SOINS DES FOURMIS POUR LEURS PETITS
X'habitation des fourmis nous est connue dans ce qu'elle présente de plus curieux ; étudions maintenant les individus qui composent la fourmilière; leurs mœurs vont nous révéler de nouvelles merveilles.
Toute société de fourmis se compose de trois sortes d'individus bien distincts : les mâles, les femelles, et les neutres ou ouvrières ; ces dernières,
privées d'ailes. Dans la plupart des espèces, les mariages ont lieu dans l'air ; quelques-unes cependant s'accouplent dans la fourmilière; toutes, après leurs noces , font tomber leurs ailes. Si le mariage s'effectue aux environs de l'habitation, les fourmis ramènent de force les femelles à la fourmilière, leur arrachent les ailes et les tiennent renfermées. Gardées à vue par une sentinelle qu'on relève de distance en distance, ces femelles ne peuvent jamais sortir de la fourmilière ; elles y sont comme emprisonnées, mais, peu à peu, elles s'accoutument à ce genre de vie. Les fourmis les nourrissent avec le plus grand soin; on leur réserve les meilleures places dans l'habitation ; la sollicitude surtout redouble lorsqu'elles sont prêtes de pondre : un cortège de douze à quinze ouvrières les accompagne partout ; ces dernières les transportent entre leurs mandibules, et si l'une d'elles se trouve fatiguée de son fardeau, une autre ouvrière prend sa place; le cortège poursuit ainsi sa route vers l'emplacement réservé aux femelles.
La femelle pond en marchant; aussitôt ses œufs sont relevés par les ouvrières, elles les portent à leur bouche, les tournent, les retournent et les humectent d'une espèce de salive. Ces œufs ne sont pas tous semblables. Les plus gros sont transparents et présentent une légère courbure à leurs extrémités ; les plus petits sont cylindriques et d'un blanc opaque ; les œufs de moyenne grosseur se font remarquer par leur demi- transparence; aucun d'eux ne peut éclore sans les soins des fourmis.
Quinze jours après la ponte, l'œuf se fend et la larve .se montre au joue; elle est alors entièrement transparente et ressemble à un petit ver sans pattes, blanc, court, et de forme conique; sa bouche est garnie de deux crochets divergents entre lesquels se trouve un mamelon rétractile par lequel le petit animal reçoit la becquée. En général, les larves sont gardées par une troupe d'ouvrières qui, dressées sur leurs pattes et l'abdomen en avant, veillent à leur défense, prêtes à lancer leur venin contre l'ennemi ; pendant ce temps, quelques neutres s'occupent à déblayer les conduits, les autres demeurent en repos. Le soleil vient-il à darder ses rayons sur la fourmilière, la scène s'anime, toute la population entre en mouvement. Les ouvrières, placées à la surface du nid, descendent aussitôt dans l'intérieur, avertissent leurs compagnes avec leurs antennes, courent de l'une à l'autre, les pressent, les heurtent, saisissent celles qui ne paraissent pas les comprendre, et les entraînent au sommet de la fourmilière où elles les quittent pour aller, de nouveau, avertir les fourmis de la présence du soleil.
Cette heure est celle du transport des larves et
des nymphes. Les fourmis les portent en toute hâte au faîte du nid pour qu'elles jouissent d'une chaleur bienfaisante; au bout de quelque temps, elles les retirent et les déposent sous une couche de chaume qui les met à l'abri des rayons directs du soleil. Elles-mêmes, alors, vont profiter de son influence, entassées les unes sur les autres, jusqu'à ce que le moment de donner à manger aux larves soit arrivé.
Les fourmis distribuent chaque jour à leurs petits la nourriture qui leur est nécessaire. Dès que la larve a faim, elle redresse son corps et cherche la bouche des ouvrières chargées de la nourrir; la fourmi écarte ses mandibules et lui laisse prendre les aliments qui lui sont destinés.
Indépendamment de ces premiers soins, les fourmis tiennent encore leurs larves dans une extrême propreté; on les voit passer incessamment leur langue et leurs mandibules sur le corps de leurs petits, pour étendre et ramollir leur peau lorsque l'époque de la seconde métamorphose approche.
Avant leur changement en nymphes, la plupart des larves se filent une coque cylindrique, allongée, d'un jaune pâle, très-lisse, et d'un tissu serré; elles s'y renferment, se dépouillent de leur peau et se transforment. Sous cet aspect, l'animal a acquis tout le développement qu'il doit avoir à l'état parfait; seulement, ses membres sont enveloppés dans une pellicule soyeuse, et sa couleur, de blanche qu'elle était primitivement, passe successivement au jaune, au roux, et, dans quelques espèces, au brun et au noir foncé ; les mâles et les femelles laissent déjà entrevoir leurs ailes. Les nymphes restent immobiles
pendant toute la durée de leur seconde métamorphose. Incapables de se dégager elles-mêmes de leur coque, elles périraient infailliblement dans cette prison, si quelque secours ne leur venait du dehors ; aussi les ouvrières, avec cet admirable instinct dont elles sont douées, savent-elles prévoir l'heure de leur délivrance. Ce moment arrivé, elles coupent, déchirent la coque avec leurs mandibules ; elles en tirent le jeune insecte, enlèvent la pellicule qui •emmaillotte son corps, délient ses membres, étendent ses ailes, et lui apportent ensuite la nourriture. Cette sollicitude des fourmis pour leurs petits dure plusieurs jours après que les nymphes ont subi leur dernière métamorphose ; elles les suivent, les conduisent dans leurs labyrinthes et les nourrissent avec le plus grand zèle ; en un mot, elles ne les livrent à eux-mêmes que lorsqu'ils sont en état de pourvoir à leurs besoins, et de contribuer, à leur tour, aux travaux de la société.
Qui n'admirerait ici l'intervention manifeste de la bonté divine dans ces familles de fourmis ! Si des mères prodiguaient ces soins à leurs petits, on ne s'en étonnerait pas : l'amour maternel est fécond en sacrifices et en dévouements ; mais chez nos fourmis, ce ne sont plus des mères qui prennent soin de leur postérité , leur office consiste uniquement à pondre ; trop peu nombreuses pour suffire à cette multitude de petits êtres, elles laissent à d'autres le soin de les élever; ces mères adoptives les nourrissent, veillent sur eux et les défendent avec courage. * »
MŒUR6 PITTOR. DES INSECTES. ■