le jour à des petits qui , aussitôt après leur naissance, piqueront la galle, chacun de leur côté; ces piqûres étant multipliées, la galle, sucée continuellement,croîtra davantage, elle prendra une figure arrondie, celle d'une boule ou d'une poire, plus ou moins régulière.
Les galles du peuplier noir, tout en se formant par le même procédé, offrent une variante. Il y en a qui partent de la queue de la feuille ; elles sont tantôt arrondies, tantôt oblongues ou un peu recourbées vers un côté, quelquefois elles présentent des espèces de cornes ou bien se tournent en spirale; sous cette dernière forme, la galle est sillonnée d'une rainure qui, à une certaine époque, s'entrouvre d'elle-même pour laisser sortir les Pucerons.
Les autres galles des peupliers sont situées sur la feuille même, et toujours si près de la principale nervure, que celle-ci semble l'avoir enfilée, de part en part, dans le sens de la longueur. La galle s'élève à la face supérieure , mais sa face inférieure reste plane ; la principale nervure semble manquer dans toute la partie correspondant à la longueur de la galle; à sa place, on voit une légère fente. Tout paraît bien joint, quoique les parties de la feuille, à cet endroit, soient simplement contiguës. C'est que les
portions de la galle qui s'appliquent ainsi Tune contre l'autre, sont deux bourrelets bien plus épais que le reste de la tubérosité ; en se développant démesurément, ils se sont rapprochés et comme soudés l'un à l'autre, mais il n'y a là qu'un simple accollement; il est facile de s'en assurer : on n'a qu'à tirer, avec les doigts, la feuille du peuplier par ses deux bouts opposés, dans des directions contraires et perpendiculaires à la nervure principale, la fente sera bientôt mise en évidence ; elle s'élargira, se raccourcira, et son ouverture laissera voir l'intérieur de la cavité où sont logés les Pucerons ; ce sont ces mêmes bourrelets, plus épais que le reste, mais circulaires sur la feuille de l'orme , qui enferment la mère Puceronne et sa progéniture.
Les galles, on le comprend sans peine, offrent un asile assuré à nos insectes; beaucoup de Pucerons y passent une partie de leur vie, ils y changent plusieurs fois de peau, s'y multiplient et y nourrissent, dans les premiers temps, leurs petits avec la liqueur sucrée que sécrète une glande placée à la base des cornicules. Toutes ces fonctions s'accomplissent aussi à l'air libre; les dépouilles blanches et sèches suspendues aux tiges et aux feuilles sur lesquelles les Pucerons se sont fixés, attestent leurs mues au grand air; quant à la liqueur sucrée qu'ils éjaculent , rien de plus facile que de la constater , il suffit de suivre les Fourmis. Ces insectes en sont très-avides; ils sont sans cesse à la piste des Pucerons pour recueillir cette manne liquide déposée sur les tiges et sur les feuilles ; ils savent provoquer sa sortie par des caresses faites aux Pucerons; dès que la gouttelette attendue se montre au bout
des cornicules, ils la boivent avec délices; certaines Fourmis, très-entendues en économie domestique, font mieux encore, elles renferment les Pucerons dans leurs souterrains, afin de les traire plus à Taise ; elles les y tiennent comme dans un parc.
Les Pucerons, après avoir passé toute la belle saison à se nourrir des plantes où ils ont pris domicile, ont, comme tous les insectes, une dernière métamorphose à subir pour devenir insectes parfaits. Rien de plus simple pour ceux qui ne doivent pas porter d'ailes; leur transformation se borne à un dernier changement de peau qui n'altère en rien leur forme; de la naissance à la mort, elle reste la même, sans la moindre modification. Les Pucerons appelés à voler ont à traverser une crise plus compliquée. Leur peau se fend sur le corselet; l'insecte, en se recourbant à plusieurs reprises, force l'ouverture de s'agrandir ; quand elle a gagné l'extrémité du ventre, il s'en tire sans efforts. Ses ailes, cependant, ne sont pas encore dépaquetées, leur extension s'opère peu à peu; lorsqu'elles sont tout à fait développées, elles sont une fois plus longues que le corps de l'animal. Le Puceron n'en fait pas immédiatement usage; légèrement pâlot, à la suite de ce grand événement, il se tient pendant quelque temps immobile sur la plante, comme s'il avait besoin de reprendre des forces; il se met ensuite à faire deux ou trois pas, puis à marcher; à la fin, il s'envole, et s'occupe du soin de propager son espèce.
La prodigieuse fécondité des Pucerons deviendrait un fléau redoutable pour toute sorte de végétation, si la loi providentielle, qui contient toutes choses dans de sages limites, ne prévenait le débordement
de l'espèce Puceronne. Non -seulement la chute des feuilles fait périr la plupart des individus en leur coupant radicalement les vivres, mais le petit nombre de ceux que la faim épargne, n'échappe, pas aux premiers froids rigoureux; dans nos climats, l'hiver leur est fatal.
Indépendamment de ces deux causes de destruction, les Pucerons sont encore décimés par leurs ennemis; nombreux ils sont. Les Cynaps les éclaircissent singulièrement en glissant des parasites dans leurs œufs; les Hémiptères en approvisionnent leurs petits; les Coccinelles, sous leur premier état, les croquent à plaisir; mais, de tous ceux qui en veulent à leurs jours, il n'en est pas de plus terribles que les larves des Syrphes et des Hémérobes : ces dévorantes en sacrifient d'immenses hécatombes pendant la belle saison.
Les premières n'ont, pour ainsi dire, que la peine de se baisser pour saisir leur proie. Placées au milieu des tribus inofîensives de Pucerons sans défiance, elles attendent, sans bouger, que quelqu'un d'entre eux les touche; aussitôt elles le happent, l'embrochent avec leur dard fleurdelisé, l'élèvent en l'air comme sur la pointe d'une fourchette, et le sucent, sans miséricorde, jusqu'à la dernière goutte ; elles rejettent ensuite son cadavre desséché. Il n'est pas rare de leur voir expédier, de la sorte, plusieurs douzaines de Pucerons en quelques minutes, pour recommencer, bientôt après, ces repas de cannibales; elles sont, du reste, si voraces, que, pour peu qu'elles soient en appétit, elles se jettent aussi sur leur propre espèce : hélas! il n'en reste que trop pour le malheur des pauvres Pucerons.
L'Hémérobe leur est encore plus funeste. La femelle, guidée par son instinct, s'en vient pondre sur les plantes fréquentées par les Pucerons; ses œufs y sont suspendus comme d'élégantes fleurs en miniature, sur de petites tiges cristallines, adhérant au végétal par un suc visqueux. Dès leur éclosion, les larves se répandent sur les feuilles pour y chercher leurs victimes. Vives et agiles, elles ont bien vite dépeuplé des quartiers tout entiers; à l'aide de deux poignards dont leur tête est armée, elles appréhendent les Pucerons au corps, et les gobent comme des œufs à la coque, sans toucher à la peau. Avec un pareil régime, leur développement est rapide; quinze jours après leur naissance, elles quittent ce champ de carnage, se retirent sur une feuille sèche, et là, se filent, avec beaucoup d'adresse, une boule de soie parfaitement blanche, où elles se changent en nymphes. Si la métamorphose a lieu en été, l'emprisonnement ne dure qu'une quinzaine de jours; mais si elle s'accomplit en automne, l'insecte passera tout l'hiver dans sa coque, à l'état de nymphe, et en sortira au printemps suivant sous une figure ravissante : taille fine et élégante, corps svelte, tout brillant d'or et d'émeraude, les yeux de bronze igné, avec quatre grandes ailes transparentes comme la gaze la plus légère : et dire qu'une si jolie créature a commencé par être un effroyable assassin!
HISTOIRE DBS ARAIGNÉES 279
Les Araignées ne sont guère plus en faveur que les Chenilles. Elles inspirent crainte et dégoût, sont réputées dangereuses et passent pour contrefaites, ou, du moins, mal tournées ; de là, toutes les persécutions dont elles sont victimes ; partout, elles ont des ennemis, en l'air, sur terre, et jusqu'au sein des eaux : ce sont les Parias du peuple entomologique.
Et pourtant, leurs talents de premier ordre en font des êtres hors ligne. Sans parler du service qu'elles nous rendent en nous débarrassant d une foule de parasites, de Mouches, Tipules, Cousins effrontés, accoutumés à vivre à nos dépens, où trouver de plus admirables filandières, des chasseurs plus patients et plus adroits que les Araignées? Leur prudence tientdu diplomate ; leur persévérance héroïque triomphe des intempéries et des jeûnes les plus durs; leur affection pour leurs petits et le courage avec lequel elles les défendent pourraient les faire regarder comme le type de l'amour maternel; enfin, leurs mille ressources ingénieuses élèvent leur instinct jusqu'à la hauteur de l'intelligence. Et cependant nous les pourchassons, nous les maudissons, nous les tuons : décidément, les préjugés sont chose bien injuste ; espérons que l'histoire très-véridique publiée par Walckenaër en fera tomber quelques-uns, et réha-
bilitera les Araignées dans Fesprit des personnes mieux renseignées sur leur compte.
Les Araignées sont foncièrement laides, on le sait : un de leurs meilleurs amis, M. Michelet, en convient lui-même ; passons donc condamnation sur ce point; en elles tout a été sacrifié au métier; ne regardez pas leur figure, voyez plutôt leurs produits, vous vous réconcilierez bien vite avec leur ventre énorme et débordant; ce ri' est, au fond, qu'un atelier d'où sortiront bientôt de merveilleux ouvrages.
L'organisation spéciale de l'Araignée est une des plus riches de tout le règne animal. Il semble que, pour ce valeureux ouvrier, à la fois cordier, fileur et tisserand, tout devait être taillé en force : le corps se partage en deux blocs; le premier réunit la tête au corselet (céphalothorax); le second comprend le ventre, mobile, quoique tout d'une pièce, et simplement joint à la partie antérieure par un court pédicule. L'unique appareil respiratoire des insectes ne lui suffisant pas, il en a deux : l'un, composé de trachées disséminées dans tout le corps, et s'ouvrant, au dehors, par des stigmates; l'autre, formé de lamelles ou petits sacs pulmonaires, serrés les uns contre les autres, comme les feuillets d'un livre. Ses yeux, il est vrai, ne sont pas taillés à facettes; mais il en a huit, lisses, brillants, groupés en carrés, en croissants, ou en triangles sur le devant du céphalothorax. Au-dessous d'eux se présentent deux vigoureuses mandibules ou chélicères, composées d'une tige et d'un crochet. La tige, cylindrique et conique, est garnie, à son côté interne, d'une rainure dentelée où se loge le crochet replié;
celui-ci, arqué, pointu et très-dur, se remue, avec son support, de haut en bas et de droite à gauche ; il est percé d'un trou qui donne passage au venin dont l'Araignée tue sa proie. Les palpes, presque toujours velus, sont portés sur deux mâchoires, et font l'office de bras; leur dernier article est armé d'un crochet dans la femelle, et se couronne d'un bouton dans le mâle : ils se portent en avant, dans le sens de la longueur du corps. Le corselet, glabre ou poilu, suivant les espèces, mais toujours cuirassé, donne insertion à huit pattes rangées presque circulairement, et terminées par des griffes, sous forme de fourches ou de dents de peigne; elles sont ordinairement plus fortes et plus ramassées chez les Araignées chasseresses, errantes ou vagabondes, attrapant le gibier à la course, que chez les espèces sédentaires, qui chassent au filet, sans sortir de leur maison.
Tel est l'arsenal de l'Araignée ; peu d'insectes, si ce n'est dans l'ordre des Carnassiers , l'ont plus formidable; voyons maintenant sa filature. Elle a son siège dans l'abdomen ; deux mots, d'abord, sur sa forme très-variable. Dans le plus grand nombre des Araignées proprement dites, elle présente un ovale plus ou moins allongé, plus gros à la partie antérieure qu'à l'extrémité opposée. Chez d'autres, c'est l'inverse, la partie postérieure est la plus développée. Dans certaines espèces, l'abdomen est globuleux; dans quelques autres, il est découpé en angles aigus ou en festons arrondis; chez d'autres encore, il est surmonté de tubercules ou d'épines; les couleurs, quand elles existent, se trouvent surtout à la partie supérieure, elles s'harmonisent
presque toujours avec le milieu où vit l'animal ; le dessous n'offre souvent que deux raies parallèles, jaunes ou blanchâtres.
C'est à l'extrémité du ventre que se trouvent les filières. Elles consistent en petits appendices articulés, cylindriques, rétrécis en pointe, placés immédiatement au-dessus de l'anus, serrés les uns contre les autres dans le repos, et réunis par leurs pointes en un seul faisceau désigné sous le nom de mamelon. Suivant les espèces, on compte de quatre à six filières; elles sont attachées à un cercle membraneux par des muscles qui leur permettent de faire rentrer la dernière articulation dans le creux de l'abdomen, comme les étuis d'une lorgnette. A l'intérieur, les filières sont représentées par des vaisseaux débouchant les uns dans les autres, et aboutissant aux mamelons. La matière qu'ils renferment, ressemble à une gomme liquide, qui n'est flexible qu'autant qu'elle est divisée en fils extrêmement ténus. Cette condition ne fait pas défaut à l'Araignée; de chaque mamelon sortent jusqu'à mille petits fils, d'une telle finesse, qu'il en faut quatre-vingt-dix pour atteindre la grosseur d'un fil de ver à soie, et dix-huit mille pour figurer un fil à coudre ordinaire. L'Araignée les tire avec ses pattes de derrière chaque fois qu'elle en a besoin; elle les dévide encore par le seul poids de son corps, et, s'il est nécessaire, elle les roule en pelotes avec le secours de ses pattes et de sa bouche; elle peut aussi les allonger et les raccourcir à volonté : h mesure qu'ils se montrent au dehors, elle en réunit un certain nombre pour en faire le fil unique dont sa toile sera tissée.
Deux liqueurs, l'une vénéneuse, paralysant instantanément la victime, l'autre sétigère et se dévidant comme la soie, voilà tout le secret de l'Araignée; elles la défendent contre ses ennemis, assurent sa nourriture et protègent sa jeune postérité. La matière transsudée par les filières ne lui est pas moins précieuse que son venin : c'est son gagne-pain, l'édredon de ses petits. Grâce à elle, l'Araignée marche, sans aucun risque, sur les corps les plus âpres, glisse sur les plus polis, se précipite impunément à terre, escalade sans difficulté une ligne verticale, traverse audacieusement les airs, tend des filets pour arrêter et enlacer la proie, tapisse le logis d'une fine tenture, et construit des cocons doublés intérieurement d'une molle ouate, tandis qu'au dehors ils sont munis d'un tissu dur et serré qui les garantit contre les chocs violents et les gens rapaces.
Il suffit du simple contact de l'air pour que la liqueur glutineuse qui s'échappe des filières, s'allonge en plusieurs fils, dès que l'Araignée s'éloigne des corps sur lesquels elle a déposé de ses gouttelettes. Corps touché, fil tendu, si l'animal fait un pas. Ces fils ne sont ni de môme nature, ni de môme couleur; chacun d'eux peut être considéré comme un petit écheveau résultant de cinq ou six fils extrêmement minces; leur qualité et leur force sont appropriées à leur destination.
Il en est de secs pour ourdir, et de glutineux pour coller; les fils tendus sont croisés en tissus serrés ou disposés en mailles plus ou moins larges. Lorsque les Araignées veulent commencer leur toile, elles font sortir une goutte de leur liqueur visqueuse,
l'appliquent contre un mur ou sur une branche, et, s' éloignant de ce point, elles filent en marchant et vont fixer le bout du premier fil à un autre endroit.
S'agit-il d'une toile orbiculaire, l'Araignée se laisse tomber d'une branche et dévide son écheveau. Elle y reste, un instant, suspendue ; remontant au point de départ, à l'aide de son fil, elle se porte sur un autre endroit, et trace ainsi une série de rayons qui partent tous du même centre. La chaîne ourdie, elle s'occupe de faire la trame en croisant le fil. Courant de rayon en rayon, elle touche chacun d'eux de ses filières et y attache un fil circulaire. Le filet s'achève de la sorte, toutes les mailles du cercle sont exactement de la même grandeur. Le procédé varie si la toile, au lieu d'être lâche et perpendiculaire, est formée d'un tissu serré et horizontal. L'Araignée domestique, par exemple, dépose une gouttelette de liqueur contre un mur, et se met à marcher. Le premier fil est jeté; elle l'attache à l'autre paroi de l'angle du mur; elle revient sur le premier fil, et en place un autre à côté qu'elle fixe de même jusqu'à ce qu'elle ait garni, de fils semblables et pareillement dirigés, tout l'endroit où elle veut s'établir. Gela fait, elle pose des fils en sens contraire, de sorte qu'ils coupent les premiers à angles droits; leur viscosité les colle aux premiers, ils font corps avec eux. De cette manière, la toile est composée de fils placés en deux sens; la trame et la chaîne ne s'entrelacent pas, elles sont simplement appliquées et collées l'une contre l'autre.
Les fils de la toile sont souvent colorés autrement que ceux des cocons, ils peuvent être rosés, ver-
dâtres ou bleuâtres, tandis que les fils des cocons sont blancs, jaunes ou fauves.
Toutes les Araignées d'une même espèce, dit Walckenaër, font leurs toiles et leurs cocons de la même manière, avec la même sorte de fil et d'après le même modèle. Le cocon ne change jamais ; mais lorsque l'Araignée est emprisonnée et gênée dans l'emploi de ses moyens, elle sait varier son industrie et construire une toile appropriée au local, différente de celle qui lui est habituelle. Est-elle violentée par l'homme ou troublée par une cause quelconque, c'est alors que se décèle son intelligence; car, dans l'état de nature, elle n'a jamais occasion de l'exercer ; toujours elle choisit les lieux et les situations les mieux adaptés à ses ressources et à ses fins.
Dans nos étables, nos écuries, à l'intérieur de nos maisons, les toiles des Araignées, couvertes de poussière, hérissées de débris, vieilles et tombant en lambeaux, choquent les regards et n'inspirent que répugnance. Il n'en est pas de même lorsque, par une belle matinée brumeuse de la fin de septembre, on se promène, au lever du jour, dans les bois, les vergers ou les champs. De tous côtés, la vue s'arrête sur des toiles d'Araignées tendues en cercles concentriques, étalées en tapis, suspendues en drapeaux, allongées en guirlandes. Les rayons du soleil dissipant peu à peu les vapeurs et se projetant sur les travaux des Araignées, font scintiller de l'éclat du diamant chaque gouttelette de rosée pendue à leurs toiles, et les revêtent des couleurs de l'arc-en-ciel ; on aperçoit mieux alors la merveilleuse contexture de leurs tissus; les plus indiffé-
rents se surprennent à admirer cet être si méprisé, et éprouvent le désir de savoir comment se produisent les chefs-d'œuvre de son étonnante industrie.
Le mode de filer n'est pas le môme chez tous nos artistes. Certaines Araignées, telles que celles des jardins, fabriquent des toiles aériennes suspendues verticalement; la régularité parfaite des cercles concentriques et des nombreux rayons qui les coupent, et convergent vers un centre commun, en fait un véritable filet orbiculaire, à larges mailles. D'autres, comme les Araignées domestiques, placent horizontalement leurs toiles serrées dans les angles des murs et des fenêtres. L'Araignée des caves tapisse de toiles le trou où elle se retire, et ne tend au dehors qu'un petit nombre de fils aboutissant à son repaire, dont l'entrée reste ouverte et tendue. Un grand nombre, de mœurs vagabondes, ne sont pas lilandières; elles vont à la chasse, et prennent leur proie en courant ou en sautant* Les Mineuses se creusent des galeries souterraines ; enfin, il en est, comme l'Argyronète, qui se construisent, au milieu de F eau, une coque d'où partent des fils dirigés en tous sens, et attachés aux plantes aquatiques environnantes.
Pour se faire une idée de la prodigieuse quantité de fils que les Araignées sèment sur leur passage, il faut les observer, à l'automne, après que le soleil a pompé l'humidité matinale qui s'y était attachée. En regardant de profil, on voit que toutes les tiges, toutes les branches des plantes en sont couvertes; ils tapissent les sillons des champs, les pierres, et, généralement, tous les corps à la surface du sol.
Leur excessive ténuité ne permet pas de les apercevoir à l'ombre, mais le jeu de la lumière les met parfaitement en évidence : tout en est tendu. Ces fils sont l'ouvrage d'Araignées nouvellement nées, qui, par milliers, les dévident, chemin faisant; ils sont encore produits par les mères empressées de mettre leur postérité à l'abri des rigueurs de l'hiver, et par toutes les Araignées aspirant à entrer en famille. Cette multitude prodigeuse de rets de toute espèce, vieux ou récents, jetés sans cesse à travers les bois, les jardins et les campagnes, et baignés continuellement par les brouillards de l'arrière-saison, finit par s'y agglomérer en longs filaments d'une éclatante blancheur; tour à tour séchés par l'air et le soleil, les vents les emportent et les promènent à travers l'espace; on les a salués du nom charmant de fils de la Vierge; ils sont comme les messagers du beau temps; leur apparition floconneuse coïncide, dans nos climats, avec l'époque des semailles.
La diversité des lieux habités par les Araignées n'est pas moins grande que celle de leurs toiles; on en trouve sous terre, à la surface du sol, dans l'air et môme dans l'eau.
Celles qui vivent sous terre, s'y creusent des trous parfaitement cylindriques, garnis à l'intérieur d'une soie fine* fermés tantôt par une porte, tantôt munis, à l'entrée, d'un rempart de terre, que fortifient des débris végétaux. Les Araignées , passant leur vie à la surface du sol, ont des repaires fort différents. Les unes ont l'habitude de se cacher dans des tubes de soie ou de s'abriter sous des tentes de formes variables; elles se logent dans des trous de murs et sous les pierres. D'autres gitent
entre des feuilles qu'elles rapprochent ou qu'elles plient; plusieurs campent dans des coquilles vides de mollusques ; les autres préfèrent les écorces d'arbres ou les rochers. Toutes ces Terricoles fuient le grand jour, et ont coutume de se tenir renfermées, même pendant la belle saison. Les Tégénaires, moins ennemies de la civilisation, recherchent nos demeures ; elles ; se tissent un tube arrondi au milieu de leur toile, et s'y retirent.
Parmi celles qui vivent au grand air, suspendues dans l'espace, plusieurs se construisent des tubes de sûreté au fond de leurs toiles; d'autres se blottissent entre des feuilles qu'elles : cousent de fils lâches; un certain nombre se tiennent auprès de leurs filets, mais dans une habitation séparée.
Les Argyronètes ou Araignées aquatiques vivent au milieu de l'eau, mais n'en sont que momentanément baignées ; elles y demeurent dans une coque ovalaire, toute de soie.
Les lieux les plus fréquentés des Araignées sont ceux que visitent beaucoup d'insectes, c'est-à-dire les localités, ni trop sèches ni trop humides, où le sol plantureux, accidenté, abonde en expositions variées et en plantes de toutes sortes : le gibier, en général, y afflue, les chasseurs s'y donnent volontiers rendez-vous.
C'est de proie et de proie vivante, seulement, que se nourrissent les Araignées , elles se laisseraient plutôt périr de faim que de toucher à un cadavre; les insectes font les frais de leurs repas.
La ruse, aidée de la patience et du courage, pourvoit aux approvisionnements journaliers de l'Araignée. Immobile au centre ou au fond de son piège,
1. L'Ariryronète et sa cloche à plongeur. — 2. I^i Mygale pionnière dans son terrier et hors de son trou.
elle attend, à l'affût, qu'un téméraire vienne se . heurter contre sa toile ; la moindre secousse , la moindre vibration l'avertit à l'instant, comme un télégraphe électrique, de la présence du gibier, si imperceptible et si impondérable soit-il. N'est-ce qu'un maigre Moucheron, Cousin^ Tipule ou petite Phalèrie, notre chasseresse ne se dérange pas pour si peu, elle les laisse s'empêtrer, certaine qu'ils ne pourront s'échapper. S'il s'agit d'une grosse Mouche, l'Araignée se précipite sur elle, l'enlace de fils qu'elle tire de ses mamelons, rattache à l'extrémité de son ventre, et l'emporte dans son gîte pour la sucer à son aise. Quand la proie est de très-forte taille, lorsqu'il est question d'un Goléoptère, d'une Guêpe ou d'un Taon, l'attaque a toujours lieu avec courage, mais aussi avec prudence; la tondeuse sait qu'elle a affaire à forte partie; elle ne se hâte pas de fondre sur cette proie dangereuse, elle attend qu'elle s'embarrasse dans ses rets. A-t-elle peine à s'en tirer, elle l'enroule dans ses fils avec une rapidité et une adresse surprenantes; lorsqu'elle est tout à fait garrottée , elle lui donne le coup de grâce.
Plus circonspecte encore se montre l'Araignée, si l'aventurier se débat avec force et fait tapage chez elle, menaçant de tout briser, de tout emporter; elle laisse, alors, tout amour-propre de côté, aide ellemême l'étranger à se dégager, en rompant quelques fils de sa toile qu'elle raccommode ensuite, ou même refait entièrement, si les avaries ont été trop considérables. Singulier effet de l'habitude et du milieu où l'on vit ! Cette même Araignée, si habile et si brave chez elle, -est sans force et sans ressource hors
de sa toile : en perdant son industrie de filandiôre, elle perd toute sa vertu. Autre chose non moins surprenante ! quoiqu'elle attaque souvent çles insectes plus gros qu'elle, il en est de très-petits qui ont le privilège de la faire reculer; la fourmi, par exemple, la rend tout effarée ; loin de songer à lui faire tête, elle entre dans une .agitation nerveuse à son aspect; si l'insecte continue sa marche en avant, la peur la prend, de plus belle, elle sort de sa toile, et n'y rentre qu'après le départ de la butineuse. Chez notre valeureuse chasseresse, t est-ce couardise ou crainte instinctive, irréfléchie? Point du tout ; elle sait que le peuple formiquois envoie toujours des éclaireurs, quand il se met en campagne ; une armée tout entière, formidable par le nombre et son brûlant acide, est là, toute prête h s'ébranler au moindre signal ; son domicile serait bien vite cerné, assiégé, envahi; foe pouvant résister, elle fait acte de sagesse, elle bat en retraite, comme un général prudent qui ne peut lutter contre des forces trop supérieures.
Et ce ne sont pas seulement des insectes étrangers à sa race, qui paralysent ainsi, tout à coup, l'Araignée. Le naturaliste Bonnet a été témoin d'une scène étrange qui prouve que de très-petites Araignées en imposent, parfois, à de plus grandes espèces. Il a vu un Théridion presque microscopique, arracher à la Tégénaire des maisons la proie dont celle-ci venait de s'emparer. S'avancer sur la maîtresse du logis à reculons et en ruant, afin de lui lancer des fils, ce fut tout un pour l'audacieux voleur. Pendant ce temps, la Tégénaire reculait, puis, voulait reprendre son butin et reculait encore; mais le Tliéridion de revenir aussitôt à la charge; il lit tant et si bien,
toujours marchant à reculons et lançant ruades et fils , qu'il parvint à envelopper et entraîner la mouche que la Tégénaire tenait déjà entre ses pattes; cette dernière, à la fin, s'était enfuie, tout épouvantée, dans sa retraite : explique qui pourra cette irrésistible impression de la peur, même sur les cœurs les mieux trempés!
En général, les Araignées ne font que sucer les insectes dont elles se nourrissent; quelques-unes, cependant, dévorent l'animal en son entier. Quand la faim les presse, elles se jettent sur leur propre espèce, et même sans cette excuse, elles s'attaquent entre elles et ne s'épargnent pas : toute rencontre est suivie d'un duel à mort où le vaincu est mangé par le vainqueur. On comprend d'autant moins cette férocité, que les Araignées sont douées d'une étonnante faculté de jeûner. Elles peuvent passer des mois entiers, tout un hiver, sans prendre de nourriture, mais alors elles ne travaillent pas. Tout jeûne prolongé met la filature en chômage, elle ne peut marcher qu'avec l'estomac satisfait; — la pauvre Araignée est donc enfermée dans ce dilemme fatal : pour filer, il faut manger; pour manger, il faut filer; « ce fil, dit spirituellement M. Michelet, c'est celui de la Parque, c'est celui de sa destinée. »
Rassurons-nous, toutefois, sur le sort de l'Araignée, rarement elle périt de faim; il y a trop d'étourdis en ce monde, et notre chasseresse est trop habile, pour avoir souvent à pâtir d'un excès de sobriété : sa rotondité et sa fécondité attestent que son buffet st ordinairement bien garni.
Dans nos climats, les Araignées s'accouplent vers la fin de l'été ou le commencement de l'automne ;
toutes sont ovipares. Les œufs arrondis, blancs ou légèrement teintés de jaune, éclosent, tantôt, quinze ou vingt jours après la ponte, tantôt, sommeillent tout l'hiver, et ne s éveillent qu'au printemps.
La plupart des Araignées renferment leurs œufs dans des cocons de soie. L'enveloppe est simple, lorsqu'elle est formée d'une seule matière, bourre de soie, gaze transparente, tissu serré ou légère pellicule; elle est composée, quand les œufs sont protégés, à la fois, par une bourre de soie et un tissu serré ; elle est multiple, si le tissu extérieur, garni souvent de terre, de petit gravier', de débris de plantes ou d'insectes, se double de plusieurs enveloppes soyeuses ou de tissus.
Suivant les genres et les espèces, les cocons sont, le plus souvent, globuleux, ovales ou aplatis. Les Araignées dont les cocons sont simples, sont celles qui les soignent avec le plus de sollicitude, elles suppléent souvent kleur structure imparfaite par des sacs ou des fourreaux servant à les loger. Les Araignées qui construisent des cocons composés, les abandonnent ordinairement après les avoir mis en lieu de sûreté ; il en est de même de celles dont les cocons sont formés d'un tissu serré et parcheminé. Les autres les gardent sans cesse à vue, les portent toujours avec elles, et se laissent plutôt prendre que de s'en séparer. Certaines espèces font mieux encore : pour mieux protéger leurs petits mal défendus par un cocon peu résistant, non-seulement elles veillent attentivement sur leurs cocons, mais elles se les attachent à l'extrémité du ventre, les charrient sans cesse avec elles, et, lorsque les petits sont éclos,
elles les portent sur leur dos, jusqu'à ce qu'ils soient assez forts pour se passer de leurs soins.
L'Araignée qui vient de naître, est faible et comme engourdie ; elle se meut avec peine, se tourne lentement, étend ses pattes et ses palpes, et, quand on la retire de son cocon, elle paraît accablée de fatigue, après avoir fait un ou deux pas. Ses organes de manducation et ses filières sont enveloppés d'une peau commune, qu'elle garde pendant deux jours, ce qui l'empêche alors de manger et de filer. Avant de quitter son nid, elle subit encore une mue, et jusqu'à ce dernier travail, elle reste immobile, les pattes étendues. La crise passée, elle demeure sans mouvement, .comme pour recueillir ses forces épuisées; mais au bout de quelques heures, elle renaît à la vie ; on la voit marcher; elle se laisse tomber du nid, tire un fil de ses filières, puis, emportée par l'air, elle accroche son fil à quelque branche, et, menue comme un grain de millet, elle se met aussitôt à construire une toute petite toile dont les cercles et les rayons sont d'une régularité géométrique aussi parfaite que si l'animal avait acquis tout son développement : son métier de filandière a, dès lors, commencé ; il ne cessera plus qu'avec son existence.
De toutes les Araignées répandues en France , les plus intéressantes, par leurs mœurs et leurs industries, sont : les Epéïres, les Mygales, les Lycoses, et les Argyronètes.
Les Epéïres n'ont point d'égales dans l'art défiler ; l'espèce la plus commune dans nos jardins, vers la fin de l'été ou au commencement de l'automne, est 1 Epéïre diadème, caractérisée par sa triple croix. Sa toile
orbiculaire* à grands réseaux, pend verticalement. Les points d'attache sont souvent éloignés de deux à trois mètres, et le nombre des cercles s'élève de vingt-huit à trente, quand l'Araignée a atteint tout son développement. Elle construit en pleine lumière, et sait prendre le vent qui lui amènera le plus d'insectes. Suspendue à un fil, elle s'essaye sur ce premier cordage , s'il n'a pas toute la force nécessaire, elle revient sur ses pas pour le consolider ; puis, se dirigeant le long du fil qui s'allonge toujours, et la soutient d'autant mieux, qu'il est plus long, elle dévide avec une vitesse toujours croissante, et va fixer l'extrémité de son fil au point dont elle a fait choix. La première amarre jetée, l'Epéïre retourne au milieu de son fil, y attache un second câble par un bout et va coller l'autre extrémité à quelque branche, près du premier fil. Elle en jette ainsi plusieurs, qui partent tous d'un centre commun, et qui, en s' éloignant, s'écartent les uns des autres, comme les rayons d'un cercle. La moitié de son travail est fait, il ne lui reste plus qu'à coller des fils sur les premiers, à une certaine distance les uns des autres, et à les placer circulairement autour d'un centre commun : l'Araignée s'y poste pour attendre sa proie. Il n'est pas rare de l'y voir exécuter des mouvements de vibration, comme si elle voulait éprouver, de temps à autre, la force d'élasticité et de résistance de son iilet.
Qui le croirait ? Cette habile fileuse, si familière avec l'homme, qu'elle lui barre souvent le passage dans les allées de jardin, a des mœurs féroces; ses noces finissent, plus d'une fois, par une tragédie : il lui arrive de manger son mari. Celui-ci sait quel sort le menace, aussi, n'est-ce qu'à bon escient, qu'il
s'aventure dans le logis de la princesse. Tout d'abord, il frappe humblement à la porte, tire doucettement un fil, avance d'un pas, recule de deux, et ne se décide à aller en avant, qu'après avoir épuisé toute la stratégie du courtisan et obtenu la promesse formelle d'une bonne réception. Dans le tète-à-tête, harmonie complète, mais de courte durée ; tout à coup, au beau milieu de la conversation, la peur prend au sire; d'un bond il gagne la porte et détale; on ne saurait l'en blâmer : dame Aragne songeait à en faire son souper.
La tribu des Mygales renferme les plus grosses Araignées connues; elles habitent principalement les contrées les plus chaudes du globe. Nous en avons deux espèces en France : la Mygale pionnière de Corse et la Mygale maçonne.
La première, aux habitudes nocturnes, tient à être parfaitement logée, attendu qu'elle reste, tout le jour, dans sa maison, véritable chef-d'œuvre d'architecture. On la trouve au bord des chemins, aux environs de Bonifacio. Elle se creuse, dans un sol compacte, un terrier profond, cylindrique, revêtu intérieurement d'un mortier dont la surface est unie comme si la truelle l'avait lissée. Deux sortes de tenture le tapissent : la plus grossière est appliquée immédiatement contre la muraille du puits ; l'autre, fine et satinée comme une étoffe soyeuse, constitue l'enveloppe proprement dite du nid.
Bien que la Mygale soit puissamment armée de pioches, de crochets et de râteaux, ce n'est pas petite affaire pour elle que de creuser et déblayer un souterrain qui plonge jusqu'à trente centimètres de profondeur dans le sol; elle pousse ce travail
avec vigueur et résolution. Son antre est complètement à pic. Malgré un escarpement aussi redoutable,. la Mygale ne serait qu'à demi en sûreté chez elle, si son logis ne pouvait se fermer; une porte en défend l'entrée; nul ne la surpasse dans son ingénieuse construction. Cette porte consiste en un couvercle plus large en haut qu'en bas, et reçu dans une feyure, de maniéré à clore hermétiquement. Quoique le disque n'ait que six millimètres d'épaisseur, il est formé de plus de trente couches de terre détrempées, liées ensemble par autant de couches de soie. Au dehors, rien ne trahit cette porte, sa surface raboteuse se confond avec le sol environnant ; mais, au dedans, elle est unie et tapissée comme l'enveloppe la plus intérieure du puits. Toutes les couches soyeuses du disque s'arrêtent à son pourtour, à l'exception d'un point où elles se prolongent dans la muraille même, au bord le plus élevé de l'ouverture taillée en biseau comme le couvercle lui-
même, mais en sens inverse; elles y relient la porte et le puits par une charnière élastique, très-forte. La porte s'ouvre avec facilité, de dedans en dehors, lorsque la Mygale la soulève, et se referme en tombant d'elle-même, par son propre poids, dans la rainure circulaire qui l'emboîte exactement. Ainsi barricadée, l'Araignée semble à l'abri de tout danger; une simple fermeture, cependant, ne lui suffit pas; un ennemi, qui aurait vent de sa retraite, pourrait encore violer le domicile, la Mygale y a pourvu : vis-à-vis de la charnière, le disque est percé d'une trentaine de petits trous. A peine l'Araignée a-t-elle entendu les pas d'un rôdeur, vite, elle ferme sa porte, enfonce ses griffes dans les trous du cou-
vercle et s'y cramponne avec force : le verrou est mis ; ne le force pas qui veut.
La Mygale maçonne offre à peu près les mêmes mœurs et la même industrie que la Mygale pionnière; on la rencontre aux environs de Montpellier, dans les terrains en pente ou coupés verticalement. ,
Les Lycoses ne filent pas de toiles; d'humeur extrêmement vagabonde, elles chassent à courre et se retirent dans le premier gîte qu'elles trouvent sur leur passage. De toutes les Araignées, ce sont peut-être celles qui montrent le plus d'attachement pour leur progéniture. Non-seulement elles enveloppent leurs œufs d'un cocon de soie, mais elles portent sans cesse leur trésor avec elles, et, lorsque les petits sont éclos, elles les guident et les charrient sur leur dos quand ils sont fatigués ;' les attaque-ton, elle les défendent héroïquement. Nous avons, en France, un grand nombre de petites Lycoses; une de nos plus grandes espèces, la Lycose narbonnaise, habite le Midi, principalement aux environs de Nîmes et de Montpellier.
C'est à ce genre qu'apparlient la fameuse Lycose- Tarentule, dont on a si fort exagéré les propriétés venimeuses. On prétend que les personnes qu'elle a piquées, sont prises, tout à coup, d'une espèce de folie ; elles crient, soupirent* éclatent de rire, dansent et se livrent à mille extravagances. La vue du noir et du bleu leur fait horreur ; en revanche, le rouge et le vert les réjouissent. Pour les guérir de ce mal cruel, il faut leur jouer sur la guitare, le hautbois, le tambourin, la pastorale et la tarentola. Sous le charme de cette musique napolitaine, les infortunés entrent en danse, mais danse à outrance,
qui les accable de fatigue et les baigne de sueur; dans cet état alarmant , on les porte dans leur lit, ils y dorment profondément; à leur réveil, guérison radicale, et nul souvenir de l'accident. Est-il besoin de dire que cette réputation faite à la Lycose-Taren- ■tule ne repose sur aucun fait bien observé? Il se peut que sa piqûre détermine une fièvre de quelques heures; mais, à coup sûr, elle ne produit pas les effets fantastiques qu'on suppose. Au fond de ces récits imaginaires, peut-être ne faut-il voir que la glorification de la danse et de l'air de la tarentola ; soit; mais pourquoi transformer gratuitement en Circée dangereuse la Lycose-Tarentule? Cette Italienne est très-répandue aux environs de Naples et dans la Pouille; nos espèces, parfaitement inoffensives, ne jouissent d'aucune célébrité.
L'Argyronète, enfin, terminera la revue de la race filandière. Cette Araignée, on le sait déjà, est aquatique; nulle autre ne partage ce privilège avec elle; ses manoeuvres méritent attention. Un domicile tout spécial exigeait un vêtement tout particulier; l'Argyronète, pubescente de la tête aux pieds, ne se mouille jamais; lorsqu'elle nage, tout son corps es^ enveloppé d'une couche d'air qui suffit à sa respiration, et lui donne l'aspect d'un globe argenté circulant avec rapidité au milieu de l'eau. Son talent natatoire ferait honneur au maître le plus habile. Non-seulement %lle fait parfaitement la planche, mais, soit en montant, soit en descendant, elle sait garder cette position renversée, la plus ordinaire chez elle; elle plonge, de plus, avec une extrême agilité.
La construction de son nid offre un spectacle uni-
que parmi les insectes, il est établi au ^milieu de l'eau. L'Argyronète commence par jeter quelques amarres sur les plantes aquatiques, voisines de l'endroit où elle veut faire élection de domicile. Montant, ensuite, vers la surface de l'eau, la tète en bas, elle élève au-dessus du liquide le bout de son ventre, dilate ses filières, charge d'une bulle d'air l'extrémité de son corps, et plonge aussitôt pour la déposer sur un de ses fils. Gela fait, elle remonte à la surface, prend un nouveau lest d'air et le réunit à la première bulle, par le môme procédé. Ce manège se répète sans interruption, tant que l'édifice n'est pas achevé. Peu à peu, une cloche se forme, elle augmente de volume à chaque convoi; au bout d'un certain temps, elle prend la forme d'un dé à coudre ou, pour mieux dire, d'une cloche à plongeur. Des lils irréguliers aboutissent à son orifice et la tiennent suspendue au milieu de l'eau ; ce sont autant de lacs pour prendre les insectes aquatiques dont l'Argyronète se nourrit. Ses chasses s'effectuent de la même manière que celles des Araignées sédentaires, elle se tient à l'affût dans son poste, prête à s'élancer sur le premier passant qui touchera ses fils. La proie tarde-t elle trop à venir, l'Argyronète la poursuit à la nage, la saisit dans l'eau et, selon que le caprice l'inspire, elle porte son gibier à la surface pour le manger au grand air, ou bien dans son palais nautique, afin de diner plus fraîchement : lorsque les captures sont abondantes, elle les accroche à ses fils, en guise de provisions.
L'Argyronète quitte quelquefois son humide séjour pour aller se poser sur des plantes, mais elle ne fait jamais de longues absences; la cloche aérienne est
son véritable domicile, sa maison de prédilection ; elle la grossit de bulles d'air, jusqu'à ce qu'elle soit assez volumineuse pour lui donner facilement l'hospitalité . Garnie de lils dans son fond, enveloppée d'une tapisserie au petit point dans tout son contour, elle lui offre une retraite assurée contre l'ennemi ; on ne peut y pénétrer, en effet, que par une seule fente, et le propriétaire, seul, en a le secret : il l'entr'ouvre avec une de ses pattes, pour s'y glisser ou pour en sortir. Quelquefois le sommet de la cloche fait saillie hors de l'eau ; le plus souvent, cependant, la cloche y est entièrement plongée ; grâce à l'air qu'elle renferme , l'Argyronète y respire aussi librement qu'à terre ; elle s'y tient la tête en bas pour mieux observer ce qui se passe, et pour échapper plus vite au danger : ce singulier château d'eau est le berceau de sa famille.
APPENDICE
LE GERGERIS BUPRESTICIDE (1)
On sait avec quelle industrie, quelle intelligence, je dirais presque avec quel savoir, plusieurs hyménoptères prédateurs et fouisseurs approvisionnent leurs nids; on ne saurait trop admirer le tact qui préside au choix de ces provisions. Il en est qui ne donnent à leur progéniture que des individus d'une seule espèce d'insectes; d'autres, à défaut de celleci, qui ne se rencontre pas toujours assez abondamment dans les diverses localités qu'ils habitent, choisissent des espèces différentes du même genre ou d'une même famille ; enfin, on en connaît qui, ne respectant les limites ni du genre ni de la famille, puisent, dans l'enceinte d'un même ordre , des espèces de genres et.de familles très-dissemblables.
VOdynère spinipède distribue à chacun de ses petits une brochette de douze Chenilles de la même espèce; le Philante apivore de Latreille enfouit des Abeilles à miel pour nourrir ses petits, le Tripoxilon
(1) Léon Dufour, Annales des sciences naturelles.
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figulus fournit d'Araignées les cellules de ses larves; le Solenius rubicola ne donne à ses petits que des diptères. Mais, dans l'histore des insectes, aucun faitn'est aussi curieux et aussi extraordinaire que les mœurs d'une espèce de Cerceris qui a un goût des plus recherchés, puisqu'il n'alimente sa famille qu'avec les espèces les plus distinguées, les plus somptueuses du genre, Bupreste ou Richard : Léon Dufour s'est fait l'historien de ce Cerceris qu'il appelle bupresticide, laissons-le parler.
« En juillet 1840, dit-il, étant allé faire une visite comme médecin, je mo mis en observation dans les allées du jardin d'un de mes malades. Ne voyant rien venir, il me restait la ressource de me courber sur le sol pour y chercher des habitations d'hyménoptères fouisseurs ; un léger tas de sable, récemment remué et formant comme une petite taupinière, arrêta mon attention. En le grattant, je reconnus qu'il masquait l'orifice d'un conduit, qui s'enfonçait profondément. Au moyen d'une bêche, je défonce avec précaution le terrain, et ne tarde pas à voir briller des élytres épars du Bupreste convoité; bientôt, ce ne sont plus des élytres isolés, des fragments que je découvre, c'est un Bupreste tout entier, ce sont trois, quatre Buprestes qui étalent leur or et leurs émeraudes : je n'en croyais pas mes yeux. Mais ce n'était là qu'un prélude de mes jouissances. Dans le cahos des débris de l'exhumation , un hyménoptère se présente et tombe sous ma main ; c'était le ravisseur des Buprestes qui cherchait à s'évader du milieu de ses victimes : dans cet insecte prédateur et fouisseur je reconnais le Cerceris bupresticide.
Mon ambition était loin d'être satisfaite. Il ne me
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suffisait pas de connaître le ravisseur et l'objet ravi, il me fallait le consommateur de ces opulentes provisions. Après avoir épuisé ce premier filon buprestigère que j'avais suivi jusqu'à un pied de profondeur, je courus à de nouvelles fouilles, je sondai avec un soin plus scrupuleux ; je parvins enfin à démêler deux larves qui complétèrent la bonne fortune de cette campagne. En moins d'une heure, je bouleversai trois repaires de Cerceris et mon butin fut une quinzaine de Buprestes entiers avec des fragments d'un plus grand nombre encore. Je calculai, en restant au dessous de la vérité, qu'il y avait dans ce jardin vingt-cinq nids de Cerceris, ce qui faisait une somme énorme de Buprestes enfouis. Que sera-ce donc, me disais-je, dans des localités où, en quelques heures, j'ai pu saisir sur des fleurs d'alliacées jusqu'à soixante Cerceris femelles dont les nids, suivant toute apparence, étaient dans le voisinage, et approvisionnés, sans doute, avec la même somptuosité? Ainsi mon imagination me faisait entrevoir sous terre, et dans un rayon peu étendu, des milliers d'une rare espèce de Buprestes dont je n'avais pas rencontré, pendant trente ans de chasses actives, un seul individu dans la campagne : ce rêve devait bientôt se changer en réalité.
A quelque temps de là, visitant la propriété d'un de mes amis, au milieu de forêts de pins maritimes, je fis une nouvelle chasse aux Cerceris. Leurs repaires furent bientôt reconnus. Ils étaient exclusivement pratiqués dans les maîtresses allées du jardin, où le sol plus battu, plus compacte à sa surface, offrait à l'hyménoptère fouisseur des conditions nécessaires de solidité pour l'établissement de son domicile
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souterrain. J'en visitai une vingtaine environ, et, je le puis dire, à la sueur de mon front. C'est un genre d'exploitation plus long et plus pénible qu'on ne le croirait. Les nids, et par conséquent les provisions, ne se rencontrent qu'à un pied de profondeur. Aussi, pour éviter leur dégradation, il convient, après avoir enfoncé dans la galerie du Cerceris un chaume de graminées qui serve de jalon conducteur, d'investir la place par une ligne de sape carrée dont les côtés soient distants de l'orifice ou du jalon d'environ sept en huit pouces. Il faut saper avec une pelle de jardin, de manière que la motte centrale, bien détachée dans son pourtour, puisse s'enlever en une ou deux pièces que Ton renverse sur le sol pour la briser ensuite avec circonspection; telle est la manœuvre qui m'a réussi.
Je laisse à deviner les transports et l'enthousiasme qui s'emparaient du chasseur, chaque fois qu'en renversant, de fond en comble, la mine, je mettais en évidence de nouveaux trésors rendus plus éclatants encore par l'ardeur du soleil, ou lorsque je découvrais, ici, des larves de tout âge attachées à leur proie, là, des coques de ces larves tout incrustées de cuivre, de bronze, d'or, ou d'émeraudes; dans ma longue carrière de naturaliste, je n'avais jamais assisté à un spectacle si ravissant, ni à pareille fête. Mon admiration, sans cesse croissante, se portait, alternativement, de ces brillants coléoptères, au discernement merveilleux, à la sagacité étonnante du Cerceris qui les avait ainsi enfouis et emmagasinés. Le croirait-on, sur plus de quatre cents individus de ces coléoptères, l'investigation la plus scrupuleuse n'a jamais aperçu un seul fragment,
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le plus mince débris qui n'appartinssent au genre Bupreste. La plus minime erreur n'a point été com-
! mise par notre savant hyménoptère prédateur, par cet habile bupresticide. Quels enseignements à puiser dans cette intelligente industrie d'un si petit
\ insecte!
Cette trouvaille inespérée me procura neuf espèces
! bien tranchées du genre Buprestis de Fabricius ; la statistique suivante indique la proportion numérique de ces espèces, encore faut-il observer que je ne porte en compte que les individus intégralement conservés, résultant de l'exploitation d'une trentaine de nids.
Buprestis octo-guttata . ... 70 individus B. bifasciata 5G
B. pruni 37
" B. tarda 15
B. micans 7
B. flavo-maculata 4
B. biguttata 12
B. chrysostigrna 1
B. 9 maculata fragments.
Total : 202 individus. '
| Les individus mutilés ou les innombrables frag- ' ments, d'après un calcul basé sur le nombre de I cellules qui est de cinq par nid, et sur le nombre des Buprestes destinés à leur approvisionnement qui est de trois par cellule, sont représentés par la somme 248; en sorte que j'ai exhumé, dans les trente nids, 450 individus du vieux genre Bupreste. N'est-ce pas un fait bien curieux, bien extraordi-
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naire que cette collection monographique faite par notre Cerceris'? et que ne dois-je par espérer, à l'avenir, en guettant ce ravisseur, ce pourvoyeur de Buprestes, en violant son domicile en temps opportun, pour m'emparer de son gibier ? d'après cela, il est évident que si je veux trouver des Buprestes, il faut que je cherche les Cerceris, leurs implacables ennemis : c'est là une chasse aux insectes d'un genre tout nouveau. »
Passons maintenant aux diverses manœuvres du Cerceris pour établir et approvisionner ses nids. J'ai déjà dît qu'il chassait sur les terrains dont la surface est battue, compacte et solide; j'ajoute que ces terrains doivent être durs et exposés au soleil. Il y a dans ce choix une intelligence, ou si vous voulez, un instinct qu'on serait tenté de croire le résultat de l'expérience. Une terre meuble, un sol uniquement sableux, sont, sans doute, bien plus faciles à pénétrer; mais comment y pratiquer un orifice qui puisse rester béant pour le besoin du service, et une galerie dont les parois ne soient pas disposées à &'ébouler à chaque instant, à se déformer, à s'obstruer à la moindre pluie? Ce choix est donc rationnel et parfaitement calculé. Notre hyménoptère fouisseur creuse sa galerie au moyen de ses mandibules et de ses tarses antérieurs qui, à cet effet, sont garnis de piquants raides, faisant l'office de râteaux. Il ne faut pas que l'orifice ait seulement le diamètre du corps du mineur, il faut qu'il puisse admettre une proie bien plus épaisse que lui : c'est une prévoyance admirable. A mesure que le Cerceris s'enfonce dans le sol, il amène au dehors les déblais, et ce sont ceux-ci que j'ai comparés à une petite tau-
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pinière. Cette galerie n'est pas verticale, ce qui l'aurait infailliblement exposée à se combler, soit par l'eiïet du vent, soit par bien d'autres causes. Non loin de son origine, elle forme un coude qui, le plus souvent, m'a semblé dirigé du midi au nord, pour revenir ensuite obliquement vers l'axe perpendiculaire. Elle a de sept à huit pouces de longueur. C'est au delà de sa terminaison que l'industrieuse mère établit les berceaux de sa postérité. Ces derniers sont cinq cellules séparées et indépendantes les unes des autres, disposées en une sorte de demi-cercle, creusées de manière a avoir la forme et presque la grandeur d'une olive, polies et solides à leur intérieur. Chacune d'elles est assez grande pour contenir trois Buprestes, ration ordinaire de chaque larve. Il paraît que la mère pond un œuf au milieu des trois victimes, et bouche ensuite la cellule avec de la terre, de manière que, quand l'approvisionnement de toute la couvée est terminé, il n'existe plus de communication avec la galerie.
Lorsque le Cerceris revient de la chasse avec son gibier entre les pattes, il riiet pied à terre, à la porte de son logis souterrain, et l'y dépose momentanément. Il entre aussitôt à reculons dans sa galerie, saisit la victime avec ses mandibules et l'entraîne au fond du clapier. Ses visites ne se bornent pas au temps où il approvisionne sa famille ; vers la mi-août, quand les Buprestes sont consommés, et que les lar^ ves sont hermétiquement récluses dans leurs cocons, on voit encore entrer le Cerceris dans sa galerie sans y rien apporter. Il est évident alors que cette vigilante mère va s'assurer, par des visites réitérées, qu'aucun ennemi, qu'aucun accident ne menace ni
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ne dérange le précieux réceptacle de sa progéniture.
Le Cerceris bupresticide est un adroit et habile chasseur. La propreté, la fraîcheur des Buprestes qu'il enfouit dçins sa tanière, portent à croire qu'il les saisit au moment où ces coléoptères sortent des galeries ligneuses où vient de s'opérer leur dernière métamorphose.
Mais quel inconcevable instinct pousse le Cerceris qui, lui, ne vit que du pollen des fleurs, à se procurer par mille difficultés une nourriture animale pour des descendants carnivores qu'il ne doit jamais voir, et à venir se placer en arrêt sur des arbres si dissemblables (chênes, pins) qui recèlent dans la profondeur de leurs troncs les insectes destinés à devenir son inévitable proie ? Quel tact entomologique plus inconcevable encore lui fait une rigoureuse loi de se renfermer, pour le choix de ces insectes, dans un seul groupe générique dont il sembler ennemi-né, pour capturer des espèces qui ont entre elles des différences considérables de taille , de configuration et de hauteur? Il m'est parfois venu à l'esprit que l'odorat, qui n'a point d'organe spécial dans les insectes, mais qu'il faut considérer physiologiquement comme une modification du toucher, contribue pour beaucoup à cette sagacité élective du Cerceris. Les Buprestes exhalent peut-être une odeur sut generis que notre membrane olfactive est inhabile à saisir, mais que le Cerceris, mieux doué, sous ce rapport, flaire et suit à la piste.
Il est encore, dans les manœuvres de notre assassin des Buprestes, un fait très singulier, analogue à celui de l'Odynerus spinipes. Les Buprestes enterrés, ainsi que ceux qu'on surprend entre les
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pattes de leurs ravisseurs, sont toujours dépourvus de tout signe de vie, ils sont décidément morts. Quelle que soit l'époque de l'inhumation de leurs cadavres, ils conservent toute la fraîcheur de leur coloris, ils ont les pattes, les antennes, les palpes et les membranes qui unissent les parties du tronc parfaitement souples et flexibles. On ne reconnaît en eux aucune mutilation, aucune blessure apparente. ' On Croirait d'abord en trouver la raison, pour ceux qui sont ensevelis, dans la" température fraîche du sol, dans l'absence de l'air et de la lumière, et pour ceux enlevés aux ravisseurs, dans une mort très-récente. Mais il faut évidemment qu'il y ait une autre cause de leur incorruptibilité, puisque l'on sait qu'après vingt-quatre heures, en été, depuis la mort d'un coléoptère,ses organes intérieurs sont ou desséchés ou corrompus.
La femelle du Cerceris, comme celle de l'immense majorité des hyménoptères, est pourvue d'une glande vénénifique composée de vaisseaux sécréteurs, d'un réservoir et d'un canal excréteur qui aboutit à un dard rétractile placé près de l'extrémité de l'abdomen. Cet appareil, non-seulement est une arme offensive, mais le liquide subtil qu'il excrète possède encore probablement une précieuse qualité pour la conservation des insectes auxquels il a donné la mort (1). J'ai cette conviction intime. Ainsi s'explique comment les chenilles destinées par l'Odynère spinipède à la nourriture de ses petits, se conservent longtemps fraîches, dans un état de léthargie, qui se prolonge parfois près d'une année.
(1) Cette erreur sera réfutée dans l'article suivant ; l'insecte n'est pas mort, il n'est que paralysé.
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Il y a dans la mission innée du Cerceris, de placer à une grande profondeur du sol les berceaux de sa progéniture, un instinct presque sublime. Cette profondeur est F indice que les larves doivent passer toute la mauvaise saison dans leurs clapiers. Ne croirait-on pas que la sollicitude maternelle de ce faible insecte a eu pour but, dans ses travaux souterrains, de prémunir le corps délicat et l'existence passive de ses larves contre les glaces et les inondations de l'hiver? 'Et cependant cette mère si soigneuse ne connaîtra jamais ses enfants! et cependant l'expérience n'a pas appris au Cerceris qu'il devait exister un hiver et des frimas, puisqu'il vient au monde à l'époque des plus fortes chaleurs de l'été, puisqu' après avoir reproduit son espèce, et avoir réglé les destinées actuelles et futures de sa famille, l'individu meurt avant que la température ait cessé d'être élevée ! 0 Sagesse infinie, il ne nous est pas donné de pénétrer la portée de vos desseins !