LIVRE VI. — LES SPECTACLES
des gens du troisième ordre ne parvenait à gagner ses places, malgré le grand nombre des avenues, qu'à travers la presse d'une épouvantable cohue ; car, avec la curiosité de cette population immense pour les spectacles, il rfy avait, dans les premiers siècles de l'empire du moins, jamais assez de places. La possession de deux solides esclaves de Mœsie, sous la protection desquels on pût se procurer sans péril une bonne place, était, au temps de Trajan, un des principaux souhaKs des personnes peu aisées ^ Il parait aussi qu'on vendait, pour Tusage du public, au cirque même, des coussins grossièrement rembourrés de jonc (tomentum circense)^. Vu l'impossibilité de couvrir le cirque tout entier d'une tente, il n'y avait pas d'autre abri contre le soleil que des chapeaux et des ombrelles, contre le vent et la pluie, que de grands manteaux. Le cirque n'en était pas moins très-couru, même par les femmes, qui, bravant la foule, la chaleur et la poussière, s'y montraient en grande toilette , et dont la présence donnait au spectacle un attrait de plus pour les hommes, au milieu desquels elles prenaient place, comme nous l'avons déjà dit 3.
^ Les jeux du cirque étaient précédés d'une solennité religieuse. Une grande procession, avec nombre d'images des dieux, descendait du Capilole, traversait le forum décoré pour la fête, puis, en prenant à droite et passant entre les boutiques du quartier toscan , le velahrum et le marché aux bœufs, pour faire ensuite son entrée au cirque par la grande porte du milieu et, finalement, le long de l'hippodrome , le tour des colonnes terminales. Le magistrat or-
1 Juvénal, IX, 142.
2 Martial, XIV, 160. — Sénèque, De vitœ brev., 25, 2.
3 Tome I, p. 376.
donnateur des jeux la conduisait, lorsque c'était un préteur ou un consul, debout sur un char élevé, dans le costume d'un général triomphateur, drapé des larges plis flottants de la toge de pourpre brodée d'or, par-dessus la tunique à palmes également brodées , le sceptre d'ivoire avec Taigle à la main, pendant qu'un esclave de l'État tenait au-dessus de sa tête une énorme couronne de feuilles de chêne , en or et garnie de pierreries. Il paraît que ses enfants aussi prenaient place dans le même char ou montaient les chevaux qui le traînaient, suivant l'étiquette adoptée pour le triomphe. Une bande de musiciens et une partie de l'escorte, formée en colonne, précédaient le véhicule , qu'entourait une troupe de clients en toges blanches. Auguste, lors d'une indisposition, se fit porter en tête du cortège dans une litière , pour ne pas perdre le bénéfice de l'honneur qui lui était dû. La procession avançait au son des flûtes et des trompettes ; les images des dieux étaient les unes portées sur des brancards et sur des trônes, les autres promenées sur des chars somptueux^ richement décorés et traînés par des mulets, des chevaux et des éléphants; ces chars avaient pour ornements les attributs de chaque divinité; les collèges de prêtres et des corporations religieuses en formaient la nombreuse escorte. Le cérémonial [de la procession était arrêté jusque dans les moindres détails, avec la minutie pédantesque du culte romain, et la moindre dérogation aux règles établies suffisait pour annuler toute la solennité. Il fallait alors recommencer les jeux. Or, comme il dépendait entièrement de ceux qui trouvaient leur compte à ces reprises d'en ramener la nécessité à plaisir, en contrevenant au cérémonial, Claude prit le parti de limiter à un seul jour la durée des jeux du cirque, dans ces cas de re-