LIVRE VI. — LES SPECTACLES
à recommander particulièrement , comme très -propice au succès des intrigues d'amour, le spectacle dans lequel on allait repaître ses yeux de Taspect du meurtre et du carnage. « Celui qui^ » dit*il, <c en causant avec sa voisine, lui touche la main , la prie de lui passer le programme de la représentation et fait des paris sur Tissue du combat, souvent ne tarde pas à se sentir blessé lui-même M » Désapprouve-t-on ces spectacles, ce n'est pas toujours par les raisons qui nous portent à les condamner aujourd'hui; souvent on en fait l'apologie^ ou on les exalte. De la part des poëtes habitués à chanter tout ce qui venait du gouvernement, l'éloge ne saurait étonner, il est vrai. Stace et Martial, qui abusèrent de leur talent pour célébrer, en vers enthousiastes , le règne de Domitien, n'ont pas été chiches de poésies sur ses spectacles. Martial trouvait que les exploits des bestiaires surpassaient les travaux d'Hercule'^. Stace comparait à des amazones les femmes qui trouvaient goût à s'escrimer publiquement, dans l'arène, et la vue de malheureux nains s'entre-déchiranl n'était pour lui qu'une de ces bonnes farces devant lesquelles le vieux Mars et la sanglante déesse de la Valeur devaient se tenir les côtes de rire^. Mais des défenseurs prévenus et bornés des vieilles idées romaines se firent aussi, hautement, les avocats de ces jeux, en partie, peut-être, par antagonisme contre la culture hellénique. Cicéron lui -môme, à qui ces boucheries grossières répugnaient au fond, se range, dans l'occasion, du côté de ces apologistes. « Les jeux de gladiateurs, » ditil, « apparaissent inhumains et cruels à quelques person-
1 Ovide, Art d*aimer, I, 164, etc.
3 Silvei^ I, 6, 51, etc.
i72 MŒURS ROMAINES.
nés et le sont, peut-être, de la manière dont les choses s'y passent maintenant. Mais, à l'époque où des criminels combattaient encore à outrance avec l'arme blanche, s'il pouvait y avoir pour l'oreille un meilleur enseignement du mépris de la douleur et de la mort, il n'y en avait certes point qui parlât davantage aux yeux^ » Pline le Jeune loue un ami de l'intention d'ordonner, en mémoire de sa femme décédée, un brillant jeu de gladiateurs avec nombre de panthères, à Vérone^, et il fait honneur à Trajan d'avoir également accordé au peuple ce genre de divertissements, « qui n'est pas de la catégorie de ces spectacles efféminés, bons seulement pour énerver et amollir les âmes , mais est essentiellement propre à enflammer le courage, par le mépris des blessures glorieuses et de la mort, en montrant aux hommes que Tamour de la gloire et le désir de vaincre peuvent se loger jusque dans les corps d'esclaves et de criminels^. » Ce n'en est pas moins avec raison que l'historien anglais de la décadence de l'empire appelle cette manière de voir un vain et cruel préjugé, aussi noblement réfuté par la valeur de la Grèce antique que par celle de l'Europe moderne ^
Voici comment Cicéron^ se prononce contre les chasses de l'arène : « Quel plaisir, » dit-il , « cela peut-il faire à un homme bien élevé de voir un faible homme déchiré par
1 Cicéron, TuscuL, II, 20, 46.
2 Lettres, VI, 34.
3 Panégyrique, chap, xxxiii.
4 Gibbon, XXX (éd. de Bàle, 1787, vol. v, p. 171). — Hist, Aug., Maximin et Balbin, chap. tiii : Alii hoc litteris tradunt (quod verisimilius credo) ituros ad bellum Romanos debuisse pugnas videre et yuInera et ferrum, et nudas inter se cohortes, ne dimicantes in bello hostes limèrent, aut vulnera el sanguinem perhorrescerent.
& Adfam.yWl, l, 3.