LIVRE VII. — LES VOYAGES
Pline r Ancien, cinq colonies romaines, ce savant naturaliste raconte encore que les monts désolés de l'Atlas, remplis le jour des horreurs de la plus profonde solitude, sont éclairés la nuit par des feux mystérieux et retentissent alors du bruit dé Pans et de satyres vagabonds , ainsi que du son des flûtes et des timballes^ On comprend mieux que ilmagination se soit complu, dans tous les temps, à embellir de merveilles innombrables les pays d'Orient, l'Arabie et l'Inde^. Mais, au sujet de l'extrême nord aussi, des contes fabuleux et les idées les plus étranges se maintinrent avec une persistance opiniâtre. Pline ^ ne croyait pas devoir refuser toute créance à ce que l'on rapportait du pays des Hyperboréens, espèce de paradis, jouissant de la félicité d'un printemps éternel, où le soleil ne se lève et ne se couche qu'une fois dans Tannée, et où le jour dure six mois. Tacite dit^ que, dans le nord, une mer immobile de rigidité termine l'orbe terrestre; que l'on avait raison d'envisager cette mer comme la limite du domaine de la nature vivante, cette région étant si proche de l'endroit où le soleil se couche que la lumière de cet astre y éclaire la nuit et fait pâlir les étoiles; que l'on croit, enfin, même y avoir entendu le mugissement des eaux produit par son immersion dans la masse liquide. Plutarque rapporte, comme le tenant de la bouche d'un de ses savants amis , grand voyageur, Démétrius de Tarse, que les archipels qui entourent l'île de Bretagne avaient pour habitants des spectres et que, dans l'une des petites îles dont ils se
1 Pline, if. iV., V, 1, 5, etc. Les rapports semblables de Poraponius Mêla (III, 9) ont été probablement puisés à la même source.
2 Voir par exemple, pour llnde, saint Jérôme, Lettres, 124, 4.
* Germanie^ chap. xlv.
composent. Chronos endormi était retenu en captivité par le géant Briarée*. Or lldée que les îles et les côtes de ces parages faisaient partie de l'empire des morts ^ et que les âmes décédées y séjournaient, reparaît encore sous diverses formes dans les temps postérieurs ^.
Mais, même en deçà des limites de la partie connue du globe, le cercle dans lequel tournaient la plupart des voyages était assez étroitement circonscrit. Évi- \ demment très-peu de personnes, si Ton excepte les négociants, se hasardaient à franchir les limites de l'empire romain. Strabou ne pense pas qu'aucun géographe ait jamais pu faire des voyages beaucoup plus grands que lui-môme, qui avait passé dans la direction de Test à l'ouest , depuis l'Arménie jusqu'à la côte occidentale de l'Italie, du nord au sud , depuis le Pont-Euxin jusqu'à la frontière d'Ethiopie^. Pausanias, dans ses nombreux voyages, n'avait jamais rencontré personne qui eût été à Babylone ou à Suse*.
Dans les contrées danubiennes on ne trouvait que bien rarement, du temps de Trajan même, d'autres étrangers que des marchands et des fournisseurs de l'armée^. Dans Fempire romain, il était à peu près impossible que, voyageant pour son agrément ou son instruction, sans but scientifique bien déterminé , on songeât à se diriger vers les pays septentrionaux.
On avait sans doute, en général, des voyages entrepris
1 Plutarque, Dedef, orac, c. xtiii, p. 419 F.
2 Claudien, In Rvfinum, I, 23. — Procope, Bell, Goth,y IV, 20. — Voir aussi Eusèbe , Pr. evang., V, 17.
3 Strabon, U, p. 117 C.
* Pausanias, IV, 31, 5.
s Dion Chrysostome, Or., XII, p. 198 M.