LIVRE VII. — LES VOYAGES
à Cnide que pour admirer la Vénus du même artiste, regardée par beaucoup de personnes comme le premier chefd'œuvre du monde entier. Si l'on ne trouve aucune mention de voyages faits par des Romains à Olympie, cela peut tenir au hasard , car il paraît que les Grecs avaient , assez généralement, conservé l'habitude d'y aller ^ Mais, ce qui fait bien ressortir combien l'intérêt des souvenirs historiques l'emportait, dans les pérégrinalioiis des Romains, sur le goût des arts, c'est que le premier apparaît presque partout comme le mobile dirigeant, tandis qu'il n'est jamais qu'exceptionnellement et fortuitement question du second. En effet, l'intérêt qu'ils prenaient aux choses d'art était le plus souvent tout extérieur et superficiel, c'est-à-dire uniquement déterminé, d'ordinaire, par le prestige du nom de l'artiste et la célébrité de son œuvre.
« Qui a vu une bonne fois la statue ou l'image qu'il voulait voir, s'en va satisfait et ne revient plus , » a dit quelque part Tacite 2; et cette remarque s'appliquait, sans doute, à la grande majorité des voyageurs de sa nation. Sous ce rapport aussi, les voyages des Romains du temps ressemblaient à ceux des touristes anglais de nos jours, non moins que par la recherche assidue et consciencieuse des lieux auxquels sont attachés des souvenirs historiques'.
Dans tous les temps, la grande majorité des Romains devaient, il faut bien l'admettre, après tout, sentir comme s'exprimait Atlicus au sujet d'Athènes. « Les lieux, dit-il;
1 Épictète, Dissert. ^ I, 7, 23.
^ Dialogue des orateurs, chap. x : Ut semel vidit, transit et contentus est, ut si picturam aliquam Tel statuam Tidisset.
3 M. Friedlaender, pour le plus ample déyeloppement de cette thèse^ renvoie à un traité spécial publié par lui en 1852 : Sur le sentiment de Vart chez les Bomains de V empire, en allemand.
Ali MOEURS ROMAINES.
qui portent des (races de ceux que nous aimons et admirons, produisent une certaine impression sur nous. Môme A^thënes, ma ville favorite, ne me réjouit pas tant par ses constructions helléniques et ses précieux chefs-d'œuvre des artistes anciens que par le souvenir de ses grands hommes, en me rappelant où ils demeuraient ^ où ils avaient Thabitude de s'asseoir et de se promener en causant, ainsi que par leurs tombeaux, dont la vue m'intéresse également ^ »
3*" Le sentiment de la nature.
Différence dans le sentiment de la nature chez les anciens et chez les modernes. — 11 a, dans Tantiquiléy surtout un caractère religieux. — Intérêt pour les localités célèbres et décrites par des poètes. — Intérêt pour le phénoménal et le monstrueux dans la nature. — Plaisir qu'on trouvait aux beautés de làiiature. — Les rivages de la mer. — Les rives des lacs et des fleuves. — Causes de la prédilection pour les sites riverains. — Plaisir que l'on trouvait aux horizons étendus et sereins. — L*idée de la belle nature restreinte aux paysages gracieux et riants. — Défaut de sens pour les beautés de la nature alpestre. — Les ascensions de hautes montagnes sont rares. — Le sens pour Télément sauvage et romantique dans la nature n'est devenu général, en Europe, que depuis le dernier siècle. — Caractère du sentiment de la nature chez les modernes. — Le sens pour le paysage et l'attention aux effets de lumière manquent dans l'antiquité. — Liaison entre ce qu'il y avait d'étroit et de borné ^dans le sentiment de la nature comme dans la direction même des voyages. — Manque d'excitations favorables aux voyages lointains. — L'Italie prête encore aujourd'hui à des observations semblables.
Le sentiment de la nature apparaît beaucoup plus en relief dans les voyages des Romains que l'amour de Tart, « Dans tout ce qui tend à récréer l'esprit et à nous procurer
î Cicéron, De legibus, II, 2, 4.