LIVRE VI. — LES SPECTACLES
nouvellement, ce qui coupa court en quelque sorte à cet abus. La foule assemblée recevait le cortège triomphal en se levant , avec des battements de mains et des acclamations; et, de même que Ton voit encore aujourd'hui en Italie, lors des processions dans lesquelles on promène les images des saints, nombre d'assistants invoquer leur patron céleste et se recommander à sa bienveillance tutélaire, de même, à cette époque, les campagnards acclamaient Cérès, les soldats Mars, les amoureux Vénus, et n'étaient souvent peut-être même pas éloignés d'interpréter le branlement d'une figure divine sur son char, comme un signe de tête à leur adresse. Cependant, comme nous l'avons déjà dit ailleurs , les sympathies politiques et les vœux de la population éclataient aussi, quelquefois, dans ces occasions. Celles-ci y prêtaient d'autant mieux qu'aux processions dont il s'agit, outre les images des dieux, on portait aussi celles des empereurs et de membres de leurs familles, notamment de ceux auxquels avaient été décernés les honneurs divins dont on était alors si prodigue, ou d'autres personnes encore à la mémoire desquelles on voulait particulièrement rendre hommage. On comprend quelles graves et lugubres pensées devaient revenir à l'esprit de l'homme méditatif, aux temps du règne d'un Titus ou d'un Trajan , quand il voyait repasser sous ses yeux les figures des hommes si beaux et des femmes si belles de la famille des Césars, et que ses regards se portaient sur les traits dans lesquels s'exprimait si bien le génie du grand Jules, sur l'air de profondeur impénétrable de la physionomie d'Auguste, et sur la beauté sans tache de la femme qui le gouvernait , sur le superbe Germanicus et la magnanime Agrippine, son héroïque épouse, sur tant d'autres portraits encore , et finalement sur la plus
touchante de ces figures, celle du jeune Brilannicus, dont la tendre adolescence , si riche d'espoir, avait succombé au plus odieux des assassinats. Tout cela pouvait impressionner vivement; mais la masse, le gros des spectateurs ne voyaient, eux, dans cette éternelle procession, qu'ils avaient déjà vue tant de fois et qui les désespérait par sa lenteur solennelle, qu'une cérémonie interminable; aussi la comparait-on à une préface ennuyeuse.
Pour déterminer la direction de la course, on avait érigé, aux deux extrémités arrondies de l'espace à parcourir, trois colonnes ou bornes de forme conique et pratiqué au milieu , entre ces deux lignes terminales , dans toute la longueur de l'hippodrome, un mur bas {spina) sur le massif duquel se dressaient les deux obélisques déjà mentionnés plus haut , et qui était surmonté , en outre , de colonnes, de statues des dieux et d'objets moindres consacrés aux divinités. Quand, et c'était là probablement le nombre auquel on se bornait le plus souvent, quatre chars entraient en lice pour se disputer le prix de la course, ils s'élançaient des quatre portes les plus rapprochées du mur à la droite de celui-ci , parcouraient la lice jusqu'aux colonnes terminales de l'extrémité opposée et, après en avoir fait le tour, revenaient par la gauche du mur au point de départ de la course. Avaient-ils ainsi arpenté sept fois consécutivement l'hippodrome, sur toute sa longueur, dans les deux sens, en allant et revenant, le vainqueur était celui qui franchissait le premier, à la fin du septième tour, une ligne tracée par terre avec de la craie , près de l'entrée. Afin que les spectateurs pussent, à tout instant, se rendre compte du nombre de tours déjà faits, on avait placé sur le mur de séparation entre les colonnes terminales, à une hauteur suffisante, sept dauphins avec autant