LIVRE VI. — LES SPECTACLES
aussi, des condamnés, attachés à des poteaux, complètement sans défense \ ou pourvus d'armes, ce qui ne servait qu'à prolonger leurs tourments, étaient livrés aux bêtes féroces, quelquefois dressées tout exprès pour dévorer des hommes^? Que ne devait-on pas éprouver en voyant ces misérables , les membres lacérés et tout couverts de sang, implorer non leur grâce, mais simplement la suspension de leur martyre jusqu'au lendemain^ !
Or, qu'était-ce de prêter encore à d'aussi horribles réalités le déguisement d'une scène de théfttre? Croyait-on rendre ainsi moins repoussant ce spectacle inhumain ? Quant à notre sentiment, il se révolte doublement à l'idée de cette, intervention du machiniste et du décorateur, pour prolonger l'agonie des délinquants et les entourer de tout l'éclat de la mise en scène.
Strabon déjà mentionne un exemple d'une exécution ainsi donnée en spectacle. Un brigand , Sélurus , surnommé le âls de l'Etna, parce que ce mont avait été le théâtre de ses exploits, fut condamné à périr par la dent des bêtes féroces. A cet effet, on avait dressé au Forum un
1 H. A., Aurélien, chap. xxxyii : Sane Mnestheus postea surrectu» ad stipitem bestîis objeclus est. — Ruinart^ Acta mari,, p. 171 : Qui nndis corporibus stabant et commotis manibus eas (feras) in semetipsos proYoeabant, id enim facere jubebantnr. — Le recueil des monuments romains en Bayière, publié par l'Académie en 1808, représente, entre autres débris d'un magasin de poteries, trouvé probablement près de Pons Œni, nombre de tessons représentant des chasses (tab. y, vn), des hommes attachés tout nus à des poteaux avec des ours (tab. x), et (tab. yni) des figures enveloppées de manteaux à capuchons, probablement des instructeurs {tnagistri). — Au moyen âge encore, on livrait des condamnés politiques en proie aux bétes féroces.
2 Dion Cassius, LX, 13; LXXI, 29. ^ Ammien, XXIX, 3, 9 : Habebat (Yalentinianus) duas ursas sœvas hominum ambestrices, Micam auream et Innocentiam.
3 Josèphe, J. B., vn, 8, 7. -— Harc-Antonin, Commentaires, X, 8.
échafaud, sur lequel on plaça le condamné; tout-à-coup les planches se séparèrent, et il tomba dans les cages des bêtes féroces, qui le mirent en pièces ^
A l'amphithéâtre Flavien, on avait pourvu de la manière la plus grandiose à ces mises en scène , par des décorations et tout un appareil de machines diverses. De même qu'aux amphithéâtres de Pouzzoles et de Capoue , qui servaient probablement aussi, tous les deux, à la représentation de spectacles impériaux , le parquet de Parène , au Colisée , reposait sur de vastes souterrains d'une structure très-compliquée et pratiquée de telle façon que Ton pouvait y introduire , par des portes situées en dehors du bâtiment et sans que les spectateurs s'en [aperçussent, hommes, bétes et machines. Suivant Dion Cassius^, l'architecte ApoUodore proposa même de relier les souterrains du temple de Vénus et de Roma à ceux de l'amphithéâtre, comme moyen de gagner plus d'espace pour le déploiement de l'appareil scénique des spectacles. A l'amphithéâtre de Capoue^ qui égale à peu près le Colisée en grandeur, il y avait, diton , place pour un millier d'hommes dans ies souterrains. Cela permettait de faire, subitement, sortir de terre et disparaître de même toute la scènerie, avec acteurs et animaux, comme en général de produire les changements à vue les plus surprenants. Les machinistes romains avaient poussé leur art à un très-haut degré de perfection; faisant, à volonté, monter et descendre leurs pièces de décoration ou de coulisse par des trucs, ils les disloquaient et les rajustaient avec la même facilité^. Aux spectacles de Septime Sévère, en
1 Strabon, VI, 2, 6.