LIVRE VI. — LES SPECTACLES
un animal d'une force gigantesque, ou un superbe animal perforé d'une javeline?» Marc-Aurèle, qui arrêta, autant qu'il dépendit de lui, l'effusion du sang, dit seulement, dans ses méditations ^ de Tamphithéâtre, qu'y voyant toujours la même chose on se lassait, à la ân^ de la monotonie du spectacle. Tacite lui-même, en blâmant la volupté cruelle avec laquelle Drusus, fils de Tibère, se complaisait au carnage , et lui reprochant de témoigner trop de plaisir à la vue du sang répandu, semble presque admettre, comme une circonstance atténuante, que ce n'était là toutefois qu'un sang vénal^. Nous avons encore de l'un des derniers représentants du vieil esprit romain, de Symmaque, un propos très - caractéristique pour la manière dont les Romains envisageaient ce point de morale. Au sujet du suicide, déjà mentionné, des prisonniers saxons à l'école des gladiateurs, il dit : « On voit que même une surveillance toute spéciale n'eût pas retenu les mains scélérates de ce peuple désespéré. » 11 déclare ces Saxons plus odieux même que Spartacus et ses affidés, et termine par le conseil de prendre cet accident avec la résignation philosophique qui formait la consolation habituelle de Socrate, dans ses déceptions ^
Parmi les écrivains romains dont les œuvres sont parvenues jusqu'à nous, le seul qui se soit élevé, dans l'appréciation de ce sujet aussi, jusqu'à la hauteur du sentiment humanitaire est Sénèque, le philosophe; encore n'est-ce peut-être que sous l'influence d'une impression du moment , ou seulement dans les dernières années de sa
1 Commentaires^ VI, 46.
3 Annales, l, 76.
3 Symmaque, Lettres, U, 46.
vie. Dans une composition de son âge mûr^ il compte les jeux de gladiateurs parmi les distractions futiles^ par lesquelles on cherche vainement à bannir le chagrina Mais, dans un de ses derniers écrits^, il s'est prononcé sur le caractère révoltant d'im spectacle d'une atrocité toute particulière, il est vrai, en termes assez vifs pour que Ton ne puisse mettre en doute sa sincérité , malgré la teinte de rhétorique dont ce passage est empreint. Il raconte que le hasard le conduisit une fois à l'amphithéâtre vers l'heure de midi, à laquelle s'éloignaient d'habitude la majeure partie des spectateurs. C'était le moment même où, pour amuser tant bien que mal les personnes qui restaient, on forçait à s'entre-égorger des criminels sans expérience dans l'art de l'escrime, dépourvus d'armes défensives et dont, par conséquent, les combats n'auraient pas suffisamment intéressé la masse du public. Comparativement à cette scène, dit Sénèque, tous les combats précédents sont une plaisanterie; maintenant on ne joue plus, tout n'est que meurtre. Les malheureux n'ont rien pour se garantir des blessures; toutes les parties du corps étant à découvert, chaque coup d'estoc ou de taille porte. C'est ce que la plupart préfèrent môme à des duels en règle, organisés sur demande. Et pourquoi pas? Ici le casque et le bouclier ne protègent pas contre les atteintes du fer. Pourquoi ces armes défensives? Pourquoi les artifices de l'escrime? Ce ne sont évidemment là que des moyens dilatoires en face
1 Sénèque, Consol. ad Helviam matrem, c. xvii. ~ Sénèque, né, d'après Lehmann, vers 9, 8 ou 7 ans avant Jésus*Christ, composa ces consolations pendant son exil, soit après l'an 41 de notre ère.
2 Lettres^ 7, 2. — A son traité De tranq. animi, où il dit (c. ii, 13) : « Juvat jam et humano sanguine frui y>, Lehmann assigne une date
postérieure à l'an 49.