LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
afOigés en deuil, réconcilié des parties adverses, exhorté la jeunesse ou qui que ce soit, ni songé à Tornement de leurs discours. Mais, se repliant dans leurs trous, c'est là qu'ils élucubrent leur magnifique sagesse, en défiant des ombres par leurs bravades, récoltant des épis de vent, tordant des cordes avec du sable et défaisant je ne sais quel tissu ; car, autant ils gagnent en sagesse, autant ils se fourvoient^ en croyant pouvoir se targuer de leur habitude de mal parler de la rhétorique, à peu près comme les esclaves, ceux qui reçoivent continuellement le fouet surtout, maugréent entre les dents contre leurs maîtres , ou comme un satyre, sur la scène, maudit Hercule et se cache à rapproche du héros. Il est cependant tout naturel qu'ils parlent mal de tout le monde, car ils ont abondance de mauvaises paroles, et, lors même qu'ils n'y ont pas de personnes déterminées en vue, ils n'en disent pas moins fort mal tout ce qu'ils disent ; ils ne font ainsi que donner du leur, c'est-à-dire de ce qu'ils ont de trop. Si on leur enlevait le mensonge et la méchanceté, on leur ôterait ce qui est leur vie môme. Et, avec tout cela, ils vous tendent la superbe étiquette où brille le nom de la philosophie comme une pièce de montre ; comme si ce nom y faisait quelque chose; comme si le nom de Narcisse ou d'Hyacinthe pouvait donner la beauté à un Thersite, ou celui de Nestor rendre sage un Margite \
Il appert des raisons indiquées précédemment que des cercles nombreux et très-divers avaient la philosophie
* Aristide. Or., XLVI, p. 309, etc. J.; D., 404, etc.
la vertu d'autrui est ressentie par eux comme un reproche, ceux qui haïssent jusqu'au nom de la vertu et quiconque la pratique ; car, pour ceux-là, le cynique Démétrius lui* même n'est pas assez pauvre. Il est vrai que les philoso-> phes sont généralement loin d'atteindre à l'idéal qu'ils se proposent, à un but qui est au-dessus des forces humaines; mais, n'est-il pas déjà méritoire de fixer ce but dans l'esprit et de le poursuivre? Sénèque lui-même ne prétend ' pas au nom de philosophe, il n'est qu'un homme aimant et cherchant la vérité, loin de ce qu'il y a de plus parfait, mais meilleur que les mauvaises gens, et content de mar« cher toujours dans la voie du perfectionnement moral.
La richesse appartient à la catégorie des choses indifférentes, qui ne sont pas tout à fait sans valeur, et le philosophe, sans l'aimer précisément, la préfère néanmoins au contraire, parce qu^elle le met à même de déployer nombre de bonnes qualités, telles que la modération^ la libéralité, du soin, de l'ordre et de la magnanimité. Gaton d'Utique aussi, tout en louant le bon vieux temps et la pauvreté qui l'accompagnait, possédait 4 millions de sesterces^ Observons, d'ailleurs, que Sénèque lui-même avait une fortune de 300 millions de sesterces. On comprend que de pareilles apologies des contradictions entre la théorie et la pratique, l'idéal et la réalité, ne pouvaient pas faire grande impression sur les détracteurs par principe de la philosophie, d'autant moins que la conduite des philosophes ne prétait que trop souvent à des censures plus graves. Déjà Sénèque reconnatt qu'il y en avait auxquels *on pouvait reprocher leurs ripailles^ leurs maltresses, l'acceptation de présents, et que l'on rencontrait au caba-
' Sénèque, ad Gallionem, de vUa heata, c. xyii à xxv.