‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins (volume 2)Chapitre 244 sur 258 · LIVRE VU. — LES VOYAGES · texte numérisé non relu

LIVRE VU. — LES VOYAGES

des jouissances, dit Atticus^ la palme est à la nature, m Mais cet intérêt se montre le plus souvent , chez les anciens , tout différent de ce qu'il est chez les modernes. Souvent même, il ne dérivait d'aucune impression immédiate, mais n'était qu'indirectement provoqué et déterminé par la célébrité, la rareté, l'extraordinaire, ou bien par la sainteté des objets et des phénomènes qui avaient frappé l'imagination.

C'est par ce caractère religieux que le sentiment de la nature, dans l'antiquité, se distinguait essentiellement de celui qui y correspond chez les modernes. Les grands phénomènes du monde physique remuaient les anciens bien plus profondément qu'ils ne nous impressionnent; se sentant comme en présence d'une action divine ou démoniaque, l'étonnement ou l'admiration dont ils étaient frappés se traduisait toujours , alors , en une espèce d'adoration religieuse. Quelque altération qu'eût subie la croyance aux anciens dieux , dans le cours des siècles , cette superstilion-là s'était conservée chez les Romains, comme chez les Grecs de l'époque. D'ailleurs, les phénomènes qui la provoquaient ne restaient-ils pas toujours les mêmes? n'agissaient-ils pas toujours sur l'âme avec une égale puissance ?

Parmi les nombreux passages d'auteurs et de poêles latins du temps, dans lesquels se manifeste ce caractère religieux du Sentiment de la nature , bornons-nous ici à citer le suivant : « Quand vous apercevez, » dit Sénèque le Philosophe, « un bois sacré , formé de vieux arbres bien serrés les uns contre les autres et de haute futaie, où la masse touffue des branchages, entrelacés dans tous les

» Dans Cicéron, De legibus, H, 1, 2.

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sens, masque la voûte du ciel , le développement gigantesque des arbres^ le mystère du lieu et l'admiration* des ombres , fortes et continues , qu'ils projettent sur la rase campagne, font que vous vous sentez comme en présence d'une divinité. De même, quand vous verrez une grotte dont la pierre est toute rongée par le temps , qui a fait un trou profond dans les flancs d'une montagne, et que cette excavation n'a rien d'artUicfel , mais est tout entière l'effet de causes naturelles, cette vue remplira votre âme du sentiment de l'existence d'un pouvoir supérieur. Nous vénérons les sources des grands fleuves; là, où le flot impétueux s'échappe du goufTre qui le dérobait à nos yeux , s'élèvent des autels ; les sources thermales ont leur culte, et maint lac est réputé sacré, !à cause de la teinte sombre ou de l'insondable profondeur de ses eaux^ » Dans la solitude et dans le recueillement que produit le silence de la nature, quand on se sentait plus près de la divinité , plus directement exposé à son action et dans le cas d'avoir le plus besoin de sa protection ^ le sentiment religieux arrivait à se manifester plus souvent et plus vivement qu'au milieu du tumulte et du bruit des villes^ et le voyageur en chemin s'arrêtait parfois, involontairement, comme en extase devant la demi-obscurité des grottes, des vieux arbres, ou des collines entourées de haies*. Ainsi, Ton recherchait des lieux remarquables par l'aspect grandiose ou la beauté de la nature, non-seulement pour se réjouir de cette vue, mais encore pour adorer la divinité

1 Sénèque, Lettres, 41. — Preller, dans sa Mythologie romaine, cite d'autres passages semblables.

* Apulée, JP/oricfes , I, 1. — Voir aussi les deux inyocations poéUques de Silvain, dans la vallée du Tessin (Henzen, 6761) et près d'Axima (Orelli , 1613).

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