LIVBE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
Cependant, la physique et la logique étaient toujours reléguées tellement au second plan, par rapport à Tétbique, que celle-ci apparaissait comme l'objet essentiel, pour ne pas dire unique, de la philosophie. Si jce fait, après tout ce qui a été dit^ n*a guère besoin d'être appuyé de nouvelles preuves, il ne sera peut-être néanmoins pas de trop de montrer comment on attendait, précisément, de la philosophie seule réducation morale de la jeunesse. De même que la gymnastique et la médecine pourvoient à la santé et à la vigueur du corps, dit Plutarque, dans son Traité de l'éducation S la philosophie seule guérit des infirmités et des maladies de Tâme. C'est par elle et avec son secours que l'on arrive à reconnaître ce qui est noble et cp qui est infâme, ce qui est juste et ce qui est injuste, bref, ce à quoi il faut tendre et ce qu'il faut éviter; que nous apprenons comment nous avons à nous comporte;* envers les dieux, nos parents, la vieillesse, les lois, les étrangers, les gouvernants, nos amis, les femmes, les enfants et les hommes : c'est-à-dire à craindre les dieux, à honorer nos parents, à respecter Tàge, à obéir aux lois, à être dociles aux ordres du souverain, à ain^er nos amis, à observer la décence avec les femmes^ à traiter les enfants avec tendresse et les esclaves sans hauteur; mais surtout à ne pas trop nous laisser aller à la joie dans la bonne fortune, ni à l'abattement dans la mauvaise, à ne pas nous laisser dominer par la volupté, ni céder aux emportements de la passion et de la brutalité, dans la colère. Voilà, ajoute-t-il, de tous les biens que nous acquérons par la philosophie, ceux dont je fais le plus de cas. Dans
* Deedttcpuer.fC, x.
un autre passage', il dit : Les parents assez sots pour avoir négligé de donner une bonne éducation à leurs enfants, ne se repentent, ordinairement, de leur incurie que trop tard, quand les fils, arrivant à T&ge des passions de la jeunesse, au lieu de mener une vie régulière et raisonnable, se jettent dans la débauche et les plaisirs de bas étage, s'entourent de parasites et de gens dont le métier est de corrompre la jeunesse, entretiennent des filles, mangent leur patrimoine dans des orgies, aux dés et dans la ripaille, commettent des adultères et d'autres excès, dans lesquels ils mettent en jeu leur vie par amour du plaisir. Si ces jeunes gens avaient été à même de profiter, pour leur instruction, des leçons d'un philosophe, jamais ils ne se seraient livrés à pareille conduite. De même que le cultivateur ou le jardinier extirpe Tivraie des champs % de même le philosophe arrache des jeunes âmes les mauvais instincts de Tenyie, de Tavarice, de la volupté, dût-il être obligé d'y pratiquer, à cet effet, des incisions profondes, laissant des cicatrices, tandis que, dans d'autres cas, il fera bien de procéder délicatement, comme le vigneron taillant la vigne, pour ne pas s'exposer à couper aussi des parties nobles en enlevant les parties viles.
Partout où l'instruction philosophique était ainsi conçue, où le philosophe était considéré, non-seulement comme le pfécepteur, mais principalement comme l'instituteur chargé de l'éducation et du soin direct des âmes de ses élèves, on devait, nécessairement aussi, regarder comme son devoir de travailler à leur perfectionnement moral de toutes les manières, même en dehors de la sphère
> Plutarque, De ediie. puei\, c. vu.
' Le même, J)e vUloso pudore, c. u.
LWÏÏE Xn. LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE. 407
de l'enseignemeqt proprement dit, et partant comme son droit d'étendre sa surveillance sur tout l'ensemble de leur conduite, ainsi que de les amener sur la bonne voie par des conseils et des eibortations, des avertissements et des ré* priniandes, les moyens de la douceur ou la sévérité. Aussi» à cette époque, nombre d'hommes éminents, remplis du sentiment de la haute importance de leur office, et munis de pareille autorité, ont-ils, selon toute apparence, effectivement exercé la plus grande influence morale sur des générations entières, d'autant plus que les élèves affluaient d'euxmêmes des pays les plus lointains, notamment à Athènes et à Rome, aux cours des maîtres en renom qui, comme Musonius, attiraient }a jeunesse de toutes parts, <c de même que l'aimant attire le fer S . Partie de ces jeunes gens s'engageaient avec leurs maîtres dans une liaison d'intimité qui se prolongeait, bien souvent, au-delà du terme des années d'études proprement dites et persistait même toute la vie. Ainsi Perse fut uni, depuis sa dix-septième année, par un lien d'amitié indissoluble avec Cornutus, dont il apprit à connaître aussi les autres disciples « parmi lesquels se trouvaient le poète Lucain et deux Grecs , le médecin Claude Agathémère, de Sparte, et Pétronius Aristocrate, de Magnésie, hommes joignant tous les deux & un esprit très-cultivé une rare candeur d'âme, et que Perse prit pour modèles. Cornutus l'assistait de ses conseils,' même dans ses travaux poétiques, et fut compris, pour un legs considérable, dans le testament de son élève '. Perse a exprimé, en termes pleins du sentiment d'une affection profonde, sa reconnaissance pour le mattre
* Saidas, s. Mapx(avo;.
3 Vifû PerHi,
chéri « auquel une si grande partie de son âme appartenait tout à fait » . Il se croyait uni pour jamais par le destin, qui se révèle dans les constellations, avec celui qui l'avait entouré de Tamour d'un Socrate, dans ses jeunes années, qui avait formé son âme, à Tàge tendre où elle s'y prétait, comme l'artiste qui pétrit une molle argile, et il aimait à rappeler le souvenir des journées de travail et de récréation passées ensemble, ainsi que celui des repas modestes, mais prolongés jusqu'à la nuit tombante, qui interrompaient les études sérieuses ^ Aulu-Gelle a aussi laissé une image, très-attrayante, des rapports du philosophe platonicien Taurus avec ses disciples. Taurus nonseulement leur permettait souvent de lui adresser des questions, après la leçon quotidienne, il invitait souvent aussi ceux qui s'attachaient plus particulièrement à lui à partager un frugal souper, dont un mets de lentilles d'Egypte et de citrouille hachée à l'huile formait, ordinairement, le plat principal. Les disciples y étaient tenus, pour ainsi dire, sous l'obligation de fournir quelque chose à croquer pour le dessert, de poser des questions et des problèmes , particulièrement de ces jeux d'esprit qui convenaient à des tètes animées par le vin, tels que, par exemple, la question de savoir & quel moment un mourant expire réellement, un homme qui se lève cesse d'être assis, uu étudiant commence à savoir? car, disait Taurus, les questions de l'espèce, ayant été discutées par les plus grands philosophes, ne devraient pas être méprisées. Il allait voir ses disciples chez eux, dans leurs maladies. Il exprimait sa désapprobation de tout ce qui lui déplaisait^ dans leur manière de vivre ou d'étudier, d'un ton amical ou sévère, suivant les
» Perse, V, 22,;etc., 36 â 51.