LIVRE VII. — LES VOYAGES
tous les autres ' , il dut en être ainsi à plus forte raison dans celte période; car, plus la domination universelle de Rome durait , plus le monde s'uniformisait. La civilisation , toute romaine en Occident et gréco-romaine en Orient, nivelait de plus en plus ce que les nationalités et les paysages avaient conservé d'originalité saillante. L'Egypte était la seule contrée où se fussent conservés des restes, pour ainsi dire momifiés, d'ime civilisation comparativement à la haute antiquité de laquelle celle de la Grèce et de Rome semblait ne dater que de la veille ou du jour même , et l'on voyait cette terre du passé , avec ses merveilles et ses mystères, se poser comme une vaste pétrification en face des réalités vivantes du présent. Elle était ainsi de nature à exciter la curiosité plus vivement que toute autre. L'étranger contemplait avec vénération ce fleuve sacré, le plus célèbre du monde, roulant ses flots puissants et bienfaisants , ce Nil, dont l'origine entourée de mystère provoquait déjà, irrésistiblement, la curiosité de l'explorateur, quoique nous ne connaissions bien qu'un seul de ces voyages de découverte, mentionné comme une tentative entreprise non sans succès^ : c'est l'expédition qui fut envoyée par Néron à la recherche des sources du Nil, et dont parle Sénèque^. Au fort de l'été, la crue du fleuve couvrait toute la Basse-Egypte d'une immense nappe d'eau, de laquelle des villes, des bourgades et des maisons bâties sur des éminences naturelles ou artificielles, sortaient semblables à des lies. D'innombrables embarcations , ne consistant en grande partie qu'en troncs d'arbre creu-
i Hérodote, H, 35.
2 Lucien, De navig.., 44.
3 QMXst. nat. ,yi, 8.
sésS OU en ajustements de vases d'argile rattachés ensemble, s*y croisaient dans tous les sens^.
Les nombreux paysages égyptiens dans les mosaïques et les fresques dont on ornait les appartements et d'autres locaux^, témoignent de l'impression profonde que la bizarre originalilé de la végétation et du règne animal , en Egypte » avait produite sur les Romains , et montrent jusqu'à quel point elle occupait leur imagination. On y voit des oiseaux de marais nager dans des eaux couvertes des fleurs blanches du lotus; l'hippopotame se cache et le crocodile est à l'affût dans des massifs de roseaux élancés et d'arbustes; au bord, l'ichneumon se glisse en tapinois, le serpent joue de la langue et l'ibis se nettoie avec son bec crochu; enfin, au-dessus de toute cette végétation touffue, des palmiers balancent majestueusement leurs couronnes ailées, soutenues par la svelte tige de l'arbre^. Dans ces paysages,, on voit des maisonnettes de forme bizarre, comme il s'en trouve, à ce qu'il paraît, encore aujourd'hui dans le pays de Dongola'*, et les hommes y sont remplacés par des pygmées , comme si ce pays de merveilles avait dû nécessairement aussi être habité par des êtres appartenant
* Héliodore, Éthiopiques, I, 31.
2 Strabon. XVII, p. 788. — Juvénal, XV, 126, etc.
3 Jahn en a reproduit quelques-uns dans le Columhar, de la VHla Doria Panftli, p. 22. Toutefois la mosaïque de Palestrina, sur laquelle les animaux du monde réel sont entremêlés d'animaux fabuleux, est celle qui fait le mieux ressortir l'intérêt qu'on prenait aux espèces du règne animal particulières à l'Egypte. Voir Barthélémy, Mos, de Pal., p. 35, et le C. /. G., III, 6131 b. Malheureusement les inscriptions de cette mosaïque sont derenues en partie inintelligibles.
*' Vie deSepHme Sévère^ chdp. xtii : Jucundam sibi peregrinationem hanc. ... propter noyitatem animalium vel locorum fuisse, Severus ipse postea semper ostendit .
s Westphal, la Campagne de Rome, en allem., p. 104.