‹ Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins (volume 3)Chapitre 56 sur 77 · LIVRE XII. — IMMORTALITÉ DE l'aME · texte numérisé non relu

LIVRE XII. — IMMORTALITÉ DE l'aME

de ces images et figures n'est pas toujours intelligible, la production artistique du temps, qui généralement s'appliquait à satisfaire aux besoins nouveaux, en fait d'art, en empruntant au stock immense des œuvres d'ancien ne création encore existantes, ayant souvent aussi, dans ces cas, fait servir des figures anciennes à la représentation de sujets nouveaux, A la catégorie des œuvres d'ancienne création appartient la grande masse des scènes mythologiques, riches en figures, qui ornent les parties du devant des sarcophages. Autant que l'on peut en juger d'après le travail de ces ornements, ceux-ci datent presque tous de la période du deuxième siècle au quatrième et n'ont souvent^ peut« ^ètre même généralement, pas été fournis sur commande, mais exécutés pour l'assortiment offert, dans les magasins, au choix des acheteurs, c'est-à-dire évidemment dans le sens le plus conforme aux demandes de la grande majorité de ceux-ci et aux besoins ordinaires. Si, dans ces ornements^ le rapport des mythes représentés avec la mort, l'immortalité et la vie d'outre-tombe est souvent difficile à saisir ou peu clair, et s'il se peut même qu^en effet on n'eût quelquefois pas d'autre but, en adoptant ces ornements, que de flatter l'œil et de remplir de grands espaces vides, avec des images selon le goût de tout le monde, il ne peut y avoir cependant, pour une grande partie des sujets, aucun doute sur le sens dans lequel ils ont été choisis, pour orner ces sarcophages de pierre ^ Ici, les figures du mythe servent en quelque sorte de types poétiques, pour symboliser des idées abstraites, et règne également encore la tendance de l'art et de la poésie hellé-

1 Voyez, pour ce qui suit» E. Peterseiiy Sepolcro scoperto stUla via Latina^Ann. d.l.^ 1860| p. 348. etc.; 1861, p. 190, etc.

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niques à transfigurer Texistence humaine, en relevant aux hantés régions de Tidéal. Les figures offrant directement une image de la réunion et delà séparation de Tftme et (lu corps, comme dans la fable de Prométhée, étaient rares. Ordinairement, le passage à une autre vie et la félicité ou la désolation de cette vie postérieure étaient symbolisés par les destinées des dieux et des héros. On aimait particulièrement clioisir , pour l'ornement des sarcophages, Tenlèvement de Proserpine, transportée dans le royaume des ombres, et son retour dans le monde de la lumière, ainsi que la mort d'Adonis, également suivie d'une résurrection. Peut-être l'enlèvement des filles de Leucippe par les Dioscures, avec la faveur qui en résulta pour elles d'être admises au bénéfice d'une \ie supérieure, avait-il une signification siemblable. Les histoires d'Alceste et d'Admète, de Protésilas et de Laodamie font allusion à l'espoir de revoir ceux dont on a été séparé par la mort, ainsi qu'à l'amour conjugal persistant au-delà de la tombe. Hercule, ce héros qiii, à force de lutter, se délivre des infirmités de la condition mortelle et parvient même à triompher des puissances de l'enfer, apparaît, dans ses combats et dans ses travaux, comme un vrai dompteur de la mort. Achille à Scyros, qui préféra une vie courte et belle à une vie de longue durée, mais vide d'exploits, et qui, en récompense de cette option, fut transporté aux champs élysées^ doit, à ce qu'il parait, personnifier la garantie des récompenses qui attendent la vertu, tandis que les histoires d'Actéon, de Marsyas, de Clytemnestre et de la guerre des géants rappelaient peut-être les châtiments réservés au crime. Il est facile de reconnaître l'allusion aux joies des bienheureux dans la représentation, tout particulièrement affectionnée, des réunions joyeuses, des danses et des fêtes

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de ressaim qui forme le cortège de Bacchus, celte masse bigarrée et confuse de bacchantes, de ménades, de satyres, de pans et de centaures, dont Teiubérance de vie, dans les images ornant les sarcophages et les urnes, a raison de la mort elle-même^ « les cendres renfermées dans ces réduits silencieux semblant encore prendre leur part des plaisirs de la vie, » suivant Teipression de Gœthe. Le dieu luimême, par sa résurrection de la mort, garantissait aussi, d'après la doctrine d'Orphée, l'immortalité aux croyants initiés à ses mystères \ Ariane, élevée par lui au ciel, était regardée comme un éclatant exemple de T&me affranchie de la condition mortelle et mise à l'abri dans un monde supérieur, et les jubilations, les transports d'allégresse du cercle bachique, formaient, on l'a déjà dit, le symbole du « bonheur que Ton espérait trouver dans l'autre monde. Les troupes et chœurs de néréides et de dieux marins, se berçant sur les vagues de l'Océan, ainsi que les jeux folâtres des Amours, sembleraient aussi faire allusion à l'état des bienheureux. Des deux côtés de la voie Latine, près de Rome, ont été découverts, en 1857 et 1858, deux mausolées considérables à deux étages, se faisant face et appartenant à la seconde moitié du deuxième siècle de notre ère.. La voûte de la chambre principale de l'étage inférieur de l'un, qui contenait trois sarcophages, est richement ornée de reliefs en stuc. Un médaillon, placé au milieu, montre l'ftme du défunt, représentée par une figure voilée qu'un vieillard élève .vers le ciel; il est entouré de 24 autres médaillons avec des bacchantes et des néréides, ainsi que d'Amours, sur de petits panneaux carrés '.

* Plutarque, Cons, ad ux,, c. x.

^ Jahn, dans les Rapports de la Société saxcniWy 1869, p* l, etc., a paUié, d'après le c(Mf./^/Uan., le dessin d'ane peinture de plafond,

Bien que la question de savoir si, même dans la petite minorité des hommes instruits, la croyance à l'immortalité de Tàme comptait plus d'adversaires que de partisans convaincus, doive rester indécise, il n'est pas douteux que, dans les masses, une immense majorité resta, pour le fond, à toutes les époques, fermement attachée aux idées que Ton s'était faites de la vie persistante des &mes au-delà de la tombe, et cela malgré toutes les modifications que ces idées, propagées par la tradition de siècle en siècle^ depuis la plus haute antiquité, avaient subies dans le cours des temps. La croyance de Thomme à la persistance de sa durée se fonde sur un des instincts et des besoins les plus impérieux et les plus universellement répandus de r&me humaine. C'est ce que confirme l'étude de la condition de tous les peuples vivant à l'état de nature, ainsi que celle du développement de la culture des plus anciens peuples civilisés, bien qu'il n'y ait pas là non plus manque d'exceptions.

Cette croyance remonte, chez les peuples indo-germaniques notamment, bien au-delà des commencements de toute tradition. La croyance à l'immortalité de l'&me est

provenant d*un monumeot fuoëbre, des eaVirons de Rome selon toute probabilité. Le sujet principal, une figure sur un quadrige, représentant sans doute le défunt porté au ciel, est entouré d'images accessoires, qui se rapportent à la vie d*outre-tombe et comprennent les Danaldes» Hercule et Aiceste» Apollon et Blarsyas, Cupidon et Pan, devant Bacchus et Ariane. Toutes ces figures correspondent à des reliefiB de sarcophages, et sont elles-mêmes entourées de figures moindres encore, parmi lesquelles il y a nombre de petits Amours.

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aussi conforme aux aspirations de la nature humaine que la croyance à Taction dominante d'êtres d'un ordre supérieur; elle dérive du frissonnement que nous éprouvons à ridée du néant, dont nous menace la destruction. Le soin de notre propre conservation se porte ici, instinctivement, au-delà du terme indiqué par la mort. L'homme, dans le réveil de sa conscience, cherche dans ce qui est au delà l'explication des énigmes de la vie, une consolation pour se déçlommager des souffrances et des déceptions d*ici-bas : il arbore sur sa tombe encore le guidon de l'espérance.. La réflexion, qui mène au doute et à la négation, ne saurait être que l'attribut d'une minorité. L'aspiration au néant qui remplit, depuis tant de siècles, des millions d'&mes en Asie, phénomène qui ne semble pas encore suffisamment expliqué, est, dans tous lés cas, un produit de facteurs exclusivement propres à la nature, à la culture et aux autres particularités de l'état de cette partie du monde.

Dans les derniers siècles de l'antiquité gréco-romaine comme dans tous les temps, des courants matérialistes ont certes aussi, çà et là, pénétré jusque dans les masses ; mais, qu'ils s'y soient jamais répandus et y aient porté un préjudice considérable à la foi positive, c'est ce que Ton ne saurait admettre, ni d'après l'analogie d'expériences semblables, dans les temps modernes, ni d'après le témoignage des épitaphes matérialistes , relativement peu nombreuses, qui se sont conservées sur les tombes de personnes des classes inférieures. Contrairement à ces inscriptions, d'autres expriment, d'ailleurs, une ferme confiance dans la durée persistante de la vie de l'Ame, après la mort, et dans un revoir après la séparation qu'elle cause, comme par exemple cette épitaphe du tombeau commun

d'un couple séparé par le prédécès de la femme : « J'attends mon mari\ » De nombreux témoignages, qui ne peuvent être mis en doute, confirment notamment le fait que la croyance populaire, dans la généralité et jusqu^aux dernières limites des pays sur lesquels s'étendit le domaine de la civilisation gréco-laline, continuait à être déterminée par les idées, sur Tautre monde, qui avaient cours depuis les temps les plus reculés de l'antiquité grecque et romaine, mais qui, s'étant fusionnées diversement dans le cours des siècles, subirent, de plus en plus, avec la progression du temps, Tinfluence d'un alliage de vues orientales.

Des auteurs latins ont, il est vrai, assuré à diverses époques que personne ne croyait plus aux vieilles fables sur lesquelles reposait la notion populaire de i'ênfer. Il n'est pas, dit Gicéron', de vieille femme ayant la' tête assez faible pour s'effrayer des régions profondes du Tartare, baignées par TAchéron, et du p&te royaume de la mort, enveloppé de ténèbres. Personne, dit Sénèque*, n'est assez enfant pour avoir peur de Cerbère, des ténèbres de l'enfer et de ses fantômes de squelettes: Il n'y a que les tout petits enfants, ceux qui, en raison de leur bas &ge, sont reçus dans les bains sans payer d'entrée, dit Juvénal^, auxquels on puisse encore faire croire qu'il existe des m&nes, un empire souterrain et un Gocyte, que

* Voir tome I, p. 412, note 4; en outre, Inscriptions de ^Algérie, SS64 (Carteua) : Mi ftli, mater rogat ut me ad te recipias ; puis Gruter, 376, 5 (Mommsen, Hermès, 111, 60, 5) : Mater rogat, quam primum ducatiK se ad vos.

< nac, 1, 21. 48.

^ Uiires^ 24, 18.

* II, 149 (Esse aliquid Mânes). — Sont aliquid Mânes, dit Properoe, Y, 7,1.

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des greDouilles noires infestent le. gouffre du Styx, et que des milliers d'ombres le franchissent dans une barque. Il est positivement vrai que les idées grecques, en ce qui concerne Tenfer, auxquelles s'appliquent principalement ces passages, étaient moins répandues en Italie et dans les pays d^Occident en général, bien que là aûst^i, comme rinfluence de la lecture des poëtes dans toutes les écoles, ainsi que celle des théâtres etdesbeaux-arlSi favorisait continuellement, de mille manières, la propagation de ces idées, celle-ci ait dû faire des progrès dont les auteurs que nous venons de citer n*ont, sans doute, pas assez tenu compte. Juvénal ne pouvait, sérierusement, s'aviser de nier le fait persistant de ia croyance populaire aux mânes, chez les Romains, et il n'a probablement entendu désigner, comme entièrement abandonnés, que les éléments parlant aux sens de l'idée grossière que l'on s'en était faite; mais, môme en cela, il se trompait grandement. De même les gens éclairés n'ont été, dans tous les temps, que trop portés à regarder les idées dominantes du milieu* social dans lequel ils vivent, comme les seules raisonnablement possibles et partant comme universellemeut admises. Mais Juvénal surtout était moins que tout autre en position de songer à nier la croyance à l'immortalité de r&me en général ; car personne ne contestera qu-ij devait en savoir au moins autant que nous, sur les differeu- ' tes manières de voir des hommes instruits de son temps. Nous sommes, d'ailleurs, en état de prouver qu'une au moins de ces fables grecques, dont se moquait Juvénal, était alors très-répandue dans le peuple, et que celui-ci continua d'y croire fermement plus tard encore, même dans les pays d'Occident. Nous voulons parler de la fable de « l'affreux nocher du gouffre boueux », comme l'ap-

pelle le même Juvénal, dans un autre vers (III, 265), de GaroD, auquel le mort est obligé de présenter son obole avec la bouche, pour payer le passage. La croyance générale du peuple, dans les pays de langue grecque, à Texistence réelle du conducteur de la barque des morts, est expressément attestée par Lucien, qui dit à ce sujet : cr La multitude est tellement préoccupée de cette idée que, lorsqu'un homme du peuple meurt, les siens n'ont rien de plus pressé que de lui mettre dans la bouche une obole, pour payer le passage au nocher, sans demander quelle monnaie a cours aux enfers S etc.» On retrouve encore aujourd'hui cet usage en Grèce*, où Caron lui-même vit encore dans la croyance et dans les chants du peuple, quoique transformé, sous le nom de Garontas ou Garos, maussade vieillard qui tantôt fond sur sa victime comme un oiseau noir, tantôt conduit les trépassés, métamorphosé lui-même en cavalier, dans l'empire de la mort, au vol à travers les airs ', Gombien devait être répandue et profondément enracinée une croyance qui a fait preuve d'une aussi indestructible vitalité, bien que, depuis mille cinq cents ans, toutes les conditions de durée semblent lui faire défaut ! Elle s'est aussi répandue de bonne heure en Italie. On a trouvé des squelettes avec des pièces de monnaie dans la bouche, aussi bien dans les tombeaux de Préneste, de la période du milieu du quatrième siècle au milieu du deuxième avant Jésus-Ghrist, que dans des tombeaux romains des premiers temps de l'empire ; de même, dans des tombeaux des provinces rhénanes, de l'é-

' Lucien, De InctUt 10.

> Wachsmuth, La Grèce moderne dans Vflndenney llK, et Mendelsohn-Bartholdy, Histoire de la Grèce^ l, 46 (en allemand). » Preller, Mythologie grecque, 1*, 639.

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