LIVRE VI. — LES SPECTACLES
ainsi, pour l'ordinaire du moins, depuis le deuxième siècle 9 et que des scènes lyriques et des danses de pantomimes prirent, dès lors, la place de la tragédie ^
Sur la scène romaine comme sur la scène grecque, la musique et la danse avaient, de tout temps, formé des éléments essentiels de la généralité des représentations dramatiques. L'antiquité ne connaissait pas, il est vrai, l'opéra , non interrompu par des scènes parlées ; car le chant y était exclu du dialogue. Dans les œuvres dramatiques de tout genre, les parties pour lesquelles le compositeur collaborait avec le poëte, consistaient exclusivement en monologues et en chœurs; il n'y avait ni duos, ni trios, ni scènes lyriques à plusieurs voix en général. Dans le dialogue , l'acteur pouvait allier le geste avec la déclamation ; mais, dans le monologue lyrique, on en vint à renforcer tellement l'expression qu'elle passa de la gesticulation à la danse et de la parole au chant ; on n'eut plus alors que l'alternative de renoncer à l'une de ces deux formes du jeu ou d'en charger deux acteurs différents. Ce dernier parti prévalut et rien ne montre mieux combien la scène antique était éloignée de toute recherche de l'illusion, et combien celle-ci était étrangère au désir des spectateurs mômes. Toute l'organisation scénique était telle qu'elle ne prêtait dans aucun moment à l'illusion que f on eût sous les yeux une action réelle; elle s'éloignait à dessein de la
1 Voir Philostrate, à Tendroît cité; Dion Chrysostome, 0/\, XIX p. 261 et XXXIII, p. 396; Libanius, III, p. 375, éd. Reiske. Le mot tragédie, dans ces passages, ne désigne pas nécessairement la représentation de tragédies entières, mais peut très-bien ne s'appliquer qu'à celle de scènes lyriques chantées par des tragédiens, ou de simples dialogues ou monologues, dont entend évidemment parler Dion, dans l'une des deux oraisons précitées.
réalilé; toute représentation ne devait et ne pouvait même être entendue et appréciée que comme une production de l'art, non-seulement dépourvue de toute réalité, mais en excluant entièrement l'idée. Ainsi l'on avait été de tout temps habitué , sur la scène romaine , à voir l'acteur exprimer sa partie du rôle par la danse muette de la pantomime^ pendant qu'un chanteur, tranquillement placé à côté de lui, débitait les paroles qu'aurait eu à dire son camarade.
Cette disjonction, si étrange pour nous, de la déclamation et de l'action, paraissait si naturelle qu'au temps de Pline des poètes faisant réciter leurs poésies, devant un public d'invités, par d'autres personnes douées d'un organe plus agréable, n'en accompagnaient pas moins eux-mêmes la déclamation du murmure, du jeu de physionomie et de tous les gestes de circonstance ^
La décomposition de la tragédie en ses divers éléments était déjà toute préparée par cette séparation du chant et de la danse, sur la scène. L'affaiblissement du goût pour le dramatique, l'accroissement de l'intérêt pour le chant et la danse, achevèrent ce démembrement, et, dès les derniers temps de la république, les parties du chanteur, du danseur et du joueur de flûte, qui les accompagnait, étaient offertes et remues comme autant de parties bien distinctes^. Ici, nous ne prendrons d'abord en considération que les spectacles qui avaient, partiellement du moins, conservé le caractère dramatique, comme les pantomimes et les récitatifs des tragédiens. Les premières seules étaient, que nous
1 Pline, Lettres, IV, 34.
2 Voir Mommsen, III, 1, 581 et Gaston Boissier, à propos de la signification des mots cantare et saltare, et saltare tragœdiam, dans la Revue archéologique, N. S., II, 2, p. 333 à 343.