LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
de leur grâce et la crainte de leur courroux aient toujours été comptés, dans Tantiquité^ paripi les soutiens les plus essentiels de la morale, et, comme on Ta déjà dit, aussi reconnus comme tels, ils n'étaient cependant pas, à pro« prement parler, les fondements de la morale. Les devoirs de rtiomme envers la divinité, l'humanité et lui-même, ne lui étaient pas signifiés par les révélations d'une volonté supérieure^ ni par la doctrine d'un divin prophète ; les païens n'avaient pas reçu la loi du dehors, ils se fai* saient la loi eux-mêmes, comme dit l'apôtre. Le sentiment humain du devoir, la science humaine du bien et du mal, telle était la base sur laquelle reposait la morale de l'antiquité grecque et romaine.
L*homme^ dans l'antiquité, était d'ailleurs réduit nonseulement à ne se fier qu'à sa propre science, mais aussi à ne compter que sur ses propres forces. Il ne se doutait pas qu'il y eût en lui un péché originel^ que sa nature fût foncièrement mauvaise. Ladoctrine orphique S d'après laquelle le mal, dans les hommes, venait de leur descendance des Titans, avait un caractère tout différent et ne parait, d'ailleurs, avoir été très-répandue à aucune époque. Aussi n'étart-il pas dominé parle sentiment de sa propre misère, pas plus qu'il ne croyait devoir attendre son salut d'une puissance supérieure et n'éprouvait même le besoin d'une pareille croyance. Partant, il lui manquait aussi tout sens pour comprendre que la foi, exigée comme une condition du salut par le christianisme^ et surtout la subordination de la raison à la foi, pussent être méritoires et avoir une vertu qui sauve et qui sanctifie. L'humilité et moins encore cette résignation patiente qui, après le soufflet reçu
* Voir Lob6ck, Aglaopham.t 668.
sur une joue, va présenter Tautrë à la main qui frappe, ne pouvaient ainsi figurer parmi les vertu»- cardinales de rhomme, ne relevant que de lui-même. Âristote^ appelle la passivité tranquille^ avec laquelle on supporterait des avanies, et Thumilité, opposée à des traitements affectant le mépris, des preuves d'une disposition servile. L'homme, dans l'antiquité, sentait en lui le courage d'entreprendre, avec le secours de la divinité, il est vrai, laquelle ne pouvait vouloir que le bien, mais au moyen de ses propres efforts, la soumission des bas instincts de sa nature à ce qu'il y a de divin dans celle-ci ; il n'avait donc pas besoin de s'aider de l'espérance comme d'un soutien nécessaire et indispensable.
Il ne sentait pas d'abtme infranchissable entre la divinité et lui, par la raison déjà qu'il ne se trouvait pas avec elle dans la position d'une créature vis-à-vis de son créa* teur, et de cette différence, dans les rapports avec la divinité, en dérivait une autre, dans les rapports avec l'humanité. L'idée chrétienne fondamentale, d'après laquelle tous les hommes sont les créatures d'un même créateur, les enfants d'un même père, et par conséquent unis entre eux par le lien de la fraternité, égaux en droits et tenus à l'accomplissement des mêmes devoirs de charité, cette idée ne s'est développée^ dans l'antiquité, en dehors du christianisme, qu'au temps de l'empire romain et de sa domination universelle*, et elle n'y est jamais devenue gé • nérale. Contrairement à cette égalité sans distinction de toutes les créatures devant Dieu, l'antiquité grecque et romaine reconnaissait, comme fondées en droit, les nom-
< Sth. Bttdem., III, 3 (Bekk, 1231), Eth. yteomach.^ IV, il (Bekk, 1126).
3 Zeller, Hittoire de la philosophie^ \\\, 1, 12.