‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins (volume 2)Chapitre 59 sur 258 · LIVRE VI. — LES SPECTACLES. i · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LES SPECTACLES. i

procureurs de leur permettre de se produire. Sous le règne de Tibère , alors que les jeux étaient rares , Sénèque entendit un myrmillon se plaindre d'être condamné à perdre ainsi ses plus belles années \ Les gladiateurs avaient

leur point d'honneur professionnel ; ils regardaient comme

une honte de combattre avec des collègues reconnus moins forts qu'eux^. Une bravoure sauvage et la certitude que l'attachement à la vie était le dernier de leurs titres à la pitié des spectateurs, les remplissaient d'un souverain mépris de la mort'. Les blessures lestplus graves ne leur arrachaient pas le moindre cri*. Épuisés par la perte de leur sang, ils faisaient encore demander à leurs maîtres s'ils devaient cesser le combat ou mourir^; les moins braves même savaient garder une certaine dignité en succombant^. Employés par les chefs de parti dans les guerres civiles, ce qui arriva mainlefois encore sous l'empire, ils ont le plus souvent combattu et même fait campagne vaillamment. On les a vus porter jusqu'au sacrifice le dévouement à la personne du maître qui les engraissait pour l'arène. Quand, après la bataille d'Actium, princes et peuples se détournaient delà cause perdue de Marc-Antoine, les gladiateurs qu'il avait fait réunir à Cyzique, pour fêter les victoires sur lesquelles il comptait, lui restèrent fidèles. Us se mirent en route de leur propre mouvement, avec la détermination de pénétrer jusqu'à lui en Egypte, sans se laisser arrêter par les remontrances, ni parles obslacles. N'ayant pu, néan-

1 Sénèque, De provid.y 4, 4.

2 ihid., 3, 4.

3 Sénèque, Dial., II, chap. xvi, 2.

* Cicéron, Tusc, II, 20, 46.

5 Ihid., II, 17, 41.

« Ibid, et Sénèque, Lettres, 30, 8.

moins, forcer le passage, et désespérant de la possibilité de rejoindre leur maître, ils lui envoyèrent un message, avec la prière de venir les trouver lui-même en Syrie, et ne renoncèrent à son drapeau qu'à défaut de toute réponse de sa part ^ C'est contre ces mêmes gladiateurs qu'Hérode prêta son appui à Didius, légat d'Auguste ^.

Mais malheur à celui que poursuivait, au milieu de cette société abrutie, abjecte et misérable, le regret d'un passé heureux, d'une patrie lointaine ^I La vie pour lui devenait un insupportable tourment; il désirait et cherchait la mort, comme le seul bonheur auquel il pût encore aspirer. En pareil cas, la surveillance la plus rigoureuse ne servait à rien. Quand on croyait avoir retiré à ces malheureux tous les moyens de se suicider, ils n'en poursuivaient Taccomplissement de leur dessein fatal que d'une manière plus héroïque. On n'a, comme il va sans dire, que des rapports isolés sur de pareils exemples; mais il ne s'ensuit pas que ceux-ci fussent rares. On peut se faire une idée des horreurs qui se passaient dans ces affreuses tanières, sans qu'il en transpirât rien, d'après un

1 Dion Cassius, LI, 7.

2 Josèphe, A. J., XV, 6, 7; B. J.,l, 20, 2. — Voyez aussi sur les gladiateurs de L. Antoine, Appien, B. C, V, 30, 33; Suétone, AugvAte^ chap. xiY ; sur ceux de D. Brutus et l'occupation du Capitole, Vellejus Paterculus, II, 58, 2; Appien, B. C, III, 49; sur ceux d'Othon, Tacite Hist., II, 12, 23, etc., 84, etc., 43; sur ceux de Vitellius, ihid., III, 57. 76, etc. ; sur les armements postérieurs de gladiateurs, Hist, Âug., Vie de DiditLS Julien, chap. viii, etHérodien, VII, 11. — Marc-Aurèle forma d'eux le corps des Obsequenies. (Voir sa biographie, chap. xxi et xxiii.)

3 Quinlilien, DecL, IX, 7 : Namque et natura redit in extremis tristis prœteritsB yoluptatis recordatlo, et mihi cum generis conscientia, cum fortunae conscius aliquando fulgor, cum libérales artes, cum omnia quondam honestiora munerario meo, domus, familia, amici ceteraque nunquam videnda in ultima mortis exspectatione succurrerent tenenti senrilia arma et ignominiosa morte perituro, etc.

rapport d'Asinius PoUion à Cicéron, sur les forfaits du questeur Balbus, à Gadès. Ce monstre fit enterrer et brûler vif, dans l'école des gladiateurs, un soldat de Pompée et ciloyen romain, Fadius, qui, cédant à la force, avait combattu deux fois comme gladiateur, mais refusait obstinément de s'engager pour Tarène^ Sénèque^ parle, comme d'un fait récent, de deux suicides héroïques de bestiaires. L'un des deux, que l'on menait dans l'arène, assis sur une charrette entre deux gardes, fit semblant d'être vaincu par le sommeil, et laissa ainsi de plus en plus pencher la tète, jusqu'à ce qu'il parvînt à la glisser dans les interstices de la roue, qui lui rompit le cou en tournant, ce qui s'explique très-bien avec la hauteur des roues dont sont, encore aujourd'hui, munies les charrettes romaines. Les conspirations, les mutineries , les évasions à main armée , étaient probablement encore assez fréquentes dans les écoles de gladiateurs, bien qu'il ne s'y retrouvât plus de Spartacus. La tentative des gladiateurs de Préneste de se mettre en liberté causa, en l'an 64, de vives inquiétudes à Rome , mais fut déjouée parla vigilance du poste militaire qui avait la consigne de les surveiller^. A Rome même, sous le règne de l'empereur Probus, quatre-vingts gladiateurs réussirent à s'évader, et l'on ne parvint qu'avec beaucoup de peine à triompher de leur résistance*. Symmaque mentionne en passant, dans une de ses lettres, un événement bien plus horrible encore que tous les faits déjà signalés. Une partie de ces intrépides Saxons qui s'aventuraient, à cette époque, sur de petites barques, de la mer du Nord dans l'Océan,

1 Cicéron, Ad fam.y \, 32.

2 Lettres, 70, 20.

3 Tacite, Annales. XV, 46.

* Zosime, I, 71.

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et répandaient, comme pirates, la terreur sur les rivages \îes Gaules, par leurs descentes accompagnées de pillage, étaient tombés entre les mains des Romains. Un certain nombre d'entre eux devaient paraître comme gladiateurs aux jeux de Symmaque. Mais, dès le premier jour, vingtneuf de ces prisonniers s'élaient mutuellement étranglés de leurs propres mains ^.

Les jeux de gladiateurs étaient annoncés au public au moyen d'affiches, que les donateurs de la fêle faisaient peindre en couleur, par des écrivains [scripfores) attitrés, sur les murs des maisons particulières et des édifices publics , voire même sur ceux des mausolées bordant des deux côtés la grande route, devant les portes des villes; aussi, certaines épitaphes contiennent-elles une prière, à l'adresse de ces écrivains, de respecter le tombeau. Il s'est conservé plusieurs affiches de Tespèce en divers endroits de Pompéji, comme par exemple celle-ci : « La famille des gladiateurs de l'édile A. Suettius Curius combattra le 31 mai à Pompéji. Il y aura une chasse dV nimaux, et on sera parfaitement à l'abri, sous lintoitde tenture^. » Sur d'autres affiches, on promettait en outre de bien arroser, pour obvier à l'excès de la poussière et de la chaleur. Au lieu d'une indication de date précise, il y a une fois : Quand le temps le permettra; une autre fois : Incessamment, Ces affiches donnaient souvent les noms des principaux champions, rangés par paires, suivant l'ordre dans lequel ils devaient combattre les uns contre les autres, et, en pareille circonstance, les donateurs

1 Symmaque, Lettres, II, ^6.

2 Museo Borb,, I, rel. dei scavi. — Garrucci, BtUl. ISap,, 1853, p. 115.

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