LIVRE VU. — LES VOYAGES
portefaix du port% Alexandrie avait une industrie grandiose. Les métiers de tissage fournissaient les tissus les plus fins de lin et de byssus; ses verreries, les vitrifications les plus brillantes, les plus artistement travaillées et les plus précieuses , de toutes les formes et de toutes les couleurs; les fabriques de papyrus, toute espèce de papier, depuis le plus fin pour écrire jusqu'au plus commun pour remballage. L'incessante activité de son immense population, toute laborieuse, industrieuse et poursuivant le lucre, frappait, surtout comparativement à Tagitation stérile de la foule oisive de Rome. Ce fut là surtout, avec le mélange et la confusion de toutes les religions et de tous les cultes > phénomène très-naturel dans un port de mer ouvert aux peuples du monde entier, ce qui excita Tétonnement d'Adrien, lors d*un second voyage qu'il fit à Alexandrie, après avoir déjà visité l'Egypte une première fois en 130. a Personne, » écrivit-il à son beau-frère Servien ( probablement dans Tannée de son troisième consulat, en 134), « n'est inaclif ici; chacun a quelque profession. Les goutteux ont de la besogne, les aveugles sont affairés, les chiragres eux-mêmes ne sont pas oisifs. L'argent est le dieu qu'ils, adorent, tous sans exception, juifs, chrétiens, etc. 2. »
On comprend que la population d'une ville de fabrique et de commerce aussi opulente fût arrogante , au plus haut degré. L'orgueil de ce peuple marchand de l'Egypte était encore rehaussé par le sentiment qu'il avait d'être indispensable à Rome, dont l'existence dépendait en grande partie du résultat des récoltes et de l'importation des grains
I Lucien, Toxaris, 31.
^ Vie de Saturnin, chap. tiii : Nunimus illis deus est (d'après Lehrs).
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de celle contrée * . < Quelqu'un se met-il à faire l'éloge du Nil, » dît Dion Chrysosloine aux Alexandrins 2, « vous prenez un air aussi fier que si vous arriviez voguant d'Ethiopie en droiture. 1» Là où il était si facile de gagner des millions, le luxe et le libertinage aussi devaient être grands. L'humeur satirique et moqueuse, particulière aux Égyptiens, n'admettait pas de frein dans leur capitale, où elle allait jusqu'à la licence la plus effrénée^ n'épargnant pas les plus puissants, pas même les empereurs qui avaient été leurs bienfaiteurs ^. Le danger môme ne les retenait pas. Sénèque put faire honneur à la réputation de sa tanle maternelle d'être restée, pendant seize ans, bien qu'elle fût la femme du viceroi d'Egypte, à l'abri de tous les mauvais propos, dans une ville aussi spirituelle et loquace toutes les fois qu'il s'agissait de bafouer le gouvernement. La folâlrerie, le rire et la joie bruyante y dominaient partout, ne laissant aucune place pour la réflexion sérieuse et le recueillement de l'esprit, en vue d'intérêts plus élevés*. Là aussi tout pivotait autour de la fameuse maxime « Du pain et des spectacles^ p. Bien qu'Alexandrie eût un amphithéâtre déjà du temps de Strabon ^ , les jeux qu'on y goûtait le plus , cen
i Pline le Jeune, Panégyrique, chap. xxxi : Superbiebat ventosa et insolens natio, quod victorem quidem populum pasceret tamen; quodque in suo flumine, in suis navibus vel abundanlia nostra, vel famés esset.
2 Oraê., XXXn, p. 373 M.
3 Ibid., p. 367. — Suétone, Vespasien, chap. xix : Alexandrini Cybiosacten eum appeUare persévéra verunt. — Dion Cassius, LXVI, 8. — Vie de Saturnin, chap. viii (au sujet d'Adrien). — Hérodien, IV, 9, 2 (au sujet des moqueries des Alexandrins^ qui occasionnèrent le massacre de Caracalla). — Dion Cassius, LXXVII, 22.
^ Consolations à Helvie^ 19, 6.
^ Dion Chrysostome, l, c, au commencement ; puis 379 M.
6 Ibid., 370 37.
7 xvn, p. 795.