LIVRE VI. — LES SPECTACLES
et quand» par suite de cet incident, elle ne reparut pas le lendemain dans la procession, un tumulte s'ensuivit ^
La perte du grand camérier Cléandre , tout-puissant à la cour de Commode, fut préparée par une démonstration très-bien organisée au cirque. Une troupe de jeunes garçons, conduite par une virago de haute taille et d'un aspect terrible, se précipita dans la lice, pendant un entr'acte, et se répandit en imprécations sauvages contre cet homme odieux ; le peuple fit chorus avec elle et, dans l'effervescence toujours croissante qui en résulta, la multitude, courut jusqu'à la villa de l'empereur, qu'elle contraignit à lui livrer le favori ^.
A l'époque où, sous le môme règne, Pertinax, qui devint plus tard empereur, avait déjà attiré sur lui l'attention générale, un cheval de course de ce nom, du parti des Verts, favorisés par Commode, remporta la victoire. Les Verts s'étant mis tous à crier : c'est Pertinax! les Bleus répondirent à Tenvi: Oh! plût aux dieux que ce fût lui ^! Ces explosions du sentiment populaire , au cirque , avaient lieu, tantôt sans préparation apparente, tantôt réellement par l'effet d'une de ces impulsions inexplicables sous lesquelles de grandes masses subissent, tout à coup, un de ces entraînements qui les portent, avec une force irrésistible, à des manifestations unanimes ou à une action collective*. Dion Cassius rapporte comme témoin du fait, en l'an 196
1 Dion Cassius (XLVIlï, 31), dont le rapport sur ce point est certainement plus exact que celui de Suétone (Auguste, chap. xvi).
2 Dion Cassius, LXXII, 13. — Hérodien, I, 12.
3 Dion Cassius. LXXIII, 4.
^ The common susceptibilities, common inspiration and common spontaneous impulse of a multitude, effacing for the time each man's separate individuality. (Grote, Histoire de la Grèce, V, p. 260, etc.)
de notre ère, pendant la guerre civile entre Septime Sévère et son compétiteur Albin, avec quelle merveilleuse unanimité une multitude innombrable faisait retentir le cirque de ses lamentations sur la guerre et de ses vœux pour le rétablissement de la paix. Cet historien crut y voir en quelque sorte Teffet d'une inspiration céleste, sans laquelle, dit-il, « tant de myriades d'hommes n'auraient certainement pas commencé à proférer tous en même temps le même cri, comme un chœur bien exercé, ni tous répété exactement les mêmes mots, d'un bout à l'autre, comme une phrase apprise par cœur y>\ Or, Dion ipentionnant encore plusieurs autres démonstrations du même genre , qui eurent lieu de son temps , cela seul prouve assez combien elles étaient fréquentes ^ Quant à celles qui s'improvisaient au théâtre, sous la forme d'allusions au présent, tirées de passages de la pièce qu'on jouait, il en sera question plus loin.
La présence des empereurs et d'autres grands personnages, au spectacle, obligeait les spectateurs à garder un décorum en partie fort gênant^, soumis , dès les premiers temps de l'empire, à la règle de prescriptions formelles, qui subirent toutefois des modifications, avec les changements de règne. Ainsi, notamment les citoyens romains ne pouvaient paraître à ces représentations que dans leur costume de fête et de cérémonie, la toge, si importune pendant les chaleurs de l'été, qu'elle semblait faite pour dégoûter entièrement du spectacle les gens qui tenaient à
* Dion Cassius, LXXV, 4.
2 Ainsi Ibid,, LXXVI, 2, et LXXVil, 10.
3 QuinUlien, VI, 3, 63 : Ëques romanus ad quem in spectacalo bibentem cum misisset Âugustus qui ei diceret : ego, si prandere volo, domum abeo.... lu enim, inquit, non times, ne locum perdas.