LIVRE VI. — LES SPECTACLES
trop, U est vrai» du langage de la vie ordinaire, mais elle ne le copiait nullement, s'appliquant, au contraire, à l'ennoblir en le stylant d'une façon convenable * .
U est certain que le geste aussi était réglé suivant des préceptes bien arrêtés. Les règles que Quintilien établit, pour la gestici^lation de l'orateur, font présumer qu'il en existait d'analogues pour la scène. Le plus ou moins de lenteur ou de vivacité dans la démarche se mesurait exactement sur le caractère particulier de chaque rôle; elle était plus lente ou plus grave chez les jeunes gens , les vieillards, les soldats, les matrones, plus prompte ou plus empressée chez les esclaves, les servantes, les parasites, les pêcheurs^.
Parmi les acteurs de la comédie se distinguaient surtout, dans les théâtres de Rome, au temps de Quintilien et de Juvénal, les Grecs, ces comédiens nés, comme les appelle le second. Les deux plus célèbres furent Démétrius et Stratoclès. La manière dont Quintilien les a caractérisés l'un et l'autre ne montre pas seulement combien étaient encore tranchées, dans l'art de la scène, à cette époque, les limites entre ce qui était permis et ce qui ne l'était pas, mais aussi avec quelle délicatesse et quelle vivacité on ressentait la moindre transgression de ces limites. Démétrius avait été favorisé par la nature d'un organe superbe, d'une grande beauté et d'une taille irréprochable; il avait surtout du talent pour les rôles calmes; sa spécialité, c'étaient les dieux, les jeunes hommes, les bons es-
* QuintUien, II, 10, 13 : Quod faciunt actores comîci, qui neque ita prorsus, ut nos vulgo loquimur, pronuntiant, quodT esset sine arte, ne< que procul tamen a natura recedunt, quo yitio perîret imitatio : sed morem communis hujus sermonis décore quodam scenico adornant.
2 XI, d, 112. — Les pécheurs rappellent ici le Rudens de Piaute.
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claves et les bons pères, les épouses et les vieilles femmes portant leur âge avec dignité. Il était inimitable à certains égards^ dans le mouvement passionné des mains, comme dans les exclamations prolongées et sonores. Il n'y avait que lui pour se draper de manière à laisser gonfler pittoresquement , quand il marchait, ses vêtements par le courant d'air, et pour prendre certaines allures par le flanc droit, comme il lui arrivait quelquefois de le faire. Stratoclès avait une voix plus aiguë; il était doué d'une mobilité et d'une souplesse extrêmes; il pouvait même se permettre un rire qui ne cadrait pas avec son masque, ainsi qu'une certaine contraction delà nuque. Les vieux tapageurs, les esclaves fripons, les parasites, les entremetteurs, etc., formaient sa spécialité. Les petites transgressions de la règle, que ces deux .acteurs se permettaient , dans l'occasion , ne procédaient pas d'ignorance, mais de leur désir de complaire au goût du public. Du reste, ce qui était du meilleur effet venant de l'un, eût été tout simplement affreux de la part de l'autre ^ Résumons cette esquisse de portraits des comédiens de Rome, en citant quelques vers de Juvénal, auxquels il a déjà été fait allusion un peu plus haut. Voici, textuellement, comment s'exprime à ce sujet le poôte, dans une de ses satires^ :
. . An melior cum Thaïda sustinet, aat cum IJxorem comœdus agit, Tel Dorida nullo
Cultumpalliolo?
Nec tamen Antiochus nec erit mirabilis illic Aut Stratocles aut cum molli Demetrius Hœmo, Natio comœda est
1 Quintilien, XI, 3, 178-181.
2 ni, 93 et 98.
La tragédie, bien plus encore que la comédie, ne pouvait prétendre exclusivement qu'à l'intérêt de la petite minorité des gens instruits. La multitude, qui était accoutumée aux spectacles de Tarène et dont les nerfs étaient difficilement ébranlés, môme par les réalités les plus grossières, ne pouvait que bien difficilement trouver du goût au jeu d'apparences de la scène, et ne voyait que des ombres, insaisissables pour elle, dans les figures du monde idéal. Qu'était pour eux Hécube? Même dans la classe des gens qui se piquaient d'éducation, le nombre de ceux qui, au théâtre, ne préféraient pas à la mise en scène des destinées des rois et des héros de l'âge primitif de la Grèce les scènes gaies de Plante, si pleines de ressemblance avec celles que le présent offrait de toutes parts, sous d'autres formes, ne fut probablement jamais très -grand. De plus, le costume déjà donnait aux tragédiens Tair de revenants d'un autre monde. Ces figures bizarres, marchant avec la chaussure du cothurne comme sur des échasses, rembourrées , drapées de longues robes traînantes de toutes les couleurs, coiffées de hautes perruques et couvertes d'un masque, percé à l'endroit de la bouche d'une si large ouverture que l'acteur semblait toujours prêt à dévorer les spectateurs, devaient paraître hideuses ou, pour le moins, ridicules à bien des gens^ Philostrate raconte que les habitants d'une ville en Bétique, voyant pour la première fois un tragédien, en. eurent une telle peur qu'ils s'enfuirent du théâtre. Déjà dans les derniers temps de la république, la magnificence de la mise en scène était le meilleur, pour ne pas dire le seul moyen de retenir le public, quand
1 Lucien, De saltat., 27. — Philostrate, Apollonius de Tyanej V, 195, p. 89, éd. K.
on jouait la tragédie. Des évolutions militaires ^ exécutées par des troupes nombreuses à pied et à cheval, d'énormes processions triomphales et autres, dans lesquelles on faisait grande parade de costumes étrangers et somptueux, ainsi que de splendeurs de toute espèce, et voyait passer sur la scène des navires , des chars et tout le butin de la guerre, voire même des girafes et des éléphants blancs, ce qui faisait durer les pièces quatre heures et plus, tels étaient les spectacles qui formaient l'attrait principal des tragédies, même pour la société instruite, au temps d'Horace ^
Verum equiti quoque migraTil ab aure Toluptas Oronis ad incertos oculos et gaudia vana
dit le poëte. Même ceux qui cherchaient, au théâtre, les jouissances de l'art, y venaient moins pour l'œuvre dramatique que pour la représentation scénique, moins pour admirer le poëte que pour applaudir l'acteur. La conséquence naturelle de cette disparition complète de l'intérêt pour l'art dramatique fut la dissolution môme de la tragédie, dans laquelle on sacrifia la liaison nécessaire pour justifier le dénouement dramatique, comme une chose devenue indifférente aux spectateurs, et ne conserva que les scènes prêtant le plus à l'effet et offrant en même temps aux acteurs la meilleure occasion de déployer leur art. S'il y a tout lieu de croire qu'on représentait encore à Rome et en province , dans les provinces grecques notamment, des tragédies complètes à des coupures près , il est probable cependant qu'il cessa d'en être
1 Épitres, H, 1, 181-187.