‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins (volume 2)Chapitre 83 sur 258 · LIVRE VI. — LES SPECTACLES · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — LES SPECTACLES

de la mort. Le matin on jette les hommes en proie aux lions et aux ours; à midi on les livre aux spectateurs. On les pousse à coups de fouet contre le fer qui les déchire, et c'est la poitrine nue et complètement découverte qu'ils reçoivent leurs blessures , de part et d'autre. Il y a pause dans le spectacle. « Qu'on égorge vite des hommes, dans Tentr'acte, pour qu'il n'y ait point de temps perdu. »

Quant aux déclamations du temps, elles ne contiennent rien que Ton puisse interpréter comme un blâme de ce qu'il y avait de barbare dans les jeux de la gladiature.

Si l'expression d'un sentiment de dégoût ^ si naturel à nos yeux , apparaît tellement isolée dans la littérature des Romains, il faut bien admettre que ces spectacles semblaient alors, même aux meilleurs et aux plus instruits des hommes , beaucoup moins répréhensibles.

Les raisons de cet immense contraste, entre l'appréciation morale du temps de l'empire romain et celle du nôtre, peuvent être ramenées à trois principales : la séparation de l'humanité en deux moitiés, l'une jouissant de droits, [ l'autre privée de ces droits, la force de l'habitude et l'appareil grandiose, la magnificence éblouissante et enivrante de la mise en scène des spectacles.

L'idée des droits de l'homme manquant à l'antiquité romaine, le respect du caractère sacré de la vie humaine et la tendre sollicitude pour sa conservation y faisaient défaut, par la même raison. Le faible développement du droit des gens, l'institution de l'esclavage, avant tout, établissaient un large et infranchissable abîme entre les hommes jouissant de droits et ceux qui en étaient privés , entretenaient, chez les premiers, l'habitude d'appliquer une mesure particulière au traitement des autres, un suprême dédain pour l'existence même, ainsi qu'une indifférence

profonde pour les souffrances et Fécrasement de ces derniers. Les combattants de l'arène n'étaient-ils pas des ennemis de l'empire, des barbares, des criminels, des esclaves ou des hommes perdus? Leur existence était ou indifférente à la société, ou pouvait même encore lui nuire. C'est à une époque de mœurs rudes et guerrières que Rome avait emprunté aux Etrusques ce genre de speclacles; rar^ d'abord, ils étaient devenus peu à peu d'un usage plus fréquent, mais n'avaient passé entièrement et régulièrement dans les habitudes qu'après des siècles. Mais celte coutume , passant comme un héritage de génération à génération, gagna insensiblement des racines de plus en plus profondes et finalement un irrésistible empire. Il n'y en eut jamais de plus monstrueuse que celle-ci, arrivée à faire un délassement d'horreurs qui, dans l'origine, n'avaient inspiré que de la répulsion. Mais personne n'a le pouvoir de se soustraire complètement à l'influence de Tesprit dont le temps dans lequel il vit se trouve imbu..

Il ne faut pas oublier, enfin, que l'amphithéâtre, môme abstraction faite des combats de l'arène, devait naturellement exercer une grande attraction , car c'est là, et là seulement, qu'on trouvait des spectacles d'un aspect plus grandiose et plus imposant que jamais, ni dans le passé ni dans l'avenir. Si, à l'époque de l'empire romain, quelque chose pouvait encore évoquer le rêve de l'ancienne grandeur romaine, c'était l'aspect du peuple réuni à l'amphithéâtre Flavien. La conscience d'appartenir à une nation qui paraissait encore si puissante , jusque dans sa décadence, devait gonfler d'orgueil mainte poitrine. Dès l'an 58 de notre ère, époque à laquelle cet amphithéâtre n'existait pas encore, on avait conduit des envoyés de Germanie au théâtre de Pompée , pour leur donner une idée de la grandeur du

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