‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins (volume 2)Chapitre 251 sur 258 · LIVRE VII. — LES VOYAGES · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — LES VOYAGES

neiges éternelles de la chaîne des Alpes, de la vive rougeur dont le crépuscule du soir et du matin les colore, de la beauté des glaciers avec leurs teintes bleues, ni du grandiose de la nature en général dans le paysage suisse; pourquoi Silius Italiens ^ représente la région des Alpes comme un effroyable désert privé de végétation , tandis quMl chante avec amour les moindres gorges de TKalie et les bords buissonneux du Liris.

C'est pour cela aussi qu'il n'est presque jamais fait mention , dans les écrits du temps , d'ascensions de hautes montagnes, pour le plaisir de jouir d'un vaste panorama, car on se procurait beaucoup mieux le genre de vues qu'aimaient exclusivement les Romains , d'éminences d'une élévation moindre. Les éloges que Pline l'Ancien donne aux naturalistes, ses devanciers, pour leur zèle infatigable dans la recherche de simples, qui ne les faisait reculer dans leurs explorations, ni devant l'âpreté des sommets de montagnes entièrement dépourvues de routes, ni devant la solitude des déserts 2, montrent bien comment on ne voyait, en général, que la fatigue à endurer dans l'ascension des montagnes. « Ceux, » dit Strabon^, « qui ont escaladé la cime couverte de neiges éternelles du mont Agrée, près de Mazaca, en Cappadoce, rapportent qu'on aperçoit de là deux mers, celle d'Jssus et celle du Pont; mais il est peu de personnes qui aient osé y monter. » Ajoutons cependant que le même géographe* parle d'un belvédère en marbre construit par les Perses sur le Tmolus, près de Sardes, duquel on jouissait

1 ni, 477 ; IV, 348 ; VIII, 399.

2 Pline, Hist. naL, XXV, 3.

3 XII, 2, 8, p. 538.

* XIII, 5, p. 625.

d'une large vue d'ensemble sur le pays environnant. La seule montagne dont on mentionne l'ascension, est TEtna * ; mais c'était évidemment moins pour jouir de la vue que pour étudier la nature volcanique de ce géant, • qu'on y montait, notamment aussi pour mieux observer le phénomène des immenses surfaces de neige ^ dans le voisinage immédiat du cratère ignivome. C'est au moins dans ce but que Sénèque^ invita Lucilius à y monter. Adrien en fit l'ascension pour contempler du sommet le lever du soleil, que l'on y disait accompagné du phénomène d'un arc-en-ciel '. Le même empereur, et après lui Julien, firent celle du Casius, parce que, disait-on, du " haut de cette montagne, on voyait paraître le soleil avec le deuxième chant du coq*. On prétendait, d'ailleurs, que de la cime du mont Ida aussi, on découvrait le disque sot laire avant le point du jour ^.

Le plaisir que l'on trouve aux scènes de la nature d'un caractère sauvage , sombre et imposant par l'effroi qu'elles inspirent^ est si généralement goûté , de nos jours , que l'on a regardé l'absence, dans l'antiquité, de cette direction de l'esprit, qui y existait tout au plus exceptionnellement, chez quelques individus, mais dans laquelle on ne voulait voir que le fait d'une aberration particulière de leur esprit inconstant et blasé ^, comme le propre du sentiment de la nature, chez les anciens, et un trait d'un

1 Slrabon, VJ, 2, 8, p. 274.

2 Lettres, 79.

3 Vie d'Adrien, chap. xiii.

* Ihid., chap. xiv, avec la note.

6 Diodore, XVII, 7.

^ Ils recherchent les sites sauvages des montagnes, parce que « delicata fastidio sunt », dit Sénèque. De tranq. animi, 2, 13.

■^fcn^i . . . — - -^->«--

Page 1