LIV E VII. — LES VOYAGES
une vue agréable était estimée comme un des plus grands avantages de toule propriété *.
Il est éminemment caractéristique, pour la direction indiquée du sentiment de la nature chez les Romains , que le mot agrément [amœnitas) est celui qui , dans leur langage, revient le plus souvent comme un terme d'éloge, et se rapproche le plus, par le sens qu'ils y attachent, de ce que nous appelons la belle nature. Ils emploient bien aussi, mais rarement, Tépithète pulcker. En effet, l'idée qu'ils se faisaient des beautés de la nature était beaucoup plus étroite que celle qui a déterminé l'acception moderne du mot. Quintilien dit quelque part^ que réloge du bel aspect {species) d'un paysage ne peut s'appliquer qu'aux pays de plaines^ aux sites gracieux et à ceux du bord de la mer. La rudesse et le caractère sauvage, la terrible majesté, l'uniformité sombre mais grandiose, dans les tableaux delà nature, ne prêtaient pas à l'admiration , d'après le sentiment romain. Elle était restreinte aux sites des pays de vallées et de collines, aux rebords extérieurs des chaînes de montagnes , et ne s'étendait pas plus à celles d'une grande hauteur qu'aux landes et aux marécages, aux masses de rochers et aux déserts sans eau. Les hommes de ce temps-là étaient insensibles à Yetie^ magique que produit sur nous l'aspect désolé de la Cam. pagne de Rome, telle qu'elle est aujourd'hui. Dans Cicéron^, Atticus, surpris de la beauté de l'île de Fibrénus,
* Digeste, VIII, 1, 15, § 1, Pomponianus, libro XXIII, ad Sabinum : Serntutum non ea natura est ut aliquid faciat quis, yeluti TÎridia (yulgo TÎridaria) tollat, aut amœniorum prospectum prœstet, elc.
2 III, 4, 27 : Est et locorum (laus) qualis Siciliœ apud Ciceronem, in quibus similiter speciem et utilitatem întuemur : speciem inaritimis, planis, amœnis ; utilitatem salubribus, fertilibus.
3 Delegibus, 11,1,2.
dit que, s*étaQt figuré les environs d'Arpinum comme un pays toul de rochers el de montagnes, il avait été fort étonné d'apprendre que son ami trouvât tant de plaisir à cette contrée. Il y avait notamment, dans Téducation d'alors, absence de tout ce qui fait comprendre les merveilles du monde alpestre. L'impression qu'elles faisaient sur les Romains ressemblait, probablement, sissez à ce qu'éprouvent les voyageurs modernes à la vue des solitudes glacées du pôle arctique; il n'y avait de moins que l'admiration de nos contemporains pour la terrible sublimité de telles scènes. A une époque où les Romains franchissant les nombreuses routes des Alpes se comptaient chaque année par centaines > ou plutôt par milliers, et où THelvétie était habitée par des Romains, les voyageurs des Alpes n'avaient des yeux que pour les difficultés, les périls et les terreurs dont ils y étaient menacés, pour l'escarpement des pentes et l'exiguïté des sentiers à gravir le long des bords vertigineux d'affreux précipices, pour la solitude inhospitalière des mers de glace et des surfaces couvertes de neige , ainsi que pour le terrible roulement des avalanches. Il suffit, pour s'en convaincre, de voir comment Strabon* a décrit les routes delà partie occidenlale des Alpes surtout, et Claudîen^ le passage du Splugen. Ce défaut de sens pour le charme du côté sublime de ces terreurs, inspirées par la nature, peut seul, comme l'a très-bien fait observer Alex, de Humboldt dans son Cosmos ^ , expliquer pourquoi il ne nous est parvenu de l'anliquité aucune description des
1 IV, 6, p. 204.
2 De bello getico, 340, etc.
3 Au tome II, p. 257 de l'édition originale.