‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins (volume 2)Chapitre 39 sur 258 · LIVRE VI. — LES SPECTACLES · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LES SPECTACLES

qu'il y avait à faire sept fois. Dans les efforts suprêmes qu'on y faisait pour tourner avec la moindre perte de terrain possible, les chars étaient souvent lancés les uns contre les autres, ou se heurtaient contre la borne même; les suivants se renversaient aussitôt sur l'obstacle qui leur barrait le chemin, et, dans un clin d'œil, on ne voyait plus qu'un abatis tout ensanglanté d'hommes, d'animaux et de débris, couchés par terre pêle-mêle.

Mais le spectacle le plus curieux, c'étaient, comme l'a fait observer avec justesse un auteur chrétien ^ , les spectateurs eux-mêmes. Les tribunes et rangs de sièges, disposés en amphithéâtre, à une grande hauteur et sur un espace immense, à perte de vue, étaient couverts d*une mer mouvante de centaines de milliers d'hommes, et toute cette multitude, animée d'un intérêt passionné, voisin du délire. Plus la course approchait de son terme , plus on voyait croître l'anxiété, les craintes ou la rage, se manifester la jubilation, ou éclater la pétulance du public. Ne perdant pas un moment les chars des yeux, les spectateurs battaient des mains et criaient à tue-tête , bondissaient sur leurs sièges, se penchaient en avant, agitaient leurs mouchoirs et leurs vêtements, excitaient les chevaux de leur parti par des clameurs, étendaient en gesticulant les bras vers la lice, grinçaient les dents, menaçaient de la mine et du geste, se querellaient, proféraient des invectives, ou se délectaient dans la jouissance de leur triomphe. Le premier char atteignait-il enfin le but, la jubilation des gagnants, à laquelle se mêlaient les jurons et les imprécations des perdants, retentissait au loin, comme un tonnerre, sur

1 Lactance, Inst. div., VI, 20, 32.

les rues désertes de Rome, où elle annonçait la fin de la lutte aux personnes restées à la maison \ et arrivait encore à l'oreille du voyageur, quand il avait déjà la ville loin derrière lui 2.

Bien que les courses durassent ordinairement depuis l'aube jusqu'au soir, avec quatre pauses, dont la principale avait lieu vers l'heure de midi^, pendant laquelle beaucoup de spectateurs s'absentaient probablement ^ le peuple ne s'en lassait pas, malgré Tardeur du soleil ou les giboulées, mais persistait à suivre jusqu'au bout, avec la même ardeur infatigable, son spectacle favori.

Le vallon jadis si magnifiquement orné et si plein de

vie, ainsi que de bruit, entre TAventin et le Palatin, est maintenant une des parties les plus désolées, les plus mornes et les plus désertes de l'ancienne Rome. Sur le mont Palatin se trouvent les vastes ruines des palais impériaux, sur l'Aventin quelques églises et couvents isolés s'élèvent au-dessus des vignes et des jardins. Des masses de décombres, provenant de la ruine des temples et des palais qui, jadis, embellissaient aussi ce dernier, ont glissé sur ses pentes jusque dans la vallée. Au milieu de cette triste solitude, il y a un champ de repos, d'un aspect pauvre, misérable, dépourvu même de clôture : c'est le cimetière des Juifs. Le fond du vallon est arrosé par le

1 Sénèque, Lettres, 83, 7. — Juvénal, XI, 197.

^ Rutilius Numatianus, Ji., 201, etc.

3 De là la distinction en antemeridianum et pomeridianum spectaculum, dans S. Augustin (Conf. YIII, 6), et déjà dans Cicéron {Orat. 47, 157), qui recommande cette dernière locution en ces termes : « Pomeridianas quadrigas quam postmeridianas libentius dixerim. »

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