LIVRE VI. — LES SPECTACLES
sur les Tarquîns, n'y prenait pas un intérêt moins vif*. Un siècle et demi plus tard encore, à une époque où l'empire se trouvait depuis longtemps brisé par les flots de la migration des peuples et où le roi des Goths, Théodoric, gouvernait à Rome, les mêmes passions séculaires continuaient d'agiter le cirque. Théodoric accorda souvent aux Romains le passe-temps de leurs spectacles favoris, ce qui lui valut d'être salué par eux des noms de Trajan et de Valentinien, empereurs dont il avait pris les règnes pour modèle du sien^. Son secrétaire intime, le savant Cassiodore, s'étonnait de trouver au cirque une agitation beaucoup plus grande qu'à tous les autres spectacles*. Le vert gagne l'avance, une partie du peuple se morfond; le bleu la reprend, voilà qu'une autre partie se désole. On se passionne pour le triomphe d'une chose qui ne rapporte rien, on retombe dans la douleur ou le chagrin sans avoir éprouvé la moindre perte qui le motive; on apporte aux plus vaines disputes la même ardeur que s'il s'agissait de re* pousser un danger menaçant la patrie. Toujours encore, comme par le passé, les jeux du cirque bannissaient de la société la gravité morale et le sérieux, occasionnaient les plus sottes querelles, détruisaient toute probité et formaient une source permanente de dissentiments et de discordes. Ainsi la rivalité des couleurs survécut à l'empire d'Oc-
ï Ammien Marcellin, XIV, 6, 26; XXVIII, 4, 11 et 29. — Voyez aussi Symmaque, X, 29 et 25 : Exspectantur quotidie nuntii, qui appropinquare urbi munera promissa confirment; aurigarum et equorum fama colligitur; omne vehiculum, omne navigium scenicos artifices advexisse jactatur.
2 Exe. Valesii, 60. (Ammien, éd. Wagner et Erfurdt, I, p. 620.) — Cassiodore, Chronicon, 519. — Voir aussi Gregorovius, Histoire de Borne au moyen âgCy I, 286-295.
^' Cassiodore, Var., III, 57, ainsi que I, 27 et 30-33.
cident et ne finit à Rome qu'avec les jeux du cirque même. Ce fut le roi des Goths Tolila qui , le dernier, en 549, fit courir des chars dans cette ville, déjà bien dépeuplée' et bien appauvrie ^
Pour donner de l'échelle grandiose sur laquelle les hauts fonctionnaires de Rome organisaient d'habitude, déjà dans les premiers temps de Tempire, les jeux qu'ils avaient à donner au cirque, il est une source de renseignements de beaucoup postérieure, la correspondance encore existante de Symmaque, qui vivait à la fin du quatrième siècle, au sujet des préparatifs pour les jeux par lesquels il célébra la préture de son fils. En effet, il n'est guère probable que le$ sénateurs de Rome, dans les trois siècles antérieurs, le cédassent en richesse princièreet eh amour du fast princier, à leurs descendants de Fépoque du règne de Théodose, mais il y a tout lieu de présumer qu'il n'y eut dans les apprêts des uns et des autres, pour leurs spectacles, guère de différence, à part celle qu'il pouvait y avoir dans les mesures à prendre pour l'acquisition de l'effectif nécessaire en hommes et en chevaux. Au commencement de l'empire, il paraît que l'entreprise de ces fournitures était l'affaire des partis, tandis que Symmaque, d'après ce qui résulte du moins de ses. lettres, dut se charger directement lui-même d'acheter ou de louer les chevaux, comme d'engager les cochers. Si d'ailleurs Symmaque, nous l'avons déjà fait observer ailleurs, n'était pas précisément un des sénateurs les plus riches de son temps et que les spectacles donnés par son fils peuvent avoir été beaucoup surpassés par l'éclat d'autres fêtes, comme on Ta vu page 22^ il est certain, néanmoins, que ces spec-
^ Gregorovius, I, 436.